Accueil

2

Une tuberculose opportune

Alors qu’Albert débute sa classe de philosophie, il attrape un rhume qui n’en finit pas, « Ça passera », dit sa mère. Elle a tort de ne pas s’inquiéter. Les poumons sont atteints. Finis les matchs de football. Il faut du repos, du grand air et de la bonne nourriture. L’oncle-boucher se présente comme le sauveur, il possède une maison avec jardin, débite des biftecks bien saignants, voilà donc de quoi remettre sur pied un jeune garçon mal en point. Albert quitte l’appartement de la rue de Lyon et n’y reviendra plus jamais.

La tuberculose est une affection curieuse, elle développe chez le malade un état de grâce, de disponibilité poétique, de vague à l’âme et d’attirance pour l'Esotérisme ou la religiosité. Tous les illustres poitrinaires en portent témoignage. Chez le jeune Camus, le footballeur s'efface au bénéfice du philosophe et de l’écrivain. Prenant conscience de la possible précarité de son destin, l’adolescent décide de vivre intensément par l’action, certes, mais plus encore par la réflexion et l’écriture. « J’ai eu envie d’être écrivain vers 17 ans et en même temps j’ai su obscurément que je le serais ». 1

Bientôt guéri, Albert passe brillamment sa seconde partie de bachot et entre en hypokhâgne. Il a la chance de rencontrer un jeune professeur de philosophie, Jean Grenier, avec lequel il se lie d’une amitié indestructible. Ce maître lui fait découvrir les poètes Max Jacob et André de Richaud. La Douleur, ouvrage de ce dernier, sera un déclencheur. Il ne se passe plus un jour sans qu’Albert ne se penche sur l’un de ses petits carnets qu’il remplit de son écriture régulière. En mars 1932, la revue littéraire Sud publie son premier article consacré à Verlaine.

Grâce à un prêt d’honneur, Albert peut poursuivre ses études supérieures à la faculté d’Alger. Trois ans plus tard, licencié es Lettres section philosophie, il prépare un diplôme d’études supérieures dont le mémoire a pour titre: Néoplatonisme et Pensée chrétienne. Une rechute de tuberculose l’empêche de se présenter à l’agrégation.

Max-Pol Fouchet, camarade de faculté, a la malheureuse idée de présenter Camus à sa fiancée, Simone Hié, une jolie brunette au sourire étincelant. Albert tombe sous le charme et sans aucun scrupule la demande en mariage. L’oncle-boucher s’oppose à cette union, un étudiant sans situation n’est pas un parti convenable. Il donne le choix  à son neveu: rompre ou quitter la maison. Albert épouse envers et contre tout. Le voici à la rue mais grâce à la belle famille, le jeune couple est hébergé dans une villa sur les hauteurs d’Alger. Albert s’efforce tant bien que mal de subvenir aux besoins du ménage: il signe quelques articles, assure la critique d’arts plastiques dans la revue Arts et travaille en tant qu’animateur à Radio-Alger. Influencé par Jean Grenier, il s’inscrit tout feu tout flamme au Parti communiste mais il déchantera très vite.

Il se découvre une nouvelle passion, le Théâtre. Il ne lui suffit plus de lire les textes, il veut les mettre en scène. Il s’entoure de quelques camarades aussi enthousiastes que lui, crée une troupe de comédiens amateurs au nom évocateur de Théâtre du Travail Populaire 2, investit la salle des bains douches de Bab el Oued et prend la direction d’une préfiguration de Maison de la Culture. Le premier spectacle sera une adaptation du Temps du Mépris, d’André Malraux. Le suivant, La Révolte dans les Asturies, essai de création collective relatant l’insurrection ouvrière espagnole de 1934, à Oviedo. Les recettes sont destinées à l’enfance malheureuse européenne et indigène. Nous sommes en 1936 et la guerre d’Espagne bat son plein. Le spectacle est interdit par le Maire.

Désormais, Camus s’en tient aux œuvres d’auteurs consacrés, Le Prométhée enchaîné d’Eschyle, La Femme silencieuse de Ben Johnson, Les Bas Fonds de Maxime Gorki. La troupe de ses comédiens se donne un nom: L’Équipe.

Au début 1937, Camus est contacté par la troupe théâtrale de Radio-Alger. Il hésite puis accepte  de jouer sous le pseudonyme d’Albert Farnèse, le rôle d’Olivier le Daim dans Gringoire de Théodore de Banville.

Parallèlement au travail d’Albert, un jeune éditeur, Edmond Charlot, réunit sous le vocable d’École d’Alger un groupe de jeunes écrivains parmi lesquels Gabriel Audisio et Emmanuel Roblès. Il publie le premier ouvrage de Camus : L’Envers et l’Endroit dans lequel l’auteur exprime l’intensité de son désir de vivre face à la mort absurde et inéluctable.

Submergé par toutes ses occupations artistiques, Albert pense-t-il encore qu’il a quelque part une épouse qui l’attend ? Apparemment non. Deux ans de mariage se sont à peine passés que le couple se sépare. Quelques semaines plus tard, en compagnie de quelques comédiens et comédiennes de sa troupe, le jeune directeur de théâtre part camper à la découverte des ruines de Tipaza et des richesses de Florence. Il en revient complètement ébloui et dans l’exaltation du moment, se sentant « le fils d’une race née du soleil et de la mer », il écrit Les Noces.

L’arrivée à Alger de Pascal Pia, un jeune reporter parisien, impécunieux mais plein de projets, ouvre à Albert les portes du journalisme. Les deux jeunes gens croient au pouvoir de la presse. Dans l’espoir à la fois de dénoncer la misère des peuples opprimés et de témoigner de leur pacifisme foncier, ils envisagent de créer un quotidien: Le Soir Républicain.

1 qui deviendra, en 1938, le Théâtre de l’Equipe
2 Camus J.Cl. Brisville ed. Gallimard 1959

Haut de page

retour suite
Table des matières