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Extrait

LE MAL COURT

Nous sommes à la fin de la pièce. Convertie au Mal, Alarica destitue son père, Célestincic, pour prendre sa place sur le trône.

« ...
Alarica : Jusqu'ici, elle n'aura servi, en fin de compte, ma vie, ma si pure, ma si droite vie, qu'à masquer le présent ouragan de ma férocité. Ma férocité se démasque. Tout le mal que je n'ai pas fait, je vais le faire d'un seul coup. La plaine s'ouvre. Que jaillisse la montagne des eaux noires ! Fernand !

F... : J'étais imbécile, avec mes gendarmes. Mes amis, il y a mieux à faire, mille fois mieux. Tenez. Vous avez plein de marécages, n'est-ce pas ?

Célestincic : Je vous interdis...

Alarica, vers Célestincic : Silence !

Le Maréchal : Laissez-le s'expliquer. C'est un occidentiste. Ils ont inventé la baïonnette triangulaire.

F... : Vos marécages, hé bien, qui nous empêche de planter dedans d'énormes tuyaux de fer blanc, je dis bien, de fer blanc, comme le fer blanc des gouttières, afin de rassembler toute l'eau dans une vallée et que, de là, elle se rende dans les fleuves !

Le Maréchal : C'est en tout point ce que je m'éreinte à préconiser depuis que nous avons ce royaume...

Célestincic : Vous avez l'audace d'approuver ce galvaudeux?

Le Maréchal : J'approuve le bon sens. Et je goûte le vent.

F... : Sur les marécages, le blé poussera. L'Angleterre n'en produit guère. J'y suis été. Elle nous en prendra quinze bateaux par an. Il nous faudrait un port. (Vers Alarica.) C'est bien dit?

Alarica : Je te soulève. Je t'inspire. Fais résonner ta voix forte. Mon homme, va !

F... : Les bateaux anglais viendront prendre le blé dans le port moscovite le plus proche de nous. L'impératrice Catherine nous en louera un,

Le Maréchal : Prodigieux ! Totalement prodigieux !

F... : Elle nous en louera un. C'est obligé. D'abord elle palpe le bail. Ensuite, à mesure que d'argent et de crédit nous nous enflons, elle se met, la brave Catherine, elle se met à nous vendre du cuir, des fourrures, du thé. À notre tour, avec l'argent de notre blé, nous achetons, en Angleterre, des machines...

Célestincic : Messieurs, le roi de Courtelande vous enjoint de l'assister à mettre fin à ces extravagances.

Le Maréchal : Attention. La violette rejoint le phosphore...

Alarica : Messieurs, la reine de Courtelande vous délie du serment prêté entre les mains de ce béquillard pastilleux. La reine de Courtelande vous conseille de jurer fidélité à moi-même et, par-dessus le marché, à ce beau garçon que, désormais, je promeus mon cheval, mon danseur, mon tuteur, mon filleul et mon cavalier. Les blés seront hauts, désormais, là-bas, sur notre contrée mal notée. Nous aurons des hôpitaux, des casernements, des instituts. Je m'en moque. Je ne recherche pas la puissance pour la puissance mais il se trouve que je suis la fille d'un souverain et que le renversement de mon âme du côté du mal qui est le bien, du mal qui est le roi, je ne puis l'accomplir de plus mémorable, de plus exemplaire manière qu'en revendiquant la puis­sance, par l'assassinat si c'est nécessaire.

Le Lieutenant : Qu'est-ce qu'on fait?

Le Maréchal : II n'y a rien à faire. La béquille en a dans l'aile. Il faudra faire changer la grande initiale au fronton du théâtre. Ça pue le phosphore et la violette, l'agonie et le commencement.

Alarica : Engendrer signifie que l'on douta de soi pour accomplir sa vie. L'enfant détruit le parent.

Célestincic : Je ne consens pas qu'on me détruise. Je ne me laisserai pas déposséder. Je sais me battre. Je me suis déjà battu !

le Maréchal : II est battu, (Au lieutenant.) Un conseil. Ne bougez pas.

Célestincic : Maréchal ! Lieutenant ! Mes postillons ! Mes soldats !

Alarica : Les granges craqueront de blé. Nous aurons des canons, des douaniers, des prêtres. Les enfants prieront à genoux devant mon image.

Le Maréchal : Vive Sa Majesté la reine. (Au lieutenant.) Allez-y,

Le Lieutenant : Vive Sa Majesté la reine ! Et lui, sous quel titre faut-il l'acclamer ?

Le Maréchal : Bravo, Monseigneur ! Bravo, le grand maître du sec !

Le Lieutenant : Bravo ! Bravo, Monseigneur ! Hourra, le grand sec !

Célestincic : Je vous ferai pendre par mes soldats. Je protesterai devant les puissances. (À F...) Canaille, je vais te casser la tête.

Le Maréchal, à Célestincic : Restez donc tranquille. Il vous empalera comme un pigeon.

Célestincic : Qu'est-ce que je vais devenir ?

Le Maréchal : Vous avez toujours votre nécessaire, n'est-ce pas, pour la salade ?

Célestincic : Ma petite fille. Ma petite... Quand elle a marché la première fois, je tremblais, derrière elle... Elle est allée d'un fauteuil à une table. Mes yeux, je crois, la tenaient debout, comme des bras. Plus tard... Quand elle avait mangé sa soupe, elle retournait l'assiette. Elle lui donnait un baiser. Ma petite fille... Ma petite. Elle avait une poupée bleue. Comment, comment a-t-elle pu... Ma petite...

Alarica : Le mal court.

FIN

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