Accueil

7

Une renommée applaudie et contestée

Les années 1960 sont très prolifiques. On ne sait qui l’emporte de la poésie, du roman avant-gardiste, du cabaret, de la comédie de mœurs, le tout mêlé dans un orage verbal au lyrisme débordant, enchanteur pour les Audibertistes et de plus en plus irritant pour les autres.

En 1961, lors d’une courte incursion dans le domaine du cinéma , Audiberti écrit un scénario et des dialogues tirés de son roman  La Poupée, à l’intention du réalisateur Jacques Baratier dont il est l’ami depuis 1943.

La performance du dramaturge est à son apogée en 1962, baptisée par le monde du Théâtre : « L’année Audiberti ». Trois pièces de l’auteur sont  à l’affiche.

Le 27 mars, le rideau de la Comédie Française se lève sur La Fourmi dans le Corps. Décidément le Théâtre National ne porte pas chance à Audiberti. Après les critiques acerbes qui avaient accueilli  Les Femmes du Bœuf, le nouveau spectacle est  éreinté de belle façon. Les amoureux de Molière, de Racine et de Marivaux jettent leur arrière petit-fils aux orties. Au soir de la Répétition Générale, les sifflets et les cris de protestation sont tels que certains spectateurs demandent le rideau. Héroïques, les acteurs tiennent jusqu’au dernier quart d’heure. Puis, dans l’impossibilité de continuer, Georges Descrières s’avance à la rampe et déclare: « Que vous manifestiez, d'accord. Mais que vous empêchiez les Comédiens Français d’exercer leur métier, nous ne l’admettrons pas. Ayez au moins le respect des humbles interprètes que nous sommes... ». Le calme se rétablit partiellement et le spectacle peut s’achever. Ce soir-là, Audiberti connaît sa bataille d’Hernani.

Le 5 septembre, une heureuse consolation attend l’auteur. Sa nouvelle comédie  Pomme, Pomme, Pomme, inspirée par une jeune actrice, Françoise Vatel, au frais minois, remporte tous les suffrages, public et critiques confondus. Audiberti a pris pour prétexte « de transporter la vieille allégorie biblique dans le monde moderne » 1 et présente sa pièce sous le vocable d’ opérette philosophique.

Le succès de Pomme, Pomme, Pomme n’est pas éteint que déjà le rideau de l’Athénée se lève, le 10 octobre, sur une nouvelle pièce, La Brigitta, interprétée par la troupe du Théâtre Vivant qu’anime la talentueuse et jolie comédienne, Françoise Spira. La Brigitta n’est pas une jeune starlette comme les spectateurs pouvaient le croire en entrant dans la salle. En fait c’est une motocyclette du type 1925, dont le moteur s’emballe lorsqu’elle transporte l’héroïne Paulette d’un monde dans un autre. L’histoire est extravagante. Cette fois, la critique se montre très sévère. Elle reproche à Audiberti de ne plus savoir brider son style, de se laisser aller sans retenue à son exubérance onirique, à son délire verbal. Certains vont même l’accuser de vouloir imiter à la fois Ionesco, Tardieu et même Pierre Dac et, pire encore, de se caricaturer lui-même.

En dépit de toute cette énorme production littéraire, Audiberti trouve le temps de flâner, soit dans ce Vème arrondissement qu’il préfère à tout autre, soit de se rendre dans le petit village de la vallée de Chevreuse, Lozère (Coresse dans Dimanche m'attend) où se trouve désormais la maison familiale. Le dimanche, il assiste à la messe et sort de l’église juste avant la Communion. Il ne peut supporter« (les) spectacles des fidèles ruminant l’hostie, chacun pour son compte, dans le sentiment de s’incorporer l’infini tout en rejetant le fini c’est à dire le reste du monde ».

Alors que ses pièces sont jouées régulièrement à l’étranger, Jacques Audiberti est honoré pour l’ensemble de son œuvre poétique : Le Prix de Poésie 1964 lui est attribué - Les recueils : Anges aux entrailles de chien et Les Tombeaux ferment mal sont tout particulièrement admirés. Certains jaloux ne manquent pas d’ironiser: « Le lauréat tient une énorme cuite verbale qui le fait tituber dans les forêts de son vocabulaire ». Grand seigneur, Audiberti leur oppose une indifférence hautaine et avoue s’intéresser à d’autres sujets beaucoup plus sérieux que le qu’en dira-t-on : « J’ai toujours eu le goût et la curiosité des sciences. Mais c’est depuis quelques années seulement que j’ai découvert les mathématiques - cinq ou six ans au plus - depuis, il est vrai que je fais de sérieux efforts pour combler mes lacunes ». 2

En 1963, Audiberti se sent tout à coup fatigué, ses forces commencent à le trahir. Affaibli, mais toujours bouillonnant d’idées et d’images, il retravaille le texte du Cavalier seul, une courte épopée écrite neuf ans auparavant. La pièce, créée à Lyon en décembre par la troupe du Cothurne, est mise en scène par Marcel Maréchal, jeune animateur choisi par Audiberti. Le spectacle sera repris le 1er avril 1964 au Studio des Champs-Élysées. À la vue du Christ vêtu d’un pyjama bleu et masqué comme un clown et de Croisés en tenue de paras, certain public crie au scandale. Mais à l’opposé, les journalistes sont très élogieux. Pour Jean Dutourd, il est « inconcevable que ni la Comédie Française, ni le Théâtre de France, ni le T.N.P. n’aient monté Le Cavalier Seul, un vrai théâtre, poétique, sublime, subtil, un peu fou, plus beau que Brecht, aussi riche que Lorca, ayant une incomparable saveur française » et Bertrand Poirot-Delpech va jusqu’à citer Shakespeare.


1. Jacques Audiberti Paris-Presse 11 septembre 1962
2 Extrait d’interview par G. d’Aubarède 1963

haut de page

retour suite
Table des matières