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Profusion d’œuvres nouvelles

À la suite des représentations triomphales du Mal Court, Jacques Audiberti ne cessera d’être joué. C’est par l'adaptation d’une œuvre de l’ écrivain- éditeur italien Bompiani, Albertina, que Jacques Audiberti participe à l’ouverture d’une minuscule salle de quatre vingt places, ouverte rue de la Huchette. Comédien sans avenir mais amoureux de son art, le futur directeur Marcel Pinard, a construit de ses mains, aidé par Georges Vitaly et André Reybaz, ce petit théâtre à la scène de douze mètres carrés qui deviendra un haut lieu de création théâtrale. Albertina est un échec. Les trois premières représentations, exclusivement réservées à des personnalités italiennes et à quelques mondains du Tout Paris, sont jouées à bureau fermé. Mais dès le soir de la quatrième, la salle s’apparente à un désert. Jacques n’a guère le temps de s’appesantir sur ce fiasco dont il est fort peu responsable. La Comédie Française a retenu sa dernière comédie : Les Femmes du Bœuf qui partage l’affiche avec une tragédie moderne de Jean Cocteau : Renaud et Armide. Certains abonnés des soirées habillées du mardi soir se montrent scandalisés… Une pareille promiscuité! Sur une scène nationale ! « N’y a-t-il pas assez de méchants petits théâtres pour accueillir « cela »… si « cela »peut avoir un public ? Mais pas la Comédie Française… ». Imaginez un louchebem de 130 kilos vivant au milieu de trente femmes... Shocking !

Audiberti comprend la leçon. Dorénavant il retourne vers les petites salles du quartier Latin et de Montparnasse... à la grande satisfaction de Georges Vitaly. Ce dernier s’empresse de monter au Théâtre de la Huchette, La Bête Noire de son auteur préféré. En préalable aux répétitions, pour mettre ses comédiens en situation, Vitaly leur explique sa propre lecture de la pièce: « Le premier acte me fait penser à du Musset, le second à une parade foraine, le troisième à un conte extraordinaire d’Edgar Poë ». La préparation du spectacle se passe dans un climat d’amitié et de confiance. Tony Taffin, qui tient le rôle principal de Félicien, est admirable. L’auteur et le metteur en scène sont ravis. Aucun retard, pas de retouches aux costumes, les décors sont finis de peindre, on attend la Générale en pleine euphorie, quand la Société des Auteurs intime à Vitaly l’ordre de changer le titre de la pièce. La Bête Noire désigne l’ouvrage d’ un auteur inconnu qui menace d’interdire le spectacle. Catastrophe ! Les invitations sont prêtes à partir, les affiches sont imprimées, tout refaire va coûter une fortune que Vitaly ne peut assumer. Après quelques heures de réflexion, une solution est trouvée : changer le B en F , un petit papillon collé sur les affiches et le tour est joué. C’est ainsi que La Bête Noire tombera définitivement dans l’oubli et que La Fête Noire connaîtra de beaux jours et restera un des plus beaux succès de son auteur.

Trois mois plus tard , le 17 février 1950, André Reybaz et Catherine Toth présentent aux Noctambules  deux courtes pièces : Sire Halewyn  du poète belge Michel de Ghelderode et  L’Ampelour  de Jacques Audiberti. Cette œuvre que Louis Jouvet avait méprisée.

Toujours inspiré par l’Histoire de France, Audiberti réinvente à sa manière l’épopée de Jeanne d’Arc dédoublée en Joannine et Jeannette, deux faces d’une même Pucelle : « J’ai pris Jeanne d’Arc comme exemplaire de l’humanité historienne et mystificatrice. J’ai tenté de montrer à quel point ceux que la divine fatalité choisit pour un rôle politique demeurent immergés dans notre nature courante. Pour rendre plus sensible cette dualité d’appartenance, nous avons carrément mis en scène deux Jeanne. L’une la guerrière, la combattante, la sorcière. L’autre la paysanne, la mariée. Les deux n’en font qu’une. Chacune, cependant, est autonome au regard de l’autre ».

Audiberti vient de tomber sous le charme d’une superbe fille, une beauté nordique, trapéziste de surcroît, à n’en pas douter il en est amoureux. Il la présente à Vitaly comme la Jeanne guerrière idéale. Malheureusement on ne s’improvise pas comédienne et si dans la vie, la jeune Diane est drôle, expansive, possède le plus éclatant rire qui soit, sur une scène elle perd tous ses moyens et demande grâce, et Audiberti ne peut être que désolé. Au soir de la Générale, les critiques sont partagés; les uns, comme Gabriel Marcel, l’existentialiste chrétien (sic), reproche à l’auteur de « s’égarer dans un lyrisme littéraire touffu » 1 , tandis que Guy Verdot parle de « torrent verbal (qui) roulera des pierres excessivement précieuses ». 2

Outre l’écriture de ses pièces, de ses romans, de ses poèmes, Jacques Audiberti travaille aux traductions d’oeuvres italiennes, ainsi sera-t-il l’adaptateur d’une comédie d’Eduardo de Filippo : Mme Filoumé, interprétée par Valentine Tessier au Théâtre de la Renaissance. Personnage haut en couleur, cette ancienne prostituée réussit, au moyen de ruse et de fabulation, à se faire épouser par un riche bourgeois.


1 Nouvelles Littéraires
2 Franc tireur

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