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Un nouveau Rastignac à la conquète de Paris

Le jeune auteur ne perd pas de temps, il compte sur la colonie des Lyonnais de Paris pour lui mettre le pied à l’étrier, il a raison. Son compatriote Pierre Scize, rédacteur à Paris Journal, lui donne un mot de recommandation pour Jean Copeau, directeur du Vieux Colombier. Achard est retenu, il est engagé non comme comédien mais comme souffleur. Il se fait renvoyer quelques jours plus tard pour avoir lorgné de trop près les jambes de l’actrice Sara Bartholi au lieu de lui "envoyer" son texte.

Le temps des vaches maigres a sonné. Sans domicile fixe, Achard se réfugie chaque soir dans une péniche de l’Armée du Salut. Pour subsister, il accepte n’importe lequel des petits travaux qui se présentent. Il devient entre autres représentant en papier carbone pour machine à écrire. De nouveau, Pierre Scize intervient. Grâce à lui, Achard entre à la rédaction de Paris-Journal. Par l’intervention d’un autre Lyonnais, Henri Béraud, il est chargé de relever les cours de la Bourse pour le service financier du quotidien L’Œuvre. Bientôt engagé à Bonsoir, il y fait la connaissance d’Henri Jeanson. Petit grouillot naïf et corvéable à merci, Marcel est le factotum de la rédaction .Mais un soir de juin 1919, sa bonne étoile lui sourit enfin. Il est seul à la permanence quand le rédacteur en chef apprend l’arrivée à Versailles des plénipotentiaires allemands, venus signer le traité de paix. Pas un journaliste sur place! Qui envoyer pour représenter le journal? À la direction on s’arrache les cheveux. Il y a bien le petit Marcel, mais c’est un incapable qui ignore tout des questions internationales. Néanmoins, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le rédacteur en chef se résout à l’expédier à Versailles et lui donne même de l’argent pour prendre un taxi. En route, Marcel croise deux célèbres reporters, André Viollis du  Petit Parisien  et Tom Topping de  l’Associated Press. Ils sont à pied. Marcel fait arrêter le chauffeur du taxi et propose aux journalistes de partager sa voiture. Pour remercier leur jeune confrère, qu’ils devinent très inexpérimenté, ils lui proposent de l’aider dans son reportage. De retour au journal, Achard est accueilli comme un héros, son article passe en première page. C’est la gloire.

Lancé sur le procès Landru, Achard ne manque pas d’audace. Il écrit en toute sérénité, la conscience tranquille et le front haut : « Il n’y a pas d’affaire Landru mais simplement une histoire inventée par le gouvernement pour détourner l’opinion des vrais problèmes ». Décidément, la politique n’est pas son affaire. Mais comme il fait preuve d’un joli brin de plume, la direction du journal ne veut pas se priver de ses services, alors on l’envoie interviewer des personnalités de divers bords.

La chance veut que ses deux premiers rendez-vous soient consacrés à Charles Dullin et à Lugné Poë. En présence de ses interlocuteurs, Marcel ne leur pose aucune question et ne parle que de lui , que de son désir de devenir auteur dramatique. Subjugué, Lugné Poë, lui signe immédiatement un contrat. Sa première vraie pièce La Messe est dite est créée le 14 février 1923. Succès mitigé, mais c’est un début. Quant à Dullin, directeur du théâtre de l’Atelier, il met en scène, à quelques mois de là, Celui qui vivait sa mort, comédie historique du jeune auteur où l’on voit Charles VI penché sur son ami mourant Gringonneur et lui demandant:

« Alors, la mort, comment est-ce? Un repos? Une torture? Parle! Finalement, quelle est ton impression? "
Et l’autre de répondre: « Mauvaise » , et il meurt ... »

Marcel Achard a un talent comique indiscutable. Charles Dullin s’en convainc très vite et fait de sa récente découverte un des auteurs attitrés de son théâtre. C’est à Néronville, au bord du Loing où Dullin passait ses étés en compagnie des comédiens de sa troupe, qu’inspiré par les aventures du Guignol de son enfance, Marcel Achard écrit Voulez-vous jouer avec moâ ? qui sera jouée à la rentrée au Théâtre de l’Atelier. Comme l’argent fait défaut, la belle-mère de Marcel sacrifie les garnitures et rideaux de son salon pour exécuter les costumes. Maquillé par Albert Fratellini, Marcel joue le personnage du clown Crockson. Il remporte son premier grand succès. À son tour, Louis Jouvet s’intéresse au jeune auteur et met en scène à la Comédie des Champs Elysées, le 15 décembre 1924 Malborough s’en va-t-en guerre. En 1925, Dullin confie à Marcel Achard l’adaptation d’une comédie de Ben Jonson, La Femme Silencieuse. C’en est fini des jours calamiteux.

Sans faire partie des auteurs au compte bancaire bien confortable, Achard ne pleure plus misère. Il s’est marié plusieurs mois auparavant. Malheureusement, sa bien-aimée est malade et meurt quelque temps plus tard .

En 1925, Marcel Achard rencontre Juliette Marty. Conquis par sa pétillante joie de vivre, il en tombe amoureux et l’épouse. Une fois mariée, Juliette décide de profiter des plaisirs mondains interdits aux jeunes filles bien élevées. Elle ne s’en prive pas et entraîne son mari dans le sillage des années folles. Bien plus tard elle se rappellera: « Nous ne nous couchions jamais avant 7 heures du matin. Ça commençait par le théâtre tous les soirs. Puis, deux ou trois soirs par semaine, nous dînions chez des amis, le plus souvent chez Henri Bernstein, le reste du temps on débarquait à minuit chez Maxim’s ou au Fouquet’s avant la tournées des boîtes russes et nègres, quatre ou cinq, avec Kessel et L.P.Fargue. Et en sortant, on prenait le petit déjeuner au Palais d’Orsay ».

Quoique dormant très peu, Achard travaille beaucoup. En 1926, il est affiché dans trois théâtres: Je ne vous aime pas, avec Valentine Tessier et Michel Simon, Et Dzim…la…la et Le Joueur d’Échec, d’après un roman de Dupuy-Mazuel. En 1928 Achard délaisse Charles Dullin et son Atelier pour le Théâtre de la Madeleine où sera programmé La Vie est belle. Eh oui, la vie est belle pour le petit Marcel de Sainte-Foy les Lyon, devenu la coqueluche de Paris.

1929, c‘est le triomphe à la Comédie des Champs Elysées, avec Jean de la Lune joué à la perfection par Louis Jouvet, Valentine Tessier, Pierre Renoir et Michel Simon.

Comment la tête d’un pauvre petit répétiteur ne tournerait-elle pas devant toute cette gloire? Achard est un éternel naïf qui ne sait quoi inventer pour donner de l’importance à son personnage, car il est devenu un personnage, celui de l’Auteur qui a réussi. Ainsi décide-t-il de porter, à l’instar de Harold Lloyd, vedette comique du cinéma muet américain, de grosses lunettes rondes à l’épaisse monture d’écaille. On le reconnaît de loin. Le critique Pierre Brisson, dans son ouvrage Le Théâtre des années folles, ne fait preuve d’aucune indulgence:

« Le succès et le parisianisme à haute dose attaquaient ses dons ».
« Espiègleries du cœur, naïvetés, petites inventions tendres, gentillesse d’esprit corrompirent sa fraîcheur...».

Ce genre de critiques trouble-t-il la conscience d’homme de lettres qui sommeille du fond du coeur d’Achard ? Peut-être oui, peut-être non. Toujours est-il qu’il préfère les ignorer. Pour lui, l‘important c’est le succès, encore le succès, toujours le succès, le succès à tout prix.

Mais le succès est comme la chance, il va où il veut et bien malin celui qui sait le retenir. Après Jean de la Lune, Achard connaît une autre réussite Domino en 1932 et puis des demi succès comme La Belle Marinière, La femme en Blanc, Noix de Coco. Et en 1938, un échec cuisant : Le Corsaire à l’Athénée avec Louis Jouvet.

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