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Chercher sa voie dans la tourmente

Septembre 1939, à Alger comme à Paris, la déclaration de guerre met fin à tous les projets séditieux et le pacifisme est synonyme de désertion.

Réformés pour mauvaise santé, P. Pia et A. Camus quittent Alger à quelques semaines d’intervalle et se retrouvent dans la Capitale où ils décrochent des postes de grouillots à Paris-Soir. Albert n’en demande pas plus. Grâce à cet emploi, il peut louer une chambre à Saint Germain des Prés. Il s’y réfugie pour entreprendre, dans le secret, l’écriture de son roman L’Étranger. En mai 1940, alors que l’avance des troupes allemandes menace Paris, la rédaction de Paris-Soir se replie sur Clermont-Ferrand puis sur Lyon. L’armistice signée, Camus partage sa chambre d’hôtel avec un vieux secrétaire de rédaction qui lui apprend toutes les ficelles du métier.

En septembre 1940, Francine Faure, une jeune oranaise, orpheline de la guerre de 1914 - elle aussi - rencontrée chez des amies communes, quelques années plus tôt, n’a pas oublié Albert. Elle le rejoint à Lyon et, le 3 décembre 1940, les jeunes gens se marient en toute intimité, avec pour seul témoin P.Pia. Un mois plus tard, Paris-Soir opère une restriction de personnel et Albert fait partie de la charrette. Le jeune ménage repasse la Méditerranée pour s’installer à Oran. Albert obtient un poste de professeur de lettres et Francine, matheuse de formation, se fait institutrice.

Pendant les mois d’exil qui suivront, Camus poursuit son œuvre d’écrivain. Il achève Le Mythe de Sisyphe et met en chantier La Peste. « Ce mal qui répand la terreur » symbolise pour Camus le Fascisme, le Nazisme, la Violence. En 1941, l’imagination de l’auteur est confrontée à la réalité de la vie: une terrible épidémie de typhus se répand sur l’Algérie. Le travail de documentaliste est inutile, il suffit à Camus de rapporter les horreurs du fléau racontées par son ami Emmanuel Roblès dont la femme vient de mourir.

Pendant ce temps, en métropole, le manuscrit de L’Étranger a pris son rythme de croisière. Grâce à Pascal Pia, André Malraux l’a lu, puis l’a passé à Marcel Arland qui, à son tour, l’a recommandé à Jean Paulhan . En juin 1942, les Éditions Gallimard sortent le livre. Albert Camus est déçu des quelques articles qu’il reçoit. Certes, la critique reconnaît l’originalité du sujet et du style, mais juge aussi l’œuvre immorale: « Trois ans pour faire un livre, cinq lignes pour le ridiculiser... » c’est révoltant, pense-t-il. Il n’a pas fini de souffrir des jugements de censeurs plus ou moins sincères, le jeune Camus à la sensibilité exacerbée. Il  ne sera jamais reconnu entièrement par ses pairs, il lui faudra attendre la légitimation de L ’Étranger.

Lors d’une visite médicale inquiétante, le praticien déconseille la chaleur d’un été algérien. Voici donc le jeune couple se réembarquant pour la France. La belle-mère d’une tante de Francine, épouse du comédien Paul Oettly, est patronne d’une pension de famille en pays cévenol, plus précisément dans la commune de Panelier. Elle accueille le jeune ménage. La fraîcheur des frondaisons, l’air pur, la nourriture abondante, quoi de mieux pour un tuberculeux ?

Le mois d’octobre venu, Francine s’en retourne en Algérie. Son poste d’institutrice l’attend. Albert se propose de la rejoindre cinq semaines plus tard, après que Le Mythe de Sisyphe ait été diffusé en librairie. Malheureusement, le 11 novembre1942, les Allemands envahissent la zone Sud. C’en est fait, toute traversée est interdite et Albert ne s’en retournera pas en Algérie. Bien qu’il se soit lancé dans les premières répliques d’une pièce de théâtre Le Malentendu, qu’il pense tout d’abord intituler L’Exilé, l’ennui vient vite au Panelier: « Je vivais alors, à mon corps défendant, au milieu des montagnes du centre de la France. Cette situation historique et géographique suffirait à expliquer la sorte de claustrophobie dont je souffrais alors et qui se reflète dans cette pièce ». 1 L’écriture ne suffit pas à Camus, il a besoin d’activité. Il se dirige vers Lyon pour retrouve Pascal Pia, responsable d’un mouvement de résistance, Combat, qui possède son propre journal. Albert est conquis par le programme d’actions que lui propose Pia , il s’y rallie avec ferveur.

Camus, néanmoins, retourne au Palenier pour retravailler le manuscrit de sa première œuvre dramatique, Caligula, inspirée de Suétone. Les évènements actuels imposent des corrections et des ajouts à un texte mis en chantier en 1937. Dans cette tragédie en veston, l’auteur se doit d’insister sur les atrocités du totalitarisme, sur l’horreur de la mort et le refus de s’y résigner. Six ans plus tôt, Camus s’était contenté d’écrire dans son petit carnet : « Non, Caligula n’est pas mort. Il est là et là. Il est en chacun de vous. Si le pouvoir vous était donné, si vous aviez du coeur, vous le verriez se déchaîner ce monstre ou cet ange que vous portez en vous ». Désormais, le conditionnel a laissé place à l’affirmatif.

Quand le mot Fin est écrit au bas du manuscrit, Albert part pour Paris. André Gide, retiré à Alger, a mis à sa disposition l’ancien studio de sa fille Catherine au 1bis, rue de Varennes. Le jeune écrivain obtient un poste de lecteur chez Gallimard. Il retrouve alors Jeannine, une ancienne collègue, secrétaire de rédaction de Paris-Soir. Elle s’est mariée à Michel Gallimard, fils du patron. Albert devient un ami intime du couple.

Fin 1943, la rédaction de Combat s’installe clandestinement à Paris. Sous le pseudonyme de Beauchard, Camus devient le bras droit de Pia et le remplacera à la tête du journal, lorsque ce dernier sera nommé membre du Comité de la Résistance.

Dans un premier temps, Camus fait la connaissance du couple Sartre-Beauvoir, au café Flore. Puis, il assiste à la première représentation des Mouches, au Théâtre de la Cité. Subjugué, il ne désire rien tant que faire partie du cercle des Sartriens. En 1943, les deux écrivains, Sartre et Camus, se croient faits pour s’entendre et se reconnaissent comme compagnons du même combat.

A la fin de l’été, au cours d’un de leurs nombreux rendez-vous à Saint-Germain des Prés - rendez-vous auquel assiste Simone de Beauvoir- Sartre, qui vient de terminer un drame intitulé Les Autres, propose à Camus de le mettre en scène et de jouer le rôle de Garcin, le déserteur. Camus, tout feu tout flamme quand il s’agit de théâtre, accepte de grand coeur. La pièce est mise en répétition. Les rôles d’Estelle et d’Inès sont tenus par deux amies communes à l’auteur et à S. de Beauvoir: Wanda Kosakiewich et Olga Kechelievich. En décembre, Olga est arrêtée par la Gestapo. Camus estime qu’il est impensable de remplacer Olga et se retire du projet.2

Certes, l’année 1944 débute encore sous le joug allemand, mais on sent venir la fin du tunnel, l’espoir d’une libération prochaine se fait de plus en plus intense. Un sursaut de vie littéraire s’empare du quartier Saint-Germain. On s’agite, on donne des prix, on écrit des pièces, on les joue entre soi, on s’amuse beaucoup. C’est ainsi qu’au cours d’une soirée chez Louise et Michel Leiris, Albert Camus, meneur de jeu d’une comédie burlesque : Le Diable attrapé par la Queue, signée Picasso, met en scène Jean-Paul Sartre, Dora Maar, Simone de Beauvoir, Valentine Hugo, etc. Mais pour Camus, ces soirées ne sont que des intermèdes. La grande affaire pour lui se prépare au Théâtre des Mathurins, dirigé par deux jeunes acteurs de grand talent, Jean Marchat et Marcel Herrand. Depuis la fin mars, ils font répéter Le Malentendu, la pièce écrite dans la solitude du pays cévenol et inspirée d’un fait divers. 3 Le rôle de la jeune fille, Martha, est tenu par une élève du Conservatoire de vingt ans, longue chevelure noire, yeux de braise, voix chaude à l’accent madrilène imperceptible - elle est fille d’un ministre de la République espagnole, réfugié en France-, une flamme, Maria Casarès. La répétition Générale est fixée au 24 juin 1944. Le débarquement en Normandie a eu lieu le 6. C’est assez dire si les esprits sont occupés par d’autres évènements que le drame qui se passe sur une petite scène du quartier de l’Opéra. Néanmoins, l’ambiance de la Répétition Générale est tumultueuse. Bien que Camus se soit montré très discret concernant ses activités clandestines, on le sait anti-collaborationniste. Le public de tendance pro nazi lui est hostile et la pièce se termine dans un brouhaha de sifflets et de protestations. Début juillet, les locaux de Combat sont repérés et Camus doit quitter Paris pour se cacher dans une petite bicoque sur les bords de Marne. Les représentations du Malentendu se poursuivent sans lui, elles ne s’arrêteront que le 23 juillet pour être reprises en octobre, deux mois après la Libération de Paris, dans un climat plus favorable quoique mitigé. 4

Albert Camus est déçu, il l’avoue et se défend : « Le fait qu’on me demande aujourd’hui d’expliquer les intentions profondes du Malentendu prouve assez que l’accueil fait à cette pièce n’a pas été des plus flatteurs. Je ne dis pas cela pour m’en plaindre. Je le dis pour la vérité des choses. Et la vérité des choses est que Le Malentendu, quoique suivi par un assez nombreux public, a été désavoué par la majorité du public. En langage clair, cela s’appelle un échec.(...) Des maladresses de détails, des longueurs plus graves, une certaine incertitude dans le personnage du fils, tout cela peut gêner à bon droit le spectateur. Mais dans un certain sens, pourquoi ne l’avouerais-je pas, j’ai l’impression que quelque chose dans mon langage n’a pas été compris et que cela est dû au public seulement... ».5

1 Extrait de la préface de l’édition américaine du Théâtre d’Albert Camus
2 Voir Huis Clos dans le dossier Jean-Paul Sartre
3 cf rubrique Quelques pièces
4 cf rubrique Quelques pièces
5 Le Figaro 15 octobre 1945

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