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Extrait

 

VA DONC CHEZ TORPE

"...

( Il est six heures du matin. Ada termine le ménage. Klaus von Karadine, en robe de chambre, repose sur le canapé. Puis, on entend frapper violemment à la porte d'entrée. Ada s'interrompt, écoute. Gustav, le valet se dirige vers le vestibule.

Entre vivement un Inspecteur de police. Opportune, sa secrétaire, le suit, portant une mallette de sténotypiste. Il considère les lieux, elle s'installe fonctionnellement, tandis qu'Ada va prévenir la patronne de la pension, Ursula-Maria Törpe, laquelle arrive bientôt, en tenue nocturne.)

L'inspecteur : L'hiver est bien sec, mademoiselle Törpe, n'est-ce pas ? Quel temps magnifique ! Nous avons mis deux heures pour faire la route. Tout était blanc et noir. Puis le soleil est venu, froid, rouge, propre. Tout est devenu gris. Et me voilà. Vous habitez une ville fort endormie. Des volets, des volets, des volets ! On dort trop Mademoiselle. On se demande ce que font les gens : ils dorment. Nous avons tourné un peu à travers la ville, mais dès que j'ai entendu courir quelques galoches, j'ai dit au chauffeur : « Vas-y ! » Et me voilà. Encore une bonne journée qui commence. Je boirais volontiers une tasse de café noir. À jeun, c'est la meilleure tasse. Sans sucre. Mais rien ne presse. Je suis venu deux fois dans cette auberge. La première fois, j'étais tout gamin. Seize, dix-sept ans, peut-être. Avant les événements que vous savez. II y a déjà longtemps, mais je n'ai pas grandi. Seulement, j'y vois plus clair, je sais ce que je fais. À l'époque, on dansait chez vous. Tous les soirs. Il y avait des lampions dans les arbres. Les filles étaient rondes et bêtes. Et le printemps durait longtemps. J'ai dansé chez vous, Mademoiselle. Je suis venu une seconde fois pour m'y cacher. Ces années-là, le courage, en Europe, consistait à se cacher. Je me suis caché plus longtemps qu'un autre. Un jour ici, un jour là. Vos parents étaient braves. Me voilà ici pour la troisième fois. Vous me pardonnerez, j'en suis sûr, d'être arrivé de si bonne heure. À la ville, nous n'avons pas l'habitude de perdre notre temps.

Deux heures de route, quelques instants chez vous pour régler votre affaire, puis de nouveau deux heures de route, déjeuner à midi et le travail reprend. Vous m'excuserez auprès de vos clients. Nécessité fait loi. Ils dormiront mieux ce soir. j'ai pris sur moi de donner ordre à votre domestique d'inviter les locataires à descendre dans cette salle; c était plus simple et plus rapide. Les autorités de votre petite ville, pour répondre à votre prière, ont jugé bon de faire appel à mes services, qui sont gênéralement tenus pour efficaces. Si vous voulez bien, nous allons éclaircir votre histoire, de concert. Cinq personnes ont disparu, m'a-t-on dit, dans des circonstances analogues en l'espace de quelques semaines. Les autorités de votre petite ville ont reconnu qu'il s'agissait de suicides, et ces suicides ont tous eu lieu chez vous ou à proximité, cette coïncidence est frappante et elle m'a frappé. J'ai étudié le dossier, je l'ai bien en tête, et je crois que ma mémoire à l'égard de vos locataires actuels réagira parfaitement. Donc le dernier incident a eu lieu il y a quelques heures ; je n'ai pas trop tardé, il est encore chaud. Et le corps de l'individu est dans la chambre, n'est-ce pas ? Bien. À priori, je considère qu'il n'y a pas de mystère et que nous avons affaire en l'occurrence à une conjoncture qui n'est pas sans exemple. L'Histoire nous enseigne qu'il y a des lieux prédestinés ou plus exactement conformés d'une façon stratégique favorable à certains événements fâcheux. Les guerres s'acharnent sur les mêmes villes, les malheurs s'accumulent sur les mêmes têtes, il faut le savoir, en tenir compte, et aviser. Je sais que votre maison est ancienne, qu'elle a servi de relais à des princes» en d'autre temps, pour ne pas dire d'hôtel de rendez-vous. Elle a servi aussi à cacher des héros. En résumé, le drame s'y trouve à l'aise. Il y a même, je crois, une légende, à propos de la cascade et de quelques amants un peu fous. Puis vous avez ta chance d'un merveilleux paysage touristique : une lande, des rochers abrupts, de la forêt, beaucoup de ciel. De quoi faire se complaire dans la rêvasserie tous les pauvres endormis de cette ville et des alentours. Puis ce calme, ce calme ! Opportune ! Prenez le nom de ce Monsieur, j'entends venir.

Ursula : Monsieur Klaus von Karadine regrette vivement sa tenue. Monsieur Klaus von Karadine aimerait pouvoir dormir. Il possède une belle fortune. Il est venu chercher le sommeil chez moi...

( Les habitants de l'auberge entrent ; certains sont restés en vêtements de nuit ; ils sont tous ensommeillés, Ursula nomme et salue chacun d'eux, au fur et à mesure des entrées. )

...Voici. Monsieur Hans Meyer. Monsieur Hans Meyer habite la ville, mais il reste parfois la nuit chez nous. C'est le fils de Monsieur Meyer le notaire. j'espère, monsieur Meyer que vous avez pu vous reposer. Nous vous avons réveillé ade bonne heure parcparce que ce monsieur s'intéresse à monsieur Mathias Alexis, qu'il n'est que de passage clans cette ville et qu'il doit êire de retour chez lui, à deux heures de route d'ici, pour déjeuner, je vous prie de vous asseoir. Ne soyez pas de mauvaise humeur, Monsieur Pocoresco. Monsieur Stephan Pocoresco est un client de toutes saisons, je sais comme le départ de M. Mathias Alexis a été plus particulièrement regretté par vous. Monsieur Pocoresco aime qu'on lui raconte des histoires. Monsieur Mathias Alexis connaissait la grande et la petite histoire. Autour de la table d'hôte, il nous donnait chaque soir les nouvelles du monde, à sa façon. Permettez-moi de vous présenter maintenant Monsieur Tsilla Mamadou, qui est étudiant en droit et qui a parcouru l'Europe Vous nous pardonnerez de vous avoir dérangé. Monsieur Tsilla se lève à cinq heures et quart : il aime la lecture dès l'aube. Ne craignez, rien, Bertie. Voici Bertie Kaufmann, Monsieur. Elle ne vit que pour ses deux jeunes enfants, Luisa et Frank, qui sont fragiles et qui dorment. Bertie n'a jamais pleuré sur elle-même. Piotr Ollendorf ingénieur agronome, nous vient du Nord. Nous nous sommes réveilles tôt pour parler de Mathias Alexis qui nous a quittés cette nuit. Monsieur que voilà s'intéresse pour quelques heures à Monsieur Matthias Alexis. Greta ! Toujours la dernière ! Grela Minerowski n'a pas voulu rester dans sa famille ! Sa famille l'a laissée partir. Voilà huit jours que personne n'est venu se joindre à nous, à part dans la soirée quelques jeunes gens de la ville qui aiment à se coucher tard. Reste avec nous, Ada. C'est Ada. Entre, Gustav et ferme la porte.

Je ne vous le reproche pas. Je vous demande même de m'excuser. Je vous rernercie. Parlons de Mathias Alexis. Mathias Alexis, à ma connaissance, est entré dans cette pièce, il y a quatre jours, à onze heures du matin. Il venait de la capitale qu'il avait quittée comme chaque lundi pour se rendre en province. Il a embrassé sa fillette de cinq ans, puis sa femme. Il a pris sa valise d'échantillons et son sac d'effets personnels, il est parti à pied pour la gare d'où un train l'a conduit jusqu'à ia gare de cette ville. De là, il s'est directement fait transporter ici, dans cette maison, où il n'avait jamais logé. Il y a quatre jours il pleuvait. Vers onze heures du malin, il ne pouvait être question de s'en aller par les chemins pour visiter les fermes des environs avec une valise d'échantillons a la main. Par conséquent, Malhias Alexis a dû entrer dans cette pièce ou certains d'entre vous devaient se trouver. II les a salués, puis il s'est employé a leur raconter des histoires car, à ma connaissance, Mathias Alexis ne pouvait rencontrer quelqu'un sans lui raconter des histoires. Il s'est fait ainsi de nouveaux amis et ces amis-là lui ont demandé d'ouvrir sa valise d'échantillons, parce que pour Mathias Alexis le commerce allait de pair avec l'amitié. Est-ce exact ? N'est-ce pas exact ? Si ce jour-là, à cet instant-là, il n'a pas vendu quelque chose, ou s'il a offert à l'un de ses nouveaux amis le moindre de ses échantillons, c'est que Mathias Alexis n'était déjà plus Mathias Alexis. Voilà ce qu'il m'importe d'éclairer.

..."

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