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À la Conquête de Paris

Mais, arrivé dans la Capitale, le jeune antibois se sent envahi par une timidité insurmontable. Il n’ose s’aventurer dans les endroits fréquentés par quiconque un peu « haut placé », comme dans les théâtres, les salons d’expositions, les beaux quartiers... « Je sais qu’ils existent, mais je ne suis pas capable même d’entrer chez Drouant, devant la gare de l’Est, pour manger des coquillages dont pourtant je raffole.Je crois que ce n’est pas ma place, que c’est trop cher, trop chic... ». 1

Toutefois, il faut vivre. En dépit de son manque d’assurance Jacques recherche un semblant de situation, et décroche une place de grouillot dans un quotidien. Au service de la rédaction du Journal, il est engagé comme « tourneur de commissariat », surnom donné aux journaleux chargés de la rubrique peu glorieuse des « chiens écrasés ». Quelques mois plus tard, sur recommandation du poète André Salmon, il quitte le Journal pour entrer au Petit Parisien. Sa situation ne s’est pas améliorée. Il continue à battre les pavés entre les postes de police de Gentilly, de Montrouge, de Malakoff, recueillant les dépositions de bagarres du samedi soir, d’incendies, de viols, de crimes passionnels, parfois d’incestes mais aussi de simples vols de bicyclettes. De retour à la rédaction, Jacques continue à déposer ses notes sur le bureau du chef de l’Information et celui-ci continue à rédiger les articles. Le nom d’Audiberti n’apparaîtra donc jamais au bas des pages. C’est un train-train décourageant. Tandis qu’en 1930, Jacques poursuit sa tâche de journaliste adjoint, Louis l’aide à publier à compte d’auteur un premier volume de vers, L’Empire et la Trappe. Sorte de Légende des Siècles écrite par un Victor Hugo délirant, l’ouvrage apparaît à certains comme une mystification destinée à moquer le Surréalisme. D’autres écrivains dont Valery Larbaud, Jean Cassou et Maurice Fombeure adressent leurs vives félicitations et chaleureux encouragements au jeune auteur. Ce début prometteur permet à Jacques de rencontrer l’éminence grise des éditions Gallimard, le Deus ex Machina de la littérature, ce juge qui sait filtrer les manuscrits, encourager les uns ou démotiver les auteurs: Jean Paulhan. Être reçu par Jean Paulhan, c’est entrer au royaume des Lettres. Au cours de ses déplacements, Jacques fait la connaissance d’un jeune anarchiste, Benjamin Péret, qui l’entraîne dans un café de la place Blanche pour y rencontrer André Breton et ses amis surréalistes. Jacques est subjugué. Pour lui la poésie moderne s’arrêtait aux noms de Sully Prudhomme, José-Maria de Hérédia et François Coppé. Quelle révélation ! Il écrit à un camarade resté à Antibes: « Après Verdun, comme grande manifestation de la vitalité française: le Surréalisme. Freud et Picasso ont exalté l’inconscient dans la philosophie et la plastique, André Breton dans la littérature ».

En dépit de son enthousiasme, Jacques n’adhère pas au mouvement: « Ce n’était pas mon chemin, confessera-t-il plus tard, Je n’avais rien à leur apporter. Mais (cette rencontre) fut ma deuxième naissance ». Chaque fois qu’il le peut, Jacques poursuit ses études à la Bibliothèque Nationale. Il dévore les œuvres d’auteurs célèbres, de Shakespeare à Victor Hugo, son éternelle idole. Par un collègue du Petit Parisien, il fait la connaissance d’une jeune institutrice, Elisabeth-Cécile-Amélie, une jolie créole comme Joséphine de Beauharnais. Il s’éprend d’elle et l’épousera en 1926. De cette union naîtront deux petites filles, Jacqueline et Marie-Louise. En 1936, sous l’égide du nouveau Ministère de la Jeunesse est créé un concours d’œuvres théâtrales, ouvert aux jeunes auteurs anonymes. Jacques profite de la loi des Congés payés pour prendre des vacances qu’il passe en Lozère. Il se sent inspiré par le paysage rude et sauvage qui l’entoure et écrit sa première pièce, L’Ampèlour ou le retour de l’empereur. L’Ampèlour, en langue d’oc, signifie l’Empereur. Jacques n’a oublié ni les images d’Épinal de ses premières lectures, ni les promenades d’antan, lorsque son père lui racontait l’histoire de Napoléon, exilé à l’île d’Elbe et débarquant un jour à Golfe Juan. Et que serait-il arrivé si, en 1821, les habitants de la Lozère avaient cru à un nouveau retour de leur Ampelour, séquestré à Sainte-Hélène ? Voilà un beau sujet de pièce qui remporte le Premier Prix et Louis Jouvet, membre du jury, promet de la monter, mais il ne tient pas parole. Déçu et furieux, Jacques décide d’abandonner le Théâtre... pour toujours.

Il aura fallu attendre trois ans pour que la direction du Petit Parisien, offre enfin à Jacques une promotion intéressante: être nommé  chargé de reportages pour la rubrique « le Paris de tous les jours ». 2 Cette nouvelle attribution le comble d’aise. Désormais, il rédige ses articles et les signe lui-même. Il a l’occasion de rencontrer les personnages les plus insolites: un vendeur de boas au mètre, un professeur de piano qui a pour élèves deux singes, des étudiants élevant des souris en laboratoire, Il partage même, pendant quelques jours, la vie de clochards sous un pont de la Seine. Passionné par toutes ces aventures , il engrange pour l’avenir. Ces pérégrinations parisiennes l’éloignent de son foyer. Il prétend que les pleurs et les gazouillis de ses petites filles ainsi que les soucis ménagers nuisent à son inspiration et l’empêchent de travailler. En 1938, Abraxas, premier roman d’Audiberti, reçoit le Prix Mallarmé des mains de Jean Cocteau, Léon -Paul Fargue, Paul Fort, Saint-Pol Roux et Paul Valéry. « Le montant du prix consistait, surtout, dans cet inestimable rendez-vous avec la poésie française en chair et en os ».

Arrive septembre 1939, et la déclaration de la guerre. Jacques Audiberti a 40 ans et il est père de deux enfants, il n’est donc plus mobilisable et peut poursuivre son métier de journaliste au Petit Parisien.En septembre 1940, Paris est occupé depuis trois mois, le Petit Parisien change de direction et Audiberti ne fait plus partie de la nouvelle équipe. Les temps sont difficiles. il faut travailler, on prend ce que l’on trouve. Jacques entre à la revue Aujourd’hui en tant que critique littéraire. À l’hebdomadaire Comœdia, on lui confie la rubrique cinématographique. Domaine dans lequel il ne connaît pas grand chose, les spécialistes se font un plaisir de le ridiculiser. Drieu La Rochelle lui propose alors une collaboration à la N.R.F. Il accepte, bien obligé de gagner sa vie et celle de sa famille. Mais un an plus tard, il abandonne le journalisme pour ne vivre désormais que de sa plume !

1 Les Lettres Françaises 26/01/1972
2 Editions Claire Paulhan 1999

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