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Topaze et Marius

Pierre BLANCHAR, qui avait créé Jazz, donne à PAGNOL l¹idée d¹écrire une pièce marseillaise. Ce sera Marius. Max DEARLY, grande vedette de boulevard, propose de la créer à Nice. Simone VOLTERRA, épouse de Léon VOLTERRA, Directeur du théâtre de Paris, prend par hasard connaissance de la pièce et est tout de suite emballée. Elle fait partager son enthousiasme à son mari qui trouve la comédie agréable et décide de la retenir et signe avec l¹auteur le fameux " bulletin de réception ". Il décide de porter sa pièce à RAIMU qu¹il a sous contrat à Marigny, théâtre appartenant également au couple VOLTERRA. C¹est alors qu¹André ANTOINE lui apprend qu¹il a adressé le manuscrit de la pièce à Max MAUREY directeur des Variétés et que ce dernier est d¹accord pour la monter. L'auteur et le directeur ont signé le « bulletin de réception » de la pièce (engagement de chacun, attesté par la Société des Auteurs).

Entre temps, MAUREY a déchanté au sujet de Monsieur Topaze. Il ne trouve plus à la pièce les qualités qui l’avaient conquis et considère qu’elle n’est pas à sa place dans son théâtre. Pour s’en débarrasser, il monte un vaudeville de Louis VERNEUIL et Georges BEER Mademoiselle Flûte, persuadé que la notoriété de ces auteurs à la mode lui assurera un grand succès joué très longtemps, ce qui rendra sa liberté à PAGNOL. Comme souvent au théâtre, les pièces sur lesquelles on fondait les plus grands espoirs s’avèrent des échecs. La réciproque est également vraie. Les plus grands succès ont presque tous, au départ, été considérés comme des échecs à venir, et montés sans conviction : Cyrano, Knock, Phi Phi et… Topaze. Mademoiselle Flûte est en effet un échec qui se poursuit à nouveau avec le spectacle qui lui succède. Il s’agit pourtant d’une comédie de Sacha GUITRY, Un Miracle, avec en prime Pierre FRESNAY, le jeune premier à la mode. Un Miracle se révèle un désastre ( l’un des très rares dans l’œuvre de Sacha ). Nouvel échec avec La fille et le garçon de Georges DOLLEY. ANTOINE, qui était à l’origine du projet PAGNOL aux Variétés, se fâche cette fois tout rouge et prend les choses en main, en exigeant de MAUREY qu’il tienne ses engagements, lequel cède, persuadé toutefois que le four est inévitable. Les rapports entre l’auteur et le directeur sont pour le moins tendus. PAGNOL a, en effet, promis le rôle titre à son ami René SIMON qui a, lui, l’âge du personnage, alors qu’il considère André LEFAUR, prévu par MAUREY, comme trop âgé pour le rôle. ANTOINE arbitre et penche pour LEFAUR. PAGNOL cède, vite rassuré d’ailleurs dès les premières répétitions. Pour le rôle principal féminin, MAUREY engage Jeanne PROVOST, qui a la réputation de porter la poisse. Il sera ainsi plus vite débarrassé de Monsieur Topaze. Devant le projet de l’affiche, le titre ne ravit personne et la pièce devient Topaze tout court. À part LEFAUR, personne dans la troupe ni dans le personnel, ne croit au succès. Ce ne sera pas en effet un succès, mais un triomphe ! Le 9 octobre 1928, au soir de la générale, la salle entière, debout, acclame l’auteur et la troupe. Les critiques sont dithyrambiques.

Profitant d’un congé, le papa Joseph, vient à Paris assister à une représentation de Topaze. Il y prend un grand plaisir et va ensuite souper avec son fils - Mais alors, tu ne vas plus au lycée ? -Non, je suis en congé sans traitement - Sans traitement… mais alors, de quoi vis-tu ?

Quant à Marius, PAGNOL adresse le manuscrit à FRANCK, le directeur de l’Alcazar de Marseille. Quand il entre dans le bureau directorial, PAGNOL est accueilli par des cris: « Tu ne penses pas que je vais monter ta pièce à l’Alcazar ! C’est un chef d’œuvre, c’est pour Paris. Va porter ta pièce à RAIMU qui joue actuellement une revue à Marigny. Je lui écris tout de suite ». PAGNOL suit ce conseil et va voir RAIMU qui lit la pièce et fait part de son enthousiasme à l’auteur qui est convoqué le lendemain par pneumatique au théâtre de Paris par Simone VOLTERRA qui lui apprend que sa pièce est reçue. Léon VOLTERRA propose alors pour la distribution Gaby MORLAY et Victor FRANCEN, vedettes aimées du public, et qu’il a justement sous la main. La discussion sera animée car PAGNOL les réfute immédiatement. Il lui faut des méridionaux. Seul RAIMU, prévu pour le rôle de Panisse, est agréé, ainsi que Pierre BLANCHAR, qui s’avère ne pas être libre. RAIMU pensera à CHARPIN pour jouer Panisse, car lui veut jouer César. - « Je veux être le propriétaire du bar. Je veux que la pièce se passe chez moi. Ce n’est pas Monsieur RAIMU qui doit se déranger pour aller rendre visite à Monsieur CHARPIN, c’est Monsieur CHARPIN qui doit venir s’expliquer chez Monsieur RAIMU ». C’est avec sa vedette que l’auteur terminera sa distribution. Pierre FRESNAY, au grand dam de RAIMU, est prévu pour le rôle de Marius. - « C’est un comble ! Un alzatien… et puis, il est protestant ! ». Mais l’intelligence et la gentillesse de FRESNAY sauront très vite amadouer l’ogre César, lequel dirige les répétitions et obtient de PAGNOL que ce dernier coupe un acte inutile et rétablisse une scène qu’il avait lue dans une précédente brochure : la partie de cartes. Si RAIMU avait la réputation de ne pas être très intelligent, il disposait en revanche d’une lucidité et d’un instinct de théâtre inégalables… Et pour faire adopter son point de vue qui était toujours infaillible comme la dialectique n’était pas son fort, il usait de ses célèbres colères.

Les anecdotes concernant la réception et la distribution des deux pièces Topaze et Marius, qui figurent dans la remarquable biographie de PAGNOL par Raymond CASTANS, présentent de grandes contradictions avec celles relatées par l’auteur dans ses merveilleux souvenirs. Mais les deux versions qui ont été évoquées plus haut sont aussi alléchantes l’une que l’autre. Marcel ACHARD a écrit : « Les jours où Marcel aime l’humanité - les plus fréquents - les six directeurs auxquels il avait adressé Topaze acceptèrent la pièce avec un enthousiasme délirant… Les jours où il n’aime pas l’humanité, tout le monde l’avait refusée, et c’est seulement après une intervention agressive d’ANTOINE que le directeur des Variétés a consenti à laisser entrer la fortune ». N’oublions pas que PAGNOL était un sacré menteur ; C’est Alida ROUFF qui lui disait : « Continue, Marcel, continue. Je sais bien que ça n’est pas vrai, mais c’est si agréable ! ». Si PAGNOL admirait tant Jacques THERY, c’est, disait-il, « parce qu’il est plus menteur que moi ».

Cinq mois après Topaze, le 9 mai 1929, Marius connaît le même accueil chaleureux, du public et de la critique. Le doublé que vient de réussir PAGNOL est unique dans l’histoire du théâtre.

Du côté sentimental, rien ne va plus avec Orane DEMAZIS. PAGNOL n’a jamais accepté qu’elle refuse de vivre avec lui, de passer ses vacances avec lui, et d’avoir un enfant. Elle, de son côté, supporte mal les sorties nocturnes de Marcel qui mène joyeuse vie dans les restaurants et les boîtes de nuit. Et puis, ce succès que remporte Marius n’est pas sans la gêner, elle a l’impression, en faisant du boulevard, de trahir sa véritable vocation et son maître Charles DULLIN. C’est la rupture. De son côté, PAGNOL a rencontré dans les coulisses du Casino de Paris, la danseuse d’une troupe anglaise, Kitty MURPHY. En effet, rien n’était plus facile. Une porte du hall du théâtre de Paris ouvre sur les coulisses du Casino, les deux établissements faisant partie du même immeuble, et étant construits dos à dos. Contrairement à Orane, Kitty n’a pas d’états d’âme et s’est jetée à corps perdu dans son amour pour Marcel. Elle s’est fait remplacer au Casino et les amoureux sont partis se cacher chez un ami dans la Sarthe. C’est dans cette thébaïde que Kitty annonce à Marcel qu’elle est enceinte. Séduit par le calme et la sérénité de la Sarthe, PAGNOL se rend acquéreur d’une grande propriété à Parcé. C’est dans ce refuge, loin des mondanités qui ont fini par le lasser, qu’il entame un nouveau projet, une suite à Marius. Ce sera Fanny. Il y travaille le matin. L’après-midi, il invente et fabrique une nouvelle automobile à 3 roues, la « topazette ». La comédie et le véhicule seront terminés en même temps.

S’il a donné une suite à Marius, c’est à la demande des spectateurs qui ont trouvé que la pièce était trop triste et ne pouvait pas finir comme ça ; voilà ce que lui a révélé le chef du contrôle du théâtre qui, pour rassurer les spectateurs, leur a affirmé que l’auteur travaillait à une suite. Le manuscrit de Fanny est remis aux VOLTERRA qui acceptent la pièce avec enthousiasme et, après les 800 représentations de Marius, la mettent en répétition, sans FRESNAY qui n’était pas libre, ni Alida ROUFF qui se déclarait malade. FRESNAY est remplacé par BERVAL et A. ROUFF par Mme CHABERT. Tout se passe dans l’euphorie et les plus grands espoirs sont permis. C’est alors qu’éclate l’affaire RAIMU. Les raisons n’en ont jamais été clairement établies. Ce qui est certain, c’est qu’elles étaient suffisamment graves pour justifier la décision de VOLTERRA d’écarter RAIMU. L’explication la plus logique est que RAIMU, par des allusions concernant la vie privée de Simone VOLTERRA, a porté atteinte à l’honneur de celle-ci. PAGNOL tente de reprendre sa pièce afin de la monter avec RAIMU dans un autre théâtre. Peine perdue. Il s’est engagé en signant le bulletin de réception, et son retrait lui coûterait une fortune. RAIMU est remplacé par Harry BAUR qui est libre. Générale le 5 décembre 1931. Triomphe. « Chef d’œuvre , Réussite éclatante, Tour de force » écrit la critique.

 

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