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Le Succès gagne l’Étranger

1958 est une année très importante pour la carrière d’ Eugène Ionesco .Après avoir recueilli, au Royal Court Theatre de Londres, un triomphe sans précédent de la part d’un public exalté, La Leçon et Les Chaises sont démolies par le très célèbre critique de l’Observer, Kenneth Tynan :
« M. Ionesco offre certes une « évasion du réalisme » mais une évasion vers quoi, ? (...) Que M. Ionesco le veuille ou non, toute œuvre théâtrale digne d’attention affirme quelque chose ! ». Ionesco s’insurge et profite de son droit de réponse: « Une œuvre d’art a un système d’expression qui lui est propre ...17 » M. Tynan reprend la plume pour soutenir qu’ un écrivain doit affirmer sa position. Ionesco se défend avec courtoisie mais avec fermeté: « Diriger le cours du monde c’est l’affaire des fondateurs de religion, des moraliste et des politiciens... Renouveler le langage c’est renouveler la conception, la vision du monde » et cette tâche, c’est sa mission à lui, Eugène Ionesco. Orson Wells se fait arbitre et donne raison à tout le monde : « En tant qu’admirateur enthousiaste de M .Ionesco, j’ai eu l’impression que M. Tynan exagérait un peu (...) mais les déductions les plus sombres de M. Tynan paraissent justifiées: on ne prouve pas la faillite du langage sans prouver du même coup la faillite de l’homme».18 La controverse fait grand bruit dans le monde littéraire de Londres. Puis le temps passe, les lecteurs se lassent et l’affaire retombe comme un soufflet. Néanmoins pour Ionesco l’aventure est juteuse, désormais sa notoriété s’étendra hors des limites de l’hexagone. Il est invité dans les instituts français de Rome, de Florence, au théâtre national d’ Helsinki, dans les universités américaines il y donne des conférences et participe à des colloques.

S’inspirant d’un cauchemar obsédant, Ionesco écrit un court récit, « La Photo du Général » dans lequel il raconte: « Je cherchais un assassin. Tout à coup dans la pénombre, je l’aperçois. Je vais vers lui, c’est alors que j’aperçois son couteau...Ce couteau a coupé le film de mon rêve... ».

Ces quelques pages serviront d’ébauche à un nouveau manuscrit : Tueur sans Gage. Une pièce policière, dans laquelle la gendarmerie se désintéresse des crimes qui ensanglantent une ville. Pour la première fois apparaît Bérenger, un personnage poétique, naïf et sensible, à l’identité variable selon la pièce. Il est le porte parole, l’avocat de Ionesco. Il témoigne en sa place de son humour, de ses angoisses, de ses croyances, de ses incertitudes, de ses désespoirs. Tueur sans Gage sera créé tout d’abord en RFA. puis reprise à Paris, au Théâtre Récamier, le 27 février 1959, dans la mise en scène de José Quaglio.

Le 6 novembre 1959 sur la scène du Schauspielhaus de Düsseldorf est créée la première grande pièce de Ionesco : Rhinocéros, tirée d’une nouvelle de l’auteur publié en 1957 dans les Lettres Nouvelles C’est à l’Odéon- Théâtre de France que Jean-Louis Barrault affichera le spectacle le 22 janvier 1960 19 « Barrault ne manque pas de courage en montant ma pièce dans un théâtre d’Etat, 20 reconnaît Ionesco, jusqu’alors relégué dans les petites salles. Certes, la pièce s’inspire des Métamorphoses de Kafka, mais elle fait surtout office de psychanalyse pour Ionesco. Il peut ainsi se libérer des horreurs du fascisme connues en Roumanie. Le souvenir de son père, applaudissant au nazisme lui est douloureux et quelle que soit l’origine du totalitarisme, il est profondément dégoûté de cette épidémie qui se répand comme une traînée de poudre parmi des êtres faibles et les transforme en monstres. La pièce sera l’un plus grand succès d’après guerre. L’œuvre sera interprétée dans le monde entier , Orson Wells en demandera les droits afin de la présenter au Court Theatre avec Laurence Olivier dans le rôle de Bérenger.

Le succès appelant le succès, Ionesco est sollicité de toutes parts. Il écrit l’argument d’un ballet « Apprendre à marcher », sur une chorégraphie du danseur anglais Deryk Mendel .

Il compose le livret de la version-opéra, de sa pièce en un acte, Le Maître, sur la musique de Germaine Tailleferre. Il écrit le scénario et les dialogues du sketch : La Colère pour le film Les Sept Péchés Capitaux.
En 1962, Ionesco revient au théâtre avec un sketch Délire deux, partageant ainsi l’affiche avec Jean Vauthier et François Billetdou. au Studio des Champs Elysées dans la mise en scène d’Antoine Bourseiller.

En dépit de ces nombreuses et diverses créations, Ionesco trouve le temps d’écrire : Le Roi se meurt 21 créée le 12 décembre 1962 au théâtre de l’Alliance Française et Le Piéton de l’Air.
« J’ai toujours été obsédé par la mort . Depuis l’âge de quatre ans, depuis que j’ai su que j’allais mourir, l’angoisse, ne m’a plus jamais quitté (...) J’écris pour crier ma peur de mourir » déclare Ionesco, qui vient de fêter son cinquante-troisième anniversaire et dont la santé se fragilise.

Quoique traumatisante, la scène d’agonie du vieux souverain ne manque pas d’humour. Les spectateurs ne peuvent s’empêcher de sourire à certaines répliques naïves du mourant :
« J’aimais tellement le pot-au-feu(...) Le bouillon...les pommes de terre chaudes...Les carottes bien cuites ». Néanmoins le public reste terrorisé en entendant Bérenger Ier s’écrier dans son dernier souffle : « Je pourrais décider de ne pas mourir ...Si je décidais de ne pas vouloir, si je décidais de ne pas me décider... » et il expire. Quel aveu d’impuissance de l’homme qui n’a rien à vouloir, ni à espérer !

Par un hasard de calendrier, la veille de la répétition générale du Roi se meurt avait lieu, au Schauspielhaus de Düsseldorf, celle d’un autre chef d’oeuvre, Le Piéton de l’Air que Jean-Louis Barrault affichera à l’Odéon-Théâtre de France, le 8 février 1963. L’ouvrage est poétique, onirique et désespérée. « Il y a d’une part un rêve, rêve de libération, de puissance, et d’autre part, une critique, une satire, une description réaliste de la vie de cauchemar dans les régimes totalitaires, une prophétie de malheur »: ainsi l’auteur définit-il sa pièce. 22

Certains critiques déçoivent Ionesco. La pièce intéresse peu les responsables des rubriques théâtrales. La presse se passionne plus pour le personnage Ionesco que pour son œuvre. L’auteur en veut pour preuve les titres des articles : « Lui qui a débuté dans les petits théâtres le voici à l’Odéon, Le Ministre Malraux était dans la salle », « Se prend-il trop au sérieux ? », « Est-il au bout de sa carrière ? ». En revanche ( à l’exception des invités de la générale et de la première qui se font l’écho des journalistes ) le public est chaleureux. Il est à la fête quand il entend Bérenger, le piéton de l’air, s’écrier « Je me sens soulevé submergé de joie (...) L’homme peut voler beaucoup plus haut qu’un criquet ». Le ciel va enfin s’entre ouvrir devant l’homme cerf-volant. C’est alors que Bérenger découvre l’enfer: « J’ai vu des colonnes de guillotinés marchant sans tête, sur d’immenses étendues...Et puis et puis, je ne sais pas, des sauterelles géantes , des anges déchus, des archanges vaincus ». La vision du paradis est donc un leurre, une horrible déception pour le public. Néanmoins la salle applaudit de tout cœur au rideau final.

Un voyage officiel au Japon, le tournage, à l’université de Bristol, d’un scénario tiré du Nouveau Locataire, les premières représentations en Roumanie d’une de ses pièces, en l’occurrence Rhinocéros, font oublier à Ionesco ses déboires avec la presse parisienne. Pour les fêtes de fin d’année 1964, le Schauspielhaus de Düsseldorf présente la dernière pièce de Ionesco La Soif et la Faim .

La nouvelle année commence par une croisière sur le France au cours de laquelle Nicolas Bataille, le découvreur de l’auteur Ionesco, remonte le sketch Délire à Deux.

17 idem
18 idem
19 cf. Analyse et Critiques
20 Paris-Théâtre N°156
21 cf. Analyse et Critiques
22 Entretiens avec Eugène Ionesco Claude Bonnefoy Éditions Pierre Belfond 1966

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