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DEurydice à Antigone

Eurydice cède la place à Antigone, autre grand mythe éternel. La pièce, toujours à l’Atelier, est créée le 5 février 1944 avec Monelle VALENTIN, Jean DAVY et Suzanne FLON. Cette fois, c’est le vrai succès, indiscutable. 500 représentations. Le public est littéralement envoûté par la pièce qui se déroule avec une sobriété, une rigueur et un pathétique rarissimes sur une scène parisienne. Elle connaîtra deux répétitions générales, aussi brillantes l’une que l’autre, l’une sous l’occupation, l’autre après la libération. « Étrange générale. La pièce qu’on jouait sans entr’acte se déroulait dans un silence absolu. À la fin, quand le rideau tomba, même silence pendant une minute, et soudain, ce fût un déchaînement de cris et de bravos pendant dix bonnes minutes ». 1

ANOUILH s’était approprié les personnages de la tragédie de SOPHOCLE, en traitant d’une manière très originale les rapports des personnages entre eux, contrairement à l’auteur classique, qui mettait en scène la lutte des hommes contre les Dieux. C’est, une fois de plus un cri de révolte contre la laideur, l’hypocrisie et l’égoïsme. BARSACQ et l’auteur avaient eu l’idée d’habiller les interprètes en costumes modernes, le roi et sa famille portaient le frac, les gardes un ciré noir, les femmes de longues robes noires et blanches. C’est d’ailleurs cette symphonie en noir et blanc qui ajoutait à l’impression de grandeur que dégageait le spectacle. Le roi Créon a interdit, sous peine de mort, qu’on touche au corps de Polynice. Antigone a voulu tout de même enterrer son frère. Elle devra être punie, mais Créon fera tout pour la sauver, ce qu’elle refusera car elle a le goût du sacrifice, et obligera Créon à l’envoyer à la mort. Elle est l’instrument de la fatalité.

« La pièce était jouée dans des conditions abominables, le théâtre n’étant pas chauffé, les gens venaient avec des passe-montagne et des plaids… Un écrivain allemand, Frédéric SIEBURG alerta Berlin, disant qu’on jouait à Paris une pièce qui pouvait avoir un effet démoralisant sur les militaires qui s’y pressaient ». 2

BARSACQ est convoqué à la Propaganda-Staffel où on l’accuse de jouer une pièce sans en avoir demandé l’autorisation. BARSACQ exhibe son manuscrit tamponné en bonne et due forme, daté de 1942. Les autorités lui conseillent alors d’arrêter la pièce. BARSACQ se retire, demandant un délai de réflexion. Quelques jours plus tard, les américains débarquent en Normandie et l’affaire Antigone passe au second plan. La pièce est considérée par les critiques comme pro-nazie ou pro-communiste, selon l’éclairage qu’on veut lui donner. « Il y a, autour de cette œuvre exceptionnelle, la qualité de silence, la zone glacée, l’émotion qu’on éprouve au contact des chefs d’œuvre » (ARMORY Les Nouveaux Temps - 22-2-44). « Depuis RACINE, l’on avait rien écrit d’aussi beau, d’aussi grand et d’aussi profondément humain » (Olivier QUEANT - L’Illustration - 4-4-44). Toutefois, dans Les Lettres Françaises, organe clandestin, André BRETON écrivit qu’Antigone était une pièce ignoble, œuvre d’un Waffen SS ! La pièce fut lavée de toute ambiguïté par le Général KOENING, gouverneur militaire de Paris qui, dans la salle de la seconde générale, se leva à la fin et cria « C’est admirable ». ANOUILH fut néanmoins traité de fasciste par Guy DUMUR, puis par Colette GODARD à l’occasion du Scénario. Le plus cocasse dans cette histoire, c’est que c’est grâce à Antigone que BARSACQ a gagné son brevet de résistant. ANOUILH était avant tout un homme libre et c’est à peu près le seul qui ait été taxé à la fois d’anarchiste et de fasciste. Il aura trouvé le moyen de susciter de très violentes critiques à ce sujet, alors qu’il était profondément apolitique. Le soir du 24 février, une dizaine de jours après la première générale, des éclats de voix retentissent dans les couloirs de l’Atelier à la fin de la représentation. Armand SALACROU, l’auteur dramatique cher à DULLIN, et André BARSACQ sont face à face au milieu d’un groupe de spectateurs. Ils s’expriment l’un et l’autre de façon véhémente. SALACROU accuse ANOUILH, BARSACQ le défend. S’agit-il d’Antigone, de son texte, de la mise en scène ? Pas du tout. Il s’agit, dira SALACROU, de basse politique et de délation. En réalité, en février 44, la situation guerrière est en train de s’inverser. Les Alliés sont aux portes de Rome et les soviétiques avancent inexorablement. On peut raisonnablement envisager la fin de l’occupation. Or, parmi les différents courants de la Résistance, le parti communiste occupe une place de choix. « Sentant que la notoriété d’ANOUILH allait croissant, et qu’un trop grand succès risquait de la consolider durablement, les intellectuels proches du parti s’efforcèrent de démontrer que la philosophie sous-tendant d’ANOUILH est, au mieux, nihiliste… Ce qui explique l’attitude adoptée par SALACROU à l’égard de la pièce. Il était « compagnon de route » du parti et était maladivement jaloux d’ANOUILH qu’il détestait, ne lui pardonnant ni ses succès, ni sa notoriété grandissante ». 3

1 Jean ANOUILH La Vicomtesse d’Eristal… Éditions de la Table Ronde
2 Jean ANOUILH La Vicomtesse d’Eristal… Éditions de la Table Ronde
3 Jean-Louis BARSACQ - Place Dancourt (Gallimard)

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