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Extrait

 

HIBERNATUS

 

Noir. Trois coups. Le rideau ne se lève pas. Mais, après un bref motif de jazz, voix d'un speaker, à la radio.

Voix du speaker : Vous allez entendre nos informations. Voici les toutes dernières nouvelles de l'hiberné du pôle Nord. Au moment où le professeur Loriebat est sur le point de rendre publique une importante communication, nous rappelons succinctement les étapes de l'événement biologique et humain le plus considérable de tons les temps. Le 9 juin dernier, le bateau brise-glace norvégien « L'Egdal », retour d'une expédition dans les régions arctiques, ramenait au port dans sa chambre froide sa plus sensationnelle découverte : le corps d'un homme pris dans un bloc de glace. Absolument intact.

Les docteurs Altmeyer et Bartoff, spécialistes de l'hibernation artificielle, accoururent en Norvège. Frappés par la vitalité du système pileux du sujet, ils eurent l'idée de procéder à sa réanimation. Après 36 heures de réchauffement progressif, les docteurs Altmeyer et Bartoff constatèrent une reprise des mouvements cardiaques, et le monde apprit avec stupeur que la momie polaire devait être considérée comme vivant encore.

(Le rideau se lève. Didier, Sylvie et Louise, la bonne, sont penchés sur le poste de radio, passionnés.)

Les communiqués se succédèrent, miraculeux. Et le 17 juin, les deux savants purent annoncer " Le métabolisme a retrouvé son taux normal. Le sujet peut être tenu comme phygiologiqueinent déshiberné. »

Louise : Qu'est-ce que c'est, le métabolisme ?

Didier : Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Vous n'êtes pas hibernée, vous, alors ?

Voix du speaker : Depuis quand l'homme se trouvait-il en état de congélation ? A quelle date remontait la catastrophe de l'expédition à laquelle il avait dû appartenir ? Mystère. Aucun papier sur lui. Aucune marque a ses vêtements. Pas ,1e moindre indice.

Didier : Moralité. Faites-vous tatouer. (Entrée timide du visiteur. Il attendra, dans la véranda, vaguement narquois.)

Voix du speaker : Cependant, l' hiberné prononça ses premières paroles. En français. On savait enfin un premier point : sa nationalité.

Didier fredonne ironiquement La Marseillaise : Tra la la la...

Voix du speaker : II fut transféré, à Paris, à l'hôpital Sainte-Anne, où les médecins ont passé la main aux psychiatres.

Voix du speaker : Dans un instant, vous entendrez le texte de la communication du professeur Loriebat.

Didier : J'appelle papa. Il serait furax de louper ça. (Il grimpe l'escalier.)

Sylvie : Moi, je préviens maman. (Elle le suit.)

(Le visiteur tousse légèrement. Louise se retourne.)

Louise : Je n'avais pas vu Monsieur !

Le visiteur, avec un regard de respect vers le poste : Je ne voulais pas vous déranger. Je suis bien chez Monsieur de Tartas, cinéaste ?

Louise : Oui, oui. Il va descendre. L'hiberné, ça le passionne. Vous avez entendu ? Une importante communication du professeur Loriebat. Monsieur dit qu'on a trouvé qui c'est.

Le visiteur, catégorique : II ne se trompe pas.

Louise, étonnée : Ah ! (Elle regarde le visiteur avec plus d'attention.)

Le visiteur : Dites-moi, Mademoiselle... Dans la maison, on ne se doute de rien ?

Louise : À quel sujet Monsieur ?

Le visiteur : De l'hiberné. Parce que voilà... c'est un parent de la famille.

Louise : L'hiberné ? Un parent de Monsieur ?

Le visiteur : De Madame, exactement.

Louise, dans un réflexe d'effroi : Oh ! ! !

Le visiteur : N'ayez pas peur. C'est un homme comme les autres. Je pensais que, comme toutes les familles où il y a un disparu, vos patrons auraient pu avoir un soupçon... La puce à l'oreille...

Louise : Oh ! Non, non ! Pas de puce...

Le visiteur : Tant pis !

Louise : Un parent de Madame ? Ce n'est pas un premier mari ?

Le visiteur : Ns ! Ns ! Pas question !

(Fin de l'indicatif de la radio.)

Voix du speaker : Le professeur Loriebat vous parle.

(À ce moment, de Tartas apparaît en haut de l'escalier.)

Louise : Le patron !

Le visiteur, le regard sur le poste : Eh oui ! (Mais entendant de Tartas dégringoler l'escalier, il comprend. Il fait un geste de discrétion à la bonne.)

Voix du professeur Loriebat : L'hiberné est identifié.

de Tartas, arrivant aux dernières marches, triomphant : Qu'est-ce que je disais ! (À Didier qui le suit.) L'utopique !

(Sylvie, elle aussi, réapparaît. Ni de Tartas ni les enfants ne prêtent une grande attention au visiteur. L' hiberné est, on le sent, d'une importance telle qu'il constitue un lien suffisant entre des gens qui ne se connaissent pas. D'ailleurs le professeur Loriebat parle et on ne songe qu'à boire ses paroles.)

Voix du professeur Loriebat : Hier soir, le sujet dont on sait que la mémoire est encore pleine de lacunes, a tout naturellement parlé de ses parents et de sa maison familiale.

de Tartas : Nous y voilà !

(Louise ne quitte pas des yeux le visiteur.)

Voix du professeur Loriebat : Nous savons donc son nom et son lieu de naissance, qui ont été aussitôt vérifiés — et confirmés — à la mairie intéressée. (Les regards de Louise vont du visiteur à de Tartas et de de Tartas au visiteur.) Toutefois, ces renseignements ne seront pas encore divulgués : les pouvoirs publics estiment que la famille doit être la première informée, et avec les ménagements qu'impose la conjoncture. (La voix du professeur Loriebat se tait.)

de Tartas, il est d'une humeur radieuse : Rappelez-vous qu'il va en falloir des ménagements ! Je paierais cher pour voir le tableau de famille ! (Au visiteur.) Pas vous ?

Louise : Monsieur justement veut parler à Monsieur...

de Tartas : Mais oui, mais oui, mais je suppose que Monsieur est comme tout le monde et que l' hiberné passe pour lui avant tout. Non ?

Le visiteur : Si, si, Monsieur.

Louise : Et à Madame.

de Tartas : Quoi, à Madame?

(Le visiteur supplie la bonne du regard.)

Voix du speaker : Nos informations sont terminées. Prochain bulletin à...

(Tartas coupe.)

de Tartas : Eh bien, Monsieur, je suis à vous. (Aux enfants.) Laissez-moi recevoir Monsieur, vous autres. (Sortie des enfants. A la bonne qui reste fascinée.) Qu'est-ce que vous avez, Louise ?

Louise : Rien, rien, Monsieur. C'est cette histoire qui me remue, pas...

de Tartas : Ça ! On n'a pas fini d'en parler !

Louise : Ah non ! On n'a pas fini !... (Elle sort.)

de Tartas : Alors, nous allons enfin savoir l'année de sa naissance. Car enfin, les tricots de marin, ça n'a pas bougé depuis un moment ! On parle de la dernière guerre. Qui vous dit que ce n'est pas plus vieux ? Celle de 14 ? Ce n'est pas votre avis, Monsieur ?

Le visiteur : Oh !...

de Tartas : Excusez-moi, cette histoire finit par tourner toutes les têtes. Pour moi, homme de cinéma, c'est particulièrement fascinant.

Le visiteur: Évidemment.

de Tartas : N'en parlons plus. A qui ai-je le plaisir ?

Le visiteur : Mon nom ne vous dira pas grand-chose... Mais celui de mon patron, sans doute... Je suis l'assistant du professeur Loriebat.

de Tartas : Du professeur Loriebat, de Sainte-Anne ? Par exemple ! Décidément, nous ne sortons pas de l'hiberné ! Qui me vaut l'honneur ? Un film ! Je parie que c'est un film !

L'assistant : Non, Monsieur.

de Tartas : Dommage. Il y a un film, voyons ! Tout fait ! J'entre en studio demain ! J'en parlerai au professeur Loriebat. Mais j'y pense, vous êtes sans doute au courant, vous, Monsieur ?

L'assistant : Eh oui. Monsieur.

de Tartas : Vous savez l'année de sa naissance ? Son nom, je m'en moque. Qu'il s'appelle Dupont ou Durand !

L'asssistant : Eh enfin...

de Tartas : Si, mais l'année de sa naissance ! Vous la savez ?

L'assistant : Oui, Monsieur.

de Tartas : Vous pouvez me la dire ?

L'assistant : Tout de suite ?

de Tartas : Ça ne sertira pas de la famille, je vous le promets.

L'assistant : ... 1875.

de Tartas : J'ai mal entendu ? 1875 ?

L'assistant : Oui, Monsieur.

de Tartas : Mil huit... Ah ! Je leur disais ! Je leur disais ! Répétez encore, Monsieur.

L'assistant : Janvier 1875.

de Tartas : Janvier 1875 ! Je triomphe ! Vous comprenez, quand je disais : il est peut-être de l'autre siècle, on me riait au nez. Tartas l'utopique. On va le voir, l'utopique ! 1875 ! Ah ! c'est trop beau ! J'appelle ma femme !

L'assistant : Attendez ! Pas encore !

de Tartas : Pas encore, vous avez raison. Quelle nouvelle ! Et j'en ai la primeur ?

L'assistant : Oui, Monsieur.

de Tartas : Ah merci, Monsieur !

L'assistant : C'était naturel.

de Tartas : Pas du tout. Ah ! la science !

L'assistant : La nature.

de Tartas : Oui, enfin, la Nature montre ici la voie à la Science. Même pour vous, savants, ça a dû être renversant !

L'assistant : Pas tellement. Tout ce qu'il avait dit nous avait permis de le situer en 1900.

de Tartas : Et, à cette époque, il avait 25 ans, n'est-ce pas ?

L'assistant : Biologiquement, il les a toujours.

de Tartas : Or nous sommes en 1957. (Impérieux.) Calculez, Monsieur, veuillez calculer !

L'assistant : Oh ! j'ai déjà calculé.

de Tartas : Oui, c'est vrai. 82. Il a 82 ans !

L'assistant : Socialement, oui.

de Tartas : Ah ! J'appelle ma femme.

L'assistant : Attendez !

de Tartas : Quel film ! Plus le même ! Autre chose ! Un mélange de comique et d'humain ! Ah ! Je le tourne séance tenante ! (Éclat de rire.) Ha ha ha ! ! ! Excusez-moi, mais chez moi, c'est le sens comique qui l'emporte. Ce vieillard de 25 ans ! Vous avez beau être un homme de science, Monsieur, le comique de la situation ne peut vous échapper ?

L'assistant : Mon Dieu...

de Tartas : Écoutez, supposez qu'il se soit marié, on se mariait de bonne heure en ce temps-là, et qu'il ait des descendants...

L'assistant : C'est le cas.

de Tartas : Vous voyez ! Eh bien, vous n'avez qu'à penser à la tête que vont faire ses petits-enfants, qui doivent être des gaillards à peu près de mon âge, et vous m'accorderez que c'est irrésistible ! (Pâle sourire du visiteur.) Évidemment, pas pour celui qui est chargé de m'annoncer la nouvelle ! (Nouveau pâle sourire.) Bon ! Tout ceci ne me dit pas ce que le professeur Loriebat attend de mes modestes services ?

L'assistant : Eh bien Monsieur, justement, c'est moi.

de Tartas : Pardon, c'est vous ?

L'assistant : C'est moi qui suis chargé par le professeur Loriebat d'annoncer la nouvelle.

de Tartas : Non ! C'est vous ?

L'assistant : Eh ! oui.

de Tartas : Je suis désolé ! Je m'explique que vous ne partagiez pas mon hilarité. Mais dites-moi. Vous me mettez sur des charbons ardents. Si vous venez me trouver, c'est que je puis vous être de quelque utilité ? (Il acquiesce.) Je connais la famille de l'hiberné ?

L'assistant : II y a de ça. Monsieur.

de Tartas : Les Piron ! Ce sont les Piron ! Ils ont un grand-oncle piqué de Jules Verne qui avait voulu faire le Tour du Monde en 80 jours et qu'on n'a jamais revu ! Ah ! la tête de Gustave Piron ! C'est trop drôle ! J'appelle ma femme.

L'assistant : Non, Monsieur, ce ne sont pas les Piron. C'est une famille qui vous touche de plus près. De très près.

de Tartas : De très près ? Vous m'intriguez, Je ne vois pas laquelle ?

L'assistant : La vôtre, Monsieur.

de Tartas : La mienne ?

L'assistant : Oui, Monsieur.

de Tartas : Monsieur, je m'appelle Hubert Barrère de Tartas. Je connais mes ancêtres par leurs nom, prénoms, surnom, jusqu'à Louis le Hutin. Les uns sont tombés sur les champs de bataille en pays chrétiens ou sur les terres barbares. Les autres sont morts de leur mort naturelle dans leurs châteaux. Mais je peux vous garantir qu'aucun Barrère de Tartas n'est allé se faire congeler dans les mers glacées du pôle Nord.

L'assistant : L' hiberné, Monsieur, en effet, n'est pas un de Tartas. Il s'appelle Paul Fournier. Fournier ? Ce nom ne vous dit rien ?

de Tartas : Fournier... Fournier... J'ai un cousin Fournier... Enfin, ma femme.

L'assistant : Et sa mère, Monsieur ? La mère de votre femme, est-ce qu'elle n'était pas une demoiselle Fournier ?

de Tartas : C'est possible. En effet. Oui ! (Geste.) Bon. Et alors ? (Nouveau geste.) Vous n'allez pas me dire maintenant que l' hiberné est un parent de ma femme ?

L'assistant : C'est son grand-père, Monsieur.

de Tartas : Monsieur, j'aime le comique, c'est entendu, mais j'ai horreur de la plaisanterie !

L'assistant : Monsieur, j'appartiens à un milieu où on n'a que très rarement l'occasion de plaisanter.

de Tartas : Et d'abord, ma femme n'a jamais connu son grand-père.

L'assistant.: Elle va le connaître, Monsieur.

Madame, apparaissant dans l'escalier : Hubert ! Il paraît qu'il y a du nouveau sur l' hiberné ?

de Tartas : Ah ! Ça oui !

Madame : Monsieur...

de Tartas : Edmée, avant toute chose, ayez la bonté de bien vouloir dire à monsieur que votre grand-père est mort. Votre grand-père Fournier. Ils sont morts tous les deux. Mais celui-là particulièrement.

Madame : C'est une affaire d'héritage ?

de Tartas :Non. Enfin, si... Bref... Figurez-vous, Edmée, qu'on a identifié l' hiberné.

Madame : Non !

de Tartas : D'après Monsieur, il serait né en 1875. Et c'est votre grand-père.

Madame : Qui est mon grand-père ?

de Tartas : L' hiberné !

Madame : Mon grand-père ? (Elle éclate brusquement de rire.)

de Tartas : Vous voyez !

Madame : Je vous demande pardon, mais aussi, c'est trop drôle, écoutez ! Voilà une histoire qui révolutionne la terre entière. Vous ne pouvez pas faire un pas. Chez les fournisseurs. Dans la rue. Chez le coiffeur. Les amis. Au téléphone. On a interdit de le photographier, on ne sait pas comment il est, les seules photos, celles de Norvège, le représentent comme un homme des cavernes, avec du poil jusqu'aux yeux, mais les imaginations travaillent. La mienne comme celle de tout le monde. J'en rêve. Est-il beau ? Est-il laid ? Prince, aventurier ? Enfin tout ! Et vous venez me dire que c'est le grand-papa Fournier ?

de Tartas : Vous pensez bien que si ma femme m'avait dit quand je l'ai connue : « Hubert, j'ai en conserve dans les glaces du pôle Nord un grand-père, et qui sortira de son frigidaire lorsque nous-mêmes approcherons de la cinquantaine », je ne l'aurais jamais épousée ! Excusez-moi, Edmée. Jamais !

Madame : Mais, Monsieur, qu'est-ce qui a bien pu vous faire penser une chose pareille ?

L'assistant : Madame, nous sommes bien ici au Vésinet, n'est-ce pas, au numéro 39, de l'avenue des Tilleuls ?

Madame : Oui.

L'assistant : Cette maison ne vous appartient-elle pas à vous, Madame, personnellement ?

de Tartas : Nous sommes mariés sous le régime de la communauté, Monsieur !

L'assistant : Enfin, ne vient-elle pas de l'héritage de votre grand-père Fournier ?

Madame : De ma grand-mère. Elle était veuve.

L'assistant : Oui... Elle ne l'est plus, enfin...

de Tartas : Mais elle est toujours morte, elle, Monsieur ! Vous n'allez pas ressusciter toute la famille !

Madame : Hubert !

L'assistant : Allez-vous parfois sur sa tombe, Madame?

Madame : Sur la tombe de ma grand-mère ?

L'assistant : Oui.

Madame : Je suppose.

L'assistant : Comment, vous supposez ?

Madame : Je vais sur la tombe de ma mère, au Père Lachaise. Je pense que mes grands-parents y reposent aussi.

L'assistant : Vous n'en êtes pas sûre ?

de Tartas : Vous l'avez bien vu, ma femme est une grande distraite. au cimetière, elle prie, elle rêve, elle n'a pas l'idée de lire sur les tombes. Mais vous pensez bien que ses grands-parents sont là, Monsieur ! Où voudriez-vous qu'ils soient !

Madame : C'est simple nous pouvons aller ensemble avec Monsieur au Père-Lachaise.

de Tartas : Non ! C'est ridicule ! Nous n'irons pas au Père-Lachaise ! Enfin, c'est tout de même un peu raide, Edmée, qu'il faille aller au Père-Lachaise pour savoir si votre grand-père est bien mort.

Madame : Hubert, vous savez bien que je ne l'ai pas connu. Pas plus que ma grand-mère. C'est à peine si je me souviens de ma mère, je n'avais que huit ans quand elle est morte. Comment voulez-vous que je me rappelle ce qu'elle a bien pu me raconter sur mes grands-parents, voyons. Moi qui suis déjà si distraite !

L'assistant : Et il ne vous reste aucun parent du côté de votre mère ?

Madame : Si. Le cousin Charles. Mais on le voit si peu !

L'assistant : II ne vous a jamais rien au sujet de votre grand-mère ?

Madame : Peu de chose. Je sais qu'elle était enceinte quand elle est rentrée en France.

L'assistant : Rentrée en France ? Elle en était donc sortie ?

de Tartas : Et alors ! On a tout de même le droit de sortir de France ?

L'assistant : Et où était-elle allée, ?

Madame : En Amérique.

L'assistant : Tiens !

Madame : Au Canada !

L'assistant : Au Canada !

de Tartas : Edmée, vous ne m'aviez jamais dit que votre grand-mère était allée au Canada !

Madame : Qu'est-ce que ça pouvait vous faire ?

de Tartas : Vous ne voyez pas où ça se trouve le Canada ? (Geste pour désigner l'extrême Nord.) Je vous assure que Monsieur, lui le voit !

L'assistant : Et pourquoi votre grand-père ne l'accompagnait-il pas ?

Madame : Pourquoi ? Oui, an fait, pourquoi ?

de Tartas : Parce qu'il était mort, Monsieur ! Ma femme vous l'a dit : sa grand-mère était veuve.

Madame : Ah ! c'est ça ! Maintenant, je me rappelle. Le cousin Charles m'a dit : ta grand-mère est rentrée en France veuve et enceinte.

de Tartas : Veuve et enceinte, Monsieur ! Vous n'allez pas vous acharner !

L'assistant : Monsieur, je ne m'acharne. pas. C'est vous qui vous entêtez à considérer le retour de M. Paul Fournier dans son foyer comme une catastrophe. Je n'ai pas à savoir pourquoi. Je suis simplement chargé de vous apprendre, en y mettant le plus de formes possible, que le sujet que nous traitons à Sainte-Anne est bien M. Paul Fournier. Ces formes, je pense les avoir mises. C'est tout. Sachez néanmoins qu'à son retour en France en 1901, Mme Paul Fournier n'a fait aucune déclaration de décès à la mairie du Vésinet. Et M. Paul Fournier est toujours porté vivant sur les registres de l'état civil. C'est pourquoi son nom ne peut pas figurer au Père-Lachaise. Parce qu'il y a des morts, Monsieur, et il y a des disparus. Et si tous les morts sont des disparus, tous les disparus ne sont pas des morts.

Madame : Ça, c'est juste. -Alors, ce serait lui ?

L'assistant : Le doute n'est plus permis, Madame.

Madame : Hubert ! C'est une histoire merveilleuse !

de Tartas : Edmée ! Vous êtes folle !

Madame : J'ai souffert toute ma jeunesse de ce manque de parents. Un grand-père !

de Tartas : Oui, mais vous savez l'âge qu'il a, votre grand-père ? Vingt-cinq ans !

Madame : C'est encore plus merveilleux !

de Tartas : Non, non ! Je sens que la folie me guette !

(Entrée de Louise, la bonne, portant un grand cadre.)

Qu'est-ce que vous venez fiche, vous ?

Louise : C'est M. Didier qui m'a dit d'apporter ça.

de Tartas : Qu'est-ce que c'est ?

Louise : C'est M. Didier qui l'a trouvé au grenier.

Madame : Ah ! ben, c'est lui !

de Tartas : Qui, lui ?

Madame : Grand-papa Fournier.

de Tartas : De quoi se mêle-t-il, M. Didier ?

L'assistant : Vous permettez, Madame?

Madame : C'est vrai, vous le connaissez, vous.

(L'assistant regarde le portrait sans rien dire. Un temps.)

de Tartas : Alors ? Vous voilà confondu ?

L'assistant : II n'a pas bougé. (Entrée du maire du Vésinet.)

Le Maire: Félicitations, mon cher ! Ah ! Monsieur est toujours là ! Je suis donc le premier à vous féliciter, chère Madame. J'y tenais. (Voyant le tableau.) C'est lui ? (Elle acquiesce.) Le beau jeune homme. Est-ce qu'il a beaucoup changé ?

Madame : Monsieur dit qu'il n'a pas bouge.

L'assistant : II fait même plus jeune sans sa moustache.

Le Maire: Extraordinaire ! Quelle époque ! La bombe atomique est dépassée ! Et quand on pense que cet homme, le plus grand phénomène que l'humanité ait produit à ce jour, est né au Vésinet, eh bien, qu'est-ce que vous voulez, on ne peut pas s'empêcher d'un petit sentiment de fierté ! Songez à ce que les Américains, ou les Russes donneraient pour avoir un sujet pareil ! Eux qui ont sur leur territoire des étendues glacées à ne savoir qu'en faire, bernique : pas le plus petit hiberné ! Ça ! Ils vont se mettre à en chercher, on peut s'y attendre ! Et même à en fabriquer de faux ! N'empêche que le premier, le seul, le vrai, aura été un Français, un petit Français du Vésinet. Ah ! la France n'a pas fini d'étonner le monde! Vous devez être, heureuse, Madame?

Madame : Bouleversée. Oh ! C'est très étrange. Je ne pense pas que c'est mon grand-père, n'est-ce pas : il est si jeune !

Le Maire : Un gamin !

Madame : C'est un peu comme s'il- me revenait un fils, ou un frère...

le Maire : Oui, oui, enfin quelqu'un de la famille. Dans les familles unies, le degré de parenté importe peu, l'essentiel est d'être de la famille. Et on peut dire que M. Paul Fournier, lui, est de la famille. Puisque, somme toute, il en est le chef ! Tartas, mon cher, encore bravo ! Je vous laisse vous préparer à cet événement. Quel événement !

L'assistant : Je vous accompagne, Monsieur le Maire. (Aux autres.) Ma mission est terminée. Je cède la place au professeur Loriebat.

Madame : II est là ?

L'assistant : Non, Madame, mais il ne va pas tarder à venir.

Madame : Avec lui ?

L'assistant : Pas encore. Madame! Je comprends votre impatience, mais pas encore ! Mes hommages, Madame. Et tous mes compliments, Monsieur !

Le Maire : Ah ! Quelle époque !

(Sortie des deux.)

de Tartas : Ainsi, vous aviez des monstres dans votre famille !

Madame : Hubert, je ne vois pas en quoi...

de Tartas : Bien sûr, vous ne voyez pas. Vous ne voyez jamais rien, vous n'entendez rien, vous passez dans la vie avec un bandeau sur les yeux. Mais, hélas ! vous n'êtes pas la Fortune. En l'occurrence, vous êtes même la ruine. Passons ! Appelez les enfants.

Madame : Vous voulez leur apprendre...

de Tartas : Leur apprendre ! Encore un trait de cécité. Vous n'avez pas vu que Didier a tout entendu ? C'est lui qui a fait descendre votre grand-père du grenier. Et il a tout répété à sa sœur, soyez-en certaine. Ma pauvre Edmée !

(Elle a un dernier regard sur le portrait, qui excède de Tartas. )

Madame : II est charmant ! (Elle sort.)

(À peine a-t-etle disparu que Tartas saute sur le téléphone et fait un numéro.)

de Tartas, au téléphone: Allô ! C'est l'étude de Maître Rétif ? Maître Rétif, s'il vous plaît. Pour Hubert de Tartas. (La bonne est entrée et rêve devant le portrait.)

Louise : II est distingué !

de Tartas : Qui vous a appelée, vous ? Foutez-moi le camp ! (Sortie de la bonne. Au téléphone, tout miel.) C'est vous, mon cher Maître ? Tartas, oui. Très bien, très bien. Et vous ? Oh ! Une petite consultation expresse. Voilà. Vous m'entendez bien ? Vous épousez une femme qui vous apporte en dot des biens qu'elle détient de sa mère, qui les a elle-même reçus de son père. Celui-ci, c'est-à-dire le grand-père de votre femme, est mort. Bien. Coup de théâtre : vingt ans après, il réapparaît. Oui, le grand-père. Il n'était pas mort. Disparu, simplement. C'est insensé, mais c'est comme ça ! Juridiquement, mon cher maître, quelle est la situation ? Pardon ? Je suis le cinquième client qui vous pose la question ? A cause de l' hiberné ? Oui, mais moi, je suis le bon ! Mais le grand-père d' Edmée, mon cher, oui. Suffocant. Notez, il fallait bien que ça arrive à quelqu'un... Il a fallu que ça tombe sur moi... Moi qui n'ai jamais gagné cent francs à la Loterie Nationale... Bref ! Tout lui appartient ? Comment pouvez-vous être aussi catégorique ? C'est tout de même un cas nouveau, celui-là ! Le chapitre de l'absence, c'est très joli, mais une absence de cinquante-six ans, tonnerre ! Cinquante-six ans ! Oui, mon cher. Vous le lirez demain dans tous les journaux ! Quels horizons ça ouvre. Oui. Pour moi, ça les ferme. Passons ! Alors, j«! n'étais que le dépositaire ? C'est gai. Quoi ? Quatre-vingt-deux ans, je sais, j'ai compté. S'il les avait Mais il n'en a que vingt-cinq ! Et il n'a pas bougé ! Il nous enterrera tous ! Il a la peau dure, l'animal ! Il l'a prouvé ! Il n'y a même plus aucune raison, maintenant, pour qu'il meure ! (Entre la bonne.) Un petit moment, Maître... Qu'est-ce que vous voulez encore, vous ?

Louise : On a sonné.

de Tartas : Eh bien, ouvrez !

Louise : C'est ce que je fais.

de Tartas : Non, n'ouvrez pas. F... le camp.

Louise : C'est la secrétaire.

de Tartas : Je vous dis de f... le camp. (Au téléphone.) Ecoutez, je m'excuse, Maître, je vous rappellerai. Pourquoi bravo ? raccroche en haussant les épaules.)

Louise, devant le tableau : Faut le remporter ?

de Tartas : F... le camp ! C'est français. (Elle sort.)

Evelyne : Bonjour, Monsieur. Vous m'excuserez, je me suis mise en retard, mais je suis passée à la Delta Films.

de Tartas : Ne te fatigue pas, il n'y a personne, mais file dans mon bureau, ma femme et mes enfants vont descendre : conseil de famille.

Evelyne : Que se passe-t-il ?

de Tartas : Je t'expliquerai.

Evelyne : Ton affaire a claqué avec la Delta. Maintenant, ils veulent faire un film sur l' hiberné.

de Tartas : Sans moi ?

Evelyne : Avec René Clair.

de Tartas : Ça, nous en reparlerons ! René Clair ! Ce n'est pas son grand-père, lui.

Evelyne : Qui n'est pas son grand-père ?

de Tartas : Personne. Va.

Evelyne : Qu'est-ce qu'il y a ? Ta femme t'a fait une scène ?

de Tartas : Non, c'est moi qui lui en ai fait une.

Evelyne : Pourquoi ?

de Tartas : Je t'expliquerai.

Evelyne, devant le portrait : Qui est-ce ?

de Tartas : Personne.

Evelyne, fausse sortie: Ah ! tu sais qu'on a identifié l'hiberné. (Elle sort.)

(Entrée de Madame, Didier et Sylvie.)

de Tartas : Ç'a été long ! Où étiez-vous ?

Didier : Avec les photographes, papa.

de Tartas : Quels photographes ?

Sylvie : De France-Soir, papa.

de Tartas : Qu'est-ce que viennent fiche ici les photographes de France-Soir ?

Didier : On est les arrière-petits-enfants, non ?

de Tartas : Ils savent déjà ! Attendez ! Je vais leur f...... mon pied an derrière, moi, aux photographes. Oust ! Dehors ! Pas le plus petit cliché !

Didier : Mais c'est fait, papa !

de Tartas: Edmée ! Vous n'avez pas permis...?

Sylvie : Maman a posé aussi, voyons !

de Tartas : Ça commence bien ! Le monstre n'est même pas rentré au foyer que toute sa famille s'étale en première page de France-Soir. Et ma carrière ? Vous ne vous êtes pas demandé si cette histoire grotesque n'allait pas porter un coup à ma carrière ?

Didier : Mais, papa, c'est excellent pour ta carrière ! Tu passes ta vie à courir après des demi-vedettes pour monter tes films. Il te tombe du ciel la plus grande vedette mondiale de tous les temps et tu renâcles ?

de Tartas : Je suis metteur en scène, je ne suis pas imprésario.

Didier : II vaut mieux être l'imprésario de l' hiberné que le metteur en scène de films qui ne se tournent jamais.

de Tartas : Comment, jamais ?

Sylvie : Non, jamais.

Didier : Écoute, papa, tu as vraiment vu ça par le petit bout de la lorgnette, l'objectif de 25. Il y a des gars qui ont ramassé un fric fou en promenant une baleine conservée dans le formol, alors, l' hiberné ! L' Amérique, papa. Rien qu'avec l'Amérique, il y a de quoi ratisser un paquet pour plusieurs sieurs générations. Tu n'avais pas pensé à ça, hein ? Et tu dis que maman est distraite !

de Tartas : Non. Non, je n'avais pas pensé à ça, en effet, et Je continue à ne pas y penser. Tartas l'utopique, c'est possible, mais je ne promènerai pas le grand-père de ma femme à travers le monde comme une baleine sous prétexte qu'il a passé cinquante-six ans dans une banquise. C'est une idée qui me choque, me répugne, me dégoûte. Tu ne peux pas comprendre. C'est sans doute une affaire de génération.

Didier : Et moi j'espère bien qu'il comprendra, grand-papa Fournier ! D'ailleurs, je suis sûr que je m'entendrai avec lui. Entre jeunes... D'abord, c'est lui qui sera le premier servi. C'est régulier, dis ! Quand on réussit un coup pareil ! Cinquante-six ans dans un petit coin tranquille. Peinard. On coupe à deux grandes guerres. Et puis, hop ! Quand tous les coups durs ont passé, coucou, me revoilà ! Et frais comme une fleur! Si on veut le mobiliser ? Minute! Je suis de la classe 95. Des études ? A quoi bon ? Ma situation est toute faite. Et quelle situation, pardon ! Un foyer ? Tout fait aussi. Des grands enfants qui ont poussé tout seuls. Ah ! vous pouvez toujours y aller, un mec comme ça : chapeau !

de Tartas : Eh bien, qu'il fasse fortune, ça le regarde. Moi, je ne veux même pas compter sur son héritage. D'ailleurs, il a vingt-cinq ans. C'est encore lui qui héritera de nous !

Madame : Si vous permettez, je voudrais bien placer un mot. Je ne sais pas si l'hiberné est un grand débrouillard comme tu l'insinues, Didier. Je ne sais pas si c'est la fortune et la gloire pour toute la famille. Je sais que c'est mon grand-père. Le père de maman. Et je me sens prête à l'aimer. Peut-être pas comme une petite-fille, je pourrais être sa mère, mais comme le disait M. le Maire, les liens sont toujours les liens. Je ne vous demande pas, à vous autres, de lui sauter au cou et de simuler une affection que vous ne pouvez pas avoir. Mais ce que j'exige, c'est votre respect. Sa destinée est tellement insolite, surhumaine ! Songez à son dépaysement, à sa solitude dans un monde où tout va l'étonner. Il va avoir besoin de nous plus que nous de lui. Alors, je vous demande de l'accueillir comme ce qu'il est, l'un des vôtres, dont vous êtes issus, et non pas comme une curiosité scientifique, ou comme une manne à dollars !

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