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Paris, la Sorbonne, l’émancipation

En dépit de toutes ses turpitudes, la lycéenne obtient son bachot. Sa mère décide alors de l’expédier à Paris pour s’inscrire en faculté de droit. La chrysalide s’est transformée en papillon. Melle Donnadieu est devenue très jolie, de petite taille, les yeux verts, les pommettes hautes, les cheveux noirs coiffés en chignon, toujours tirée à quatre épingles. Elle sait déconcerter les hommes de son regard câlin et mélancolique. Les aventures? Elle ne les compte pas, parfois elle profite pécuniairement de son partenaire, parfois non : « Ce qui m’a sauvée, c’est que je trompais les hommes avec qui je vivais : je partais. J’étais infidèle. Pas toujours mais la plupart du temps. C’est à dire que j’aimais ça. J’aimais l’amour ... » 1

Marguerite prend pension dans une maison de famille . Un de ses voisins de chambre la fascine et lui fait oublier tous les autres. Jean Lagrolet est un beau garçon, le style Tyrone Power, romantique en diable. Il aime le théâtre et fait partager sa passion à Marguerite. Avec lui, elle assiste aux spectacles de la Comédie française, elle applaudit Les Cenci d’Antonin Arthaud, elle découvre Jean-Louis Barrault et Roger Blin, elle se passionne pour le Groupe Octobre, elle s’enthousiasme pour les Pitoëff, et suit régulièrement les conférences du Vieux Colombier. Un jour, Jean Lagrolet arrive accompagné de deux amis, Georges Beauchamp et Robert Antelme. Coup de foudre entre Robert et Marguerite. Jean, épris de la jeune fille, songe au suicide, Georges, le bon ami, entraîne le désespéré dans un voyage lointain. Les deux amoureux sont seuls au monde et peuvent, sans remords, se rencontrer dans le petit appartement de la rue Paul Barruel que Marguerite vient de louer. Elle n’a plus de souci d’argent. Le miracle émane de Saïgon où, enfin, Marie a réussi et gagne confortablement sa vie  grâce à l’ouverture d’un pensionnat pour enfants de riches. Elle envoie tous les mois un mandat confortable à sa fille.

Durant ces années 1936-1938 l’ambiance du Quartier Latin est en pleine ébullition. La situation intérieure et extérieure de la France passionne la majorité des étudiants. Inscrits dans des mouvements politiques de diverses tendances, ils s’agitent beaucoup dans les lycées et les Facultés et tiennent des palabres à longueur de nuit dans les cafés de Montparnasse et de Saint-Germain des Près. Les uns ont pour maîtres à penser Robert Brasillach ou Charles Maurras, ils s’abonnent à L’Écho de Paris, défendent Mussolini et le Fascisme. Les autres s’inscrivent au Front Populaire, soutiennent Léon Blum et s’enflamment pour André Malraux et un inconnu Jean-Paul Sartre.

Robert Anthelme, fils de sous-préfet, bourgeois,  bien pensant, habite encore chez ses parents rue Dupin. Il est à l’écoute des politiciens, mais ne choisit pas son camp. Face aux événements, il reste un pacifiste qui pour le moment ne s’engage pas. Marguerite, très admirative de la culture de son jeune amant, adopte sa manière de voir et d’agir. Brillante étudiante , elle obtient à la fois sa licence en droit et son diplôme de Sciences Po. Alors elle n’a plus qu’un désir, entrer dans la vie active. En 1938, elle est engagée comme auxiliaire au ministère des Colonies. Après avoir été nommée attachée de presse, Melle Donnadieu participe à la rédaction d’un essai L’Empire Français.  Le ministre, Georges Mandel, compte beaucoup sur ce livre pour redonner à ses concitoyens l’espérance d’une France forte, grâce à ces terres lointaines si riches en matières premières et en potentiel humain. La sortie de l’ouvrage doit avoir lieu le 1er mai 1940.


L’Amour source de joie et de douleur

Appelé en 1938 sous les drapeaux, le deuxième classe R. Anthelme s’ennuie et se morfond dans sa caserne jusqu’en ce matin de septembre 1939. Le wagmestre lui remet un télégramme: « Je veux t’épouser. Marguerite ». Une permission de vingt quatre heures est accordée. M. et Mme Anthelme sont unis pour le meilleur et pour le pire, le 23 septembre 1939 à la mairie du XVème. Le soir même le nouveau marié doit rejoindre son régiment. Guerre oblige

Robert et Marguerite ne se retrouveront à Paris qu’en septembre 1940..

Deux mois plus tard, Marguerite donne sa démission du Ministère des Colonies. Elle se consacre à son premier roman Les Impudents. Robert entre comme rédacteur auxiliaire à la Préfecture de Paris...

Le jeune couple s’installe 5, rue Saint-Benoît, au centre de Saint-Germain des Prés. Leur appartement deviendra bientôt le refuge pour prisonniers évadés et le centre de rencontre pour résistants en quête de rendez-vous.

À l’automne 1941, Marguerite découvre qu’elle est enceinte. Pour elle, c’est une joie intense. Elle n’envisage pas sa vie sans enfant. Etre femme, c’est avant tout être mère. Mais l’Occupation n’est pas la période la plus favorable pour enfanter. Les restrictions sont sévères. Marguerite accouche d’un petit garçon mort-né. Ce drame la culpabilisera tout au long de sa vie. Elle a donné la mort, alors qu’elle devait donner la vie !

Déçue par les réponses négatives des éditeurs concernant son premier roman, Marguerite se résigne à redevenir fonctionnaire. Elle est engagée comme secrétaire à la Commission de Contrôle de Répartition du Papier. À quoi sert cet organisme? À fournir exclusivement les éditeurs politiquement corrects. Et politiquement corrects cela correspondait à qui ? Aux éditeurs qui collaborent par leurs publications. Dans ce service, l’occupant a son mot à dire. Et Marguerite est en prise directe avec ces Messieurs de la Propagande.

En novembre 1942, la jeune femme rencontre à Saint-Germain des Près, un charmant garçon, beau comme un Dieu, homme à tout faire aux éditions Gallimard. Il s’appelle Dionys Mascolo. Elle en tombe follement amoureuse. Cet amour a juste le temps de naître que Marguerite apprend par un télégramme de sa mère que Paul, le petit frère, dont elle a épinglé une photographie dans sa chambre, est mort foudroyé par une pleurésie purulente mal soignée. C’est toute son enfance que Marguerite enterre avec lui dans son cœur.

Le deuil de ce frère bien aimé s’ajoutant à la perte de son enfant plonge la jeune femme dans un état de détresse profonde. Seule l’écriture peut lui venir en aide. Dans son quartier privilégié de Saint-Germain des Prés, elle côtoie des célébrités littéraires, Mauriac, Sartre, Simone de Beauvoir, Audiberti. Elle se fait un ami, Raymond Queneau qui l’encourage dans son projet d’écrivain.

Chaque soir, au retour du bureau, elle se replonge dans la rédaction d’un ouvrage inspiré par sa famille et les origines paternelles du Lot et Garonne. En avril 1943 paraît chez Plon Les Impudents d’une certaine Melle Duras. Pourquoi Marguerite signe-t-elle Duras et non pas Donnadieu? Parce que Duras est le nom du bourg voisin de Pardaillan, village natal de son père

Robert ne s’est douté de rien quand Marguerite lui présente Dionys. Il y a un tel va et vient dans l’appartement de la rue Saint-Benoit que la présence d’un nouvel ami n’éveille pas la jalousie du mari. Connaissant la générosité d’Anthelme, Jacques Benet, un de ses anciens compagnons de régiment prisonnier évadé, lui demande asile. Résistant convaincu, il entraîne Marguerite et Robert à le suivre. Marguerite avouera plus tard: « Je ne me suis pas engagée. On m’a embarquée. On n’a pas été des héros. La Résistance est venue à moi ». Les rencontres ont lieu dans l’appartement de la rue Dupin. Le 1er juin 1944, Robert et sa sœur Marie-Louise sont arrêtés. Alertée le soir même par un membre du réseau Morand alias François Mitterrand, Marguerite décide de mettre tout en œuvre pour sauver son mari. Elle est reçue au quartier général de la Gestapo par un certain M. Charles Delval, alias M.Hartmann. Bourgeois élégant, courtois, apparemment compréhensif, il promet à la jeune femme de l’aider dans ses recherches. Après quelques entretiens sans résultats, Marguerite comprend qu’elle n’est pas indifférente à son interlocuteur qui ne manque pas de charme, lui non plus. Elle met fin à leurs rencontres: « Je n’y retournerai plus. J’ai failli franchir le Rubicond » reconnaîtra-t-elle bien plus tard. 2

La Libération de Paris se passe dans une folie, une excitation, une joie indescriptibles. Les membres du réseau rejoignent le mouvement des FFI. Marguerite se fait cuisinière, infirmière, porteuse de messages, elle est partout bravant les coups de feu, sautant les barricades.

Tandis que paraît en librairie le deuxième roman de Marguerite Duras La Vie Tranquille, écrit avant l’arrestation de Robert, Marguerite est toujours sans nouvelles de son mari, et supporte fort mal cette période d’angoisse. Elle maigrit, elle ne mange pas, elle ne dort pas, elle va tomber malade. Enfin, des nouvelles de Robert finissent par arriver. Il vit encore mais il est agonisant à Dachau. Il faut le sauver de toute urgence. Dionys et un ami décident d’aller le sortir du camp en dépit des combats que livrent en Allemagne les Russes et les Américains. Arrivés sur place, les deux hommes sont bouleversés face aux cadavres ambulants que sont devenus les prisonniers. Mais ils n’ont pas le droit de s’attendrir, il leur faut réussir l’évasion de Robert. Le retour rue Saint Benoît est tragique. Dans ses pensées les plus désespérées, Marguerite ne pouvait imaginer retrouver dans ce mourant, l’homme fort, vigoureux, blagueur, aimant la vie qu’elle a connu. Elle s’efforce d’être à la hauteur d’une bonne infirmière, d’une mère, d’une sœur, d’une fille, mais comment pouvoir envisager de refaire l’amour avec ce squelette aux chairs à vif alors que près d’elle Dionys s’agite, plein de force et de tendresse. Elle laisse passer les jours, elle attend que Robert reprenne forme humaine et puis: « Je lui ai dit qu’il nous fallait divorcer, que je voulais un enfant de D. Il m’a demandé s’il était possible qu’un jour on se retrouve. J’ai dit que non, que je n’avais pas changé d’avis depuis deux ans, depuis que j’avais retrouvé D ». 3

Néanmoins, le délaissé habite toujours dans l’appartement de la rue Saint-Benoît. Le trio s’est reformé sinon que Dionys est devenu l’époux et Robert l’ami de la famille, sans la moindre ambiguïté. Pour le monde toutefois, Marguerite demeure Mme Anthelme.

1Marguerite Duras, Laure Adler ed . Gallimard
2 Marguerite Duras, Laure Adler ed . Gallimard., page 193
3 La douleur Marguerite Duras, ed. POL 1985

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