Accueil

1

Une enfance nourrie de légendes

Sous le ciel lumineux d’Antibes, au pied de la vieille ville fortifiée, le 25 mars 1899, Jacques Séraphin Marie fils unique de Louis et de Victorine Audiberti voit le jour dans la demeure paternelle, une maison étroite au bout d’une ruelle où le soleil, trop brûlant, est interdit de séjour. Son père, maçon de son état, paillard débridé mais gros travailleur, est fou de joie à la naissance de ce fils, un enfant brun aux yeux gris-vert qui lui ressemble.

À quatre ans, juché sur les genoux de son père, Jacques apprend à lire grâce aux images d’Épinal glorifiant l’épopée napoléonienne et tout particulièrement le retour de l’île d’Elbe. Le petit garçon s’émerveille. Cet empereur rose et or qui débarqua un jour sur la plage de Golfe Juan, sur ce même sable où lui-même fait des pâtés, le fascine. Louis ne fait qu’encourager son admiration qu’il partage sentimentalement. Le Maréchal Masséna, dans son adolescence, avait été l’apprenti d’un de leurs aïeux, celui-là même qui avait créé l’entreprise de maçonnerie, et cet honneur ne s‘oublie pas. Afin de parfaire le goût de Jacques pour l’Histoire, Louis prend l’habitude de le conduire sur les remparts. Là, ils contemplent et re-contemplent les canons sur roues, au nom gravé dans le bronze, et s’enfoncent dans les casemates, refuges creusés dans la pierre à l’intention des habitants, en cas d’invasion. Pour un petit garçon qui rêve d’aventures, de mousquetaires, de pirates et de batailles c’est impressionnant !

Le maçon est féru de contes. Il prend plaisir à les raconter à son fils...en les améliorant parfois. Il en est un qui revient souvent: Dans les souterrains du fort, vivait autrefois une très vieille femme. Elle possédait une main de fer et l’autre d’étoupe. Quand elle attrapait un enfant par sa main chaude, c’était une caresse, mais si elle le prenait avec celle de fer elle le massacrait. Jacques écoute, terrifié.Face à un auditoire aussi attentif, Louis ne pense qu’à poursuivre. Un jour, affirme-t-il, il avait rencontré, dans la chapelle du plateau de Notre Dame, un ouvrier tout seul qui sondait le sol avec un marteau, il lui demanda: « Que fas aqui ? » Et l’autre lui répondit: «  Serqui lou tresor… ».
Depuis ce jour, Jacques Audiberti ne cesse de chercher Lou Tresor. Cette quête se retrouvera dans l’ensemble de son théâtre.

Comme tous les petits Antibois, à six ans Jacques est inscrit à l’école communale, puis à douze ans entre au collège de sa ville natale. Deux années plus tard, il doit interrompre ses études pour raison de santé. En fait son état n’est pas grave, une anémie sans doute due à la croissance de l’adolescence. Pendant son repos forcé, le jeune garçon se découvre une passion soudaine: écrire des vers. Le voici donc « poète » à son insu.

À quelque temps de là, jeune audacieux ne doutant de rien, il dépose quelques uns de ses poèmes dans la boîte à lettres du Réveil d’Antibes.Un matin, oh joie ! ses vers sont imprimés en page littéraire du quotidien.
Il s’enhardit alors et recherche dans l’annuaire des téléphones l’adresse d’Edmond Rostand pour lui envoyer ses œuvres. Il reçoit une lettre d’encouragement accompagnée d’une photo dédicacée du père de Cyrano de Bergerac.

Certes Louis est fier de son fils, néanmoins en père raisonnable, il modère ses compliments et oblige sa progéniture à redescendre sur la terre: « Quel avenir peut-on espérer à écrire des vers ? La poésie, c’est bien joli, mais cela ne nourrit pas son homme. Et Victor Hugo ?… », rétorque le poète en herbe « Oh, oh, proteste le père tu n’es pas Victor Hugo... ». Jacques est forcé de l’admettre: il n’est pas Victor Hugo, et jusqu’à sa mort il regrettera amèrement de ne pas se croire à la hauteur de son idole.

Les années passent, nous sommes en 1918, Jacques va avoir vingt ans, Louis vient d’être nommé juge au Tribunal de Commerce. Le père profite de cette occasion pour faire entrer son fils au poste de commis-greffier.

Bientôt, saturé des paperasses administratives, mais aussi du ciel désespérément bleu et des vaguelettes clapotantes aux pieds des remparts, Jacques n’y tient plus et décide de monter à Paris, là où son Destin l’attend, il en est certain.

haut de page

retour suite
Table des matières