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Les lauriers et la tragédie

Camus ne tarde pas à prendre sa revanche. À la rentrée de septembre 1956, il fait répéter, au Théâtre des Mathurins, une adaptation du roman dialogué de l’écrivain américain William Faulkner: Requiem for a Nun. Au baisser du rideau, les acteurs ne peuvent quitter la scène tant durent les applaudissements. La pièce est un triomphe: Requiem pour une Nonne tiendra l’affiche jusqu’en février 1958 et sera repris à plusieurs occasions.

1957, sur la demande de Jean Marchat, Camus accepte de prendre la direction du Festival d’Angers. Au programme, il inscrit son adaptation: Le Chevalier d’Olmedo d’après Lope de Vega. Le spectacle à la fois tragique et comique permet des audaces de mise en scène. Le public enchanté s’identifie au héros, partageant sa grandeur d’âme, son amour, son courage que magnifient des combats et des fêtes, dans un déploiement de couleurs et un fond sonore très hispanisant. Comme c’est beau le Théâtre ...

Le 27 octobre, la presse suédoise annonce que l’Académie Royale décerne à Albert Camus le Prix Nobel de Littérature 1957 « pour son importante œuvre littéraire qui met en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience humaine ». Camus n’a que 44 ans, C’est très jeune pour recevoir un tel hommage. Certains adversaires malintentionnés font circuler sous le manteau une supposition sournoise : « Ne récompense-t-on pas un has been ? L’écrivain n’aurait-il pas son œuvre derrière lui ? Ce prix ne serait-il pas une sorte de reconnaissance funéraire ? ».
Camus ignore ces calomnies. Sa première réaction est d’annoncer la bonne nouvelle à Louis Germain, son ancien maître d’école communale d’Alger : « Quand j’ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé ». Deux mois plus tard, Louis Germain recevait l’original du discours prononcé par son ancien élève à Stockholm, qui lui était dédié.

En 1938, Camus avait présenté au Théâtre de l’Équipe, Les Frères Karamazov, dans une adaptation de Jacques Copeau. Depuis cette date, lecteur passionné des œuvres de Dostoïevski, il restait sur sa faim. Vingt ans ont passé, le temps est venu de s’approprier à nouveau un des romans du Russe. Le choix se porte sur Les Possédés. L’œuvre est immense. Si Camus avait dû présenter l’ adaptation dans son intégralité, le spectacle aurait duré cinq heures et le nombre des comédiens aurait dépassé la quarantaine. Il est donc indispensable de pratiquer des coupures et des resserrements de l’action. La présence en scène d’un narrateur commentant les évènements permet de limiter la durée du spectacle à trois heures et demie et la distribution à vingt-trois comédiens. Le Tout Paris se précipite au Théâtre Antoine pour assister à l’une des premières représentations . Dans les milieux dits autorisés, on peut discuter la façon dont Camus a dirigé certains personnages, mais personne ne peut critiquer le texte, ni la mise en scène, ni le jeu des acteurs. Quoique le plateau soit très cher, la pièce durera jusqu’à la relâche de l’été 1959 pour partir ensuite en tournée à travers la France et l’Europe.

Les projets abondent, Camus est ravi. Il est convoqué à plusieurs reprises par le Ministre d’Etat Chargé des Affaires Culturelles, André Malraux. Ce dernier lui promet la direction du Théâtre Récamier pour laquelle vient d’être signé l’ordre de subventions. Dans quelques mois, Camus sera nommé directeur d’un Théâtre officiel à Paris. Le rêve le plus inespéré devient réalité.

Avec le montant du Prix Nobel, Camus a acheté une maison à Lourmarin. A l’automne 1959, il s’y retire pour préparer une adaptation et une mise en scène d’Othello. Comme il se sent en veine d’écriture il ébauche un nouveau roman qu’il intitulera Le Premier Homme. Michel Gallimard et sa femme viennent passer le réveillon du 31 décembre auprès de lui. Les deux hommes profitent de leur moment d’intimité pour travailler sur le projet d’une troupe de comédiens que soutiendra la maison d’édition.

Le 2 janvier 1960, Camus décide de rentrer à Paris avec ses amis . Ils partent dans l’après-midi du lendemain, s’arrêtent dans un petit hôtel près de Macon pour passer la nuit et reprennent la route en fin de matinée. Un peu avant 14h, sur la commune du Petit-Villeblevin, la Facel Vega de Michel Gallimard, lancée à toute allure, fait une embardée et s’écrase sur un platane. Albert Camus est tué sur le coup. Il avait 47 ans.

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