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Les époux Achard

Juliette a toujours été toujours à l’affût des créations de son auteur de mari. Elle en suit le déroulement de la première ligne du manuscrit à la réception de la pièce. Impresario implacable et trésorière impitoyable, c’est toujours elle qui discute les conditions des contrats avec les directeurs de théâtres. En un mot, elle tient les cordons de la bourse.
« Quant Marcel est seul, dit-elle, il signe le plus mauvais contrat et l’argent lui brûle les doigts ».

Achard laisse bien volontiers à sa femme les tâches financières. Lui, ce qui l’intéresse, c’est d’une part écrire ( n’aura-t-il pas produit, d’après son ami André Roussin, soixante pièces et quarante scénarios ou dialogues de films ?) et d’autre part être convié partout où il se passe un évènement mondain: Générales des théâtres ou première à l’Opéra, galas chez le Marquis de Cuévas, finales sportives, dîners officiels, réceptions à l’Elysée, vernissages des musées nationaux, peu importe pourvu qu’il soit invité là où il se passe quelque chose, qu’on les reconnaîsse, lui et Juliette, installés aux places d’honneur. Il a droit dans les restaurants à la meilleure table, celle d'où l'on est vu de tous les clients. Dans les bars on lui sert le whisky le plus vieux, les cigares les plus gros et les plus chers; les producteurs de cinéma et les vedettes du 7ème art le tutoient. On publie ses bons mots dans les journaux. Ces petits honneurs et le bien-être qu’ils procurent le comblent de satisfaction. Il est devenu l’archétype de l’ auteur bien parisien.

Il ne rechigne pas sur les amourettes. La présence, disons affectueuse, d’une femme qui n’est pas la sienne n’est pas pour lui déplaire. Il fait partie de la catégorie des coureurs de jupons. Juliette s’amuse assez de voir son époux, rondouillard, d’un mètre soixante-huit, myope comme il n’est pas permis, se promener au bras d’un mannequin à la taille de guêpe et mesurant un mètre soixante-quinze. Mais attention ! Si elle pardonne volontiers les aventures passagères, elle ne fait qu’accepter douloureusement les liaisons, bien obligée d’en passer par là quand il se découvre une passion pour une jeune actrice-chanteuse grecque de 33 ans, Mélina Mercouri et lui écrit, en 1953, le rôle flamboyant de Daphné, comtesse de Quelius, dans Les Compagnons de la Marjolaine. Par dessus tout, Juliette se refuse au divorce.

Le ménage Achard habite rue Courty dans un bel appartement du VIIème arrondissement, entre la rue de l’Université et le boulevard Saint Germain, face à l’Assemblée Nationale. Chaque matin, vers 11 heures, Marcel se lève, se déguise en Homme de Lettres pour reçevoir ses rendez-vous. Sur un pyjama de soie sauvage, il revêt une longue robe de chambre de cachemire jaune moutarde et à son cou il noue négligemment une écharpe de soie blanche à ramage qu’il glisse dans l’ encolure de son peignoir. Pour parfaire l’ensemble, il n’oublie pas de chausser des mocassins de guerrier Cheyenne. Ainsi est-il prêt à accueillir, dans son salon-bureau décoré d’un Matisse et d’un dessin d’Isabey, tout journaliste qui veut bien l’interviewer.

Certains sont sévères face à cet homme manifestement heureux de son sort: « Marcel Achard ,jeune, ressemblait au tendre frère de Musset et de Laforgue, on l’imaginait volontiers grattant sa guitare chère à Picasso ou à Juan Gris. Depuis longtemps déjà, un piano à queue orne bourgeoisement son salon et l’on ne songe pas à s’en étonner », écrit Jeannine Delpech dans les Nouvelles Littéraires, le 31 janvier 1946.

Cet homme si affable, si heureux de vivre, sait parfois se fâcher. Rien ne l’irrite plus que d’entendre un spécialiste du Théâtre d’avant-garde soutenir qu’il est facile d’écrire une pièce drôle, une pièce de Boulevard. Alors Achard se déchaîne, fait appel à Molière « C’est une entreprise difficile de faire rire les honnêtes gens » 1 et il poursuit « Je revendique avec force le titre « d’amuseur » et je me dois d’apporter à mon public l’évasion qu’il vient chercher au théâtre (…) Voulez-vous m’apprendre où s’arrête le théâtre de Boulevard et ou commencent ce que nous appelions jadis les spectacles d’avant-garde… Bien sûr l’analyse psychologique au théâtre n’est pas à la portée de n’importe qui, mais certains des succès actuels de nos scènes, qui sont présentés comme des innovations sensationnelles, ne sont en réalité que des adaptations de thèmes consommés et reconsommés cent fois par le public ». Il reconnaît que l’écriture le fait jubiler: « Dussé-je n’être jamais pris au sérieux, je n’enfante pas dans la douleur. Une réplique qui me semble heureuse, même lorsqu’elle m’a coûté plusieurs heures de fignolage, me cause un plaisir qui me fait tout oublier ». Il avoue ne pas travailler à « l’inspiration » et observer deux règles: « J’en ai appris une de Feydeau: « Quand deux personnages ne doivent pas se rencontrer, je les mets en présence », l’autre de Tristan Bernard: « Le public aime à être surpris mais seulement par ce qu’il attend ». Pour faire une bonne pièce, je prétends qu’il faut surtout la rêver. La partie la plus importante du travail d’un auteur comique se fait lorsqu’il ne sait pas qu’il travaille. Dans l’autobus, dans les taxis, dans la rue, il porte son œuvre en lui. L’écriture n’est qu’un travail de mise au point ».

Le temps passe, les années s’accumulent, Marcel fête ses cinquante ans, mais il est toujours aussi friand d’hommages. Il le reconnaît bien volontiers: « J’ai toujours ardemment souhaité tous les honneurs ». Il n’est pas un jury auquel il n’aspire à faire partie. On le trouve à la table des examinateurs aux concours d’entrée et de sortie du Conservatoire, au concours de beauté de Miss Belgique au Casino de Knokke, au concours du Festival de la Chanson à Spa. Il est Commandeur de la Confrérie du Tastevin, et sa spécialité étant la belote boxée (sic), il se fait nommer Président du FISC ( Fédération Internationale des Sports de Carton). Enfin en 1972, il deviendra Président du Jury de l’Académie de l’Humour. Naturellement, la décoration dans l’Ordre de la Légion d’Honneur ne lui échappera pas et il finira par obtenir la cravate de Commandeur.
Si on lui reproche d’être partout à la fois, il rétorque : « Oui, et alors ? Je veux être un témoin de mon temps ».  Que répondre à cela ?

1. cF "La Critique de L’école des Femmes"

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