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Un petit algérois, pupille de la Nation

« Je suis né pauvre et sans religion sous un ciel heureux dans une nature avec laquelle on sent un accord, non une hostilité. Je n'ai donc pas commencé par le déchirement mais par la plénitude ». Albert Camus

À l’aube du 7 novembre 1913, naît de l’autre côté de la Méditerranée, dans le département de Constantine, un petit garçon prénommé Albert. Lucien, son père, simple ouvrier agricole, travaille dans les vignes du domaine du Château de Gendarme, à Mondovi . Sa maman, Catherine, issue d’une famille pauvre de neuf enfants - pour la plupart analphabètes - lui a donné un frère aîné, le petit Lulu. Le ménage est très heureux: « en Afrique, la mer et le soleil ne coûtent rien ». 1

Si Lucien et Catherine se sont rencontrés en Algérie c’est parce que leurs parents, miséreux sur le sol de la patrie, ont quitté la France en 1871 dans l’espoir de connaître la prospérité en « terre promise ». Évoquant leur souvenir, Camus déclarera plus tard: « L’histoire des hommes de ma famille, qui de surcroît étant pauvres et sans haine, n’ont jamais exploité ni opprimé personne ». 2

L’enfant n’a pas atteint sa première année qu'en août 1914, son père est rappelé en métropole pour être affecté dans un régiment de zouaves. A la bataille de la Marne, il est blessé à la tête. Aveugle, on l’évacue sur l’hôpital de Saint-Brieuc où il meurt le 14 octobre 1914.

Le malheur s’est abattu sur Catherine. Que faire avec deux petits garçons orphelins de père ? Elle se réfugie à Alger, auprès de sa mère, une paysanne volontaire, dure pour elle comme pour les autres. Dans les deux pièces du quartier Belcourt, sans eau, sans électricité, vivent désormais cinq personnes: les deux enfants, leur mère, leur grand-mère, et un de leurs oncles, sourd-muet, qui gagne quelques sous comme artisan tonnelier. Catherine cherche du travail, elle est engagée tout d’abord comme ouvrière dans une cartoucherie, puis elle quitte cet emploi pour faire des ménages. « Je n’ai pas appris la liberté dans Marx, se vantera Camus, je l’ai apprise dans la misère ». 3

À cinq ans, le petit Albert entre à  la Communale  de la rue Aumerat. C’est un enfant sage, attentif, éveillé. L instituteur du cours moyen 2ème année, Louis Germain, décèle chez son élève des dispositions exceptionnelles pour les études, et le fait travailler en dehors des heures de classes. À onze ans, Albert obtient une bourse. Il entre en 6ème au lycée Bugeaud. À l’école primaire, ses camarades appartenaient tous à des familles modestes; au lycée, Albert se trouve confronté aux enfants de riches propriétaires colons, à la nombreuse domesticité indigène. Pour la première fois, l'adolescent souffre de sa condition, il a honte de sa famille et il a honte d’avoir honte. Il lui faut se valoriser à ses propres yeux, il lui faut briller... en n’importe quelle matière, mais briller. Il trouve son bonheur dans la passion du football. Inscrit tout d’abord dans une association sportive de quartier, il fait bientôt partie de l’équipe du Racing Universitaire d’Alger, au poste de gardien de but.

Un de ses oncles par alliance - le mari d’une des sœurs de sa mère - boucher de son état et passionné de lecture ( cela se trouve, la preuve ! ) souhaite initier son neveu aux joies de la littérature. Il lui prête Les Nourritures Terrestres d'André Gide, Albert n’y trouve aucun intérêt ... La mer, le soleil, Blida, petite rose... il n’est pas ébloui, il connaît. Sa passion, ce sont les aventures de Pardaillan, beaucoup plus captivantes que les discours de Nathanaël.

1 Préface de "L’Envers et l’Endroit"
2 Extrait de la dédicace du discours du Prix Nobel, à Louis Germain
3 Actuelles III Albert Camus

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