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Un phare pour la Jeunesse

Le 19 août, en pleine insurrection de Paris, Pascal Pia, directeur et Albert Camus, rédacteur en chef de Combat sortent de la clandestinité et vont s’installer officiellement au 100, rue Réaumur, dans les anciens bureaux du Parizer Leitung. Journal au courageux passé, Combat est reconnu comme le premier organe de presse à la Libération. Quotidien des étudiants et des professions libérales, les articles sont de Claude Roy, René Char, Jacques Lemarchand, Georges Altschuler, Colette Aubry, etc. Chaque matin l’éditorial signé Albert Camus est attendu et lu avec passion. L’écrivain comme le journaliste est au zénith de sa popularité. Quand on a quinze ans, quand on a vingt ans, il est inconcevable de ne pas avoir lu L’Étranger que l’on se passe de main en main. Avec Malraux, l’auteur de L’Espoir, Sartre celui de La Nausée, ils forment un trio de divinités littéraires.

1945 est une année de tourbillon, d’agitation dans tous les domaines. Le 8 mai, capitulation allemande. Elle apporte la joie, l’allégresse de la victoire et le bonheur d’une patrie libérée. Mais, huit jours plus tard, Camus, dont le cœur est partagé entre l’Algérie et la Métropole, apprend avec douleur la révolte de Sétif et la répression sauvage qui s’en suit. Le 6 août, les Américains, nos glorieux libérateurs, lâchent la bombe atomique sur les villes de Hiroshima et de Nagasaki. L’absurdité l’emporte une fois de plus. Quelle est donc la finalité de l’Homme ? Pourquoi tant de misère ? Pourquoi tant de morts ? Le 5 septembre, Camus reçoit une réponse irréfutable à son interrogation : la vie est toujours la plus forte , après la destruction de l’humanité, le triomphe de sa renaissance . Francine , revenue d’Algérie en août 1944, ne vient-elle pas de mettre au monde des jumeaux, Jean et Catherine ?

Le jeune père a à peine le temps de pouponner que, le 28 septembre, le rideau du Théâtre Hébertot se lève sur Caligula. Au soir de la Générale , l’ambiance de la salle est électrique. Parmi les spectateurs on reconnaît moins d’habitués du Tout Paris que d’anciens résistants clandestins. Comme ils ont tous repris leur vraie identité, on ne sait si l’un s’appelle Lorrain ou Claude Bourdet, 1 et l’autre Pierlot ou Yvon Morandat 2 . Tous ces revenants du camp de la mort sont venus assister à l’agonie d’un dictateur. Le manuscrit, écrit à l'intention de la troupe de l'Équipe, puis retravaillé, en 1943, dans l'espoir - hélas déçu - que Jean Vilar le monterait au Théâtre de Poche, tomba dans les mains de Jacques Hébertot. Il le jugea fort intéressant, passionnant même. Il mit son plateau à la disposition d'Albert Camus et de son metteur en scène Georges Vitaly et engagea, pour le rôle principal le lumineux Gérard Philipe.

Le manuscrit est reçu avec beaucoup d’intérêt et suscite mille discussions. Lorsque Henry Troyat écrit dans la N.R.F. : « Toute la pièce de M. Camus n’est qu’une illustration des principes existentialistes de M. Sartre », Camus est fortement agacé. Il envoie une lettre de protestation au directeur de la revue: "1° « Caligula est écrit en 1938; à cette époque, l’ Existentialisme français n’existait pas sous sa version actuelle, c’est-à-dire athée (...), 2° Le seul livre d’idée que j’aie jamais écrit, Le Mythe de Sisyphe, était dirigé justement contre des philosophies existentialistes ».

Intervient alors dans l’horizon de Camus une rupture d’amitié beaucoup plus grave que les chicaneries philosophiques d’auteurs à la mode. Après des années de profonde complicité, Pascal Pia quitte Combat et s’éloigne de son ami. Camus tente de sauver le journal mais les difficultés financières et les dissensions entre les rédacteurs l’obligent à céder la place à Claude Bourdet, le beau-fils d’Edouard Bourdet, le 3 juin 1947.

1 Claude Bourdet (1906- 1996) fils de l’auteur dramatique Edouard Bourdet. Résistant, déporté, Compagnon de la Libération. Fondateur de l’hebdomadaire Fance-Observateur
2 Yvon Morandat (1913 -1972) Résistant. A rejoint la France Libre. Ministre des Affaires sociales sous le gouvernement Georges Pompidou.

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