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Une forte personnalité s’affirme

À 27 ans, Passeur a déjà 5 pièces représentées. Elles ont toutes la marque du cynisme amer et de l’ironie méprisante qui marqueront ses œuvres, œuvres d’une des plus fortes personnalités de sa génération… Il fréquente assidûment Achard, Salacrou, Jeanson, Pagnol, et ce cynique met un point d’honneur à aider ses confrères. C’est lui qui portera à Dullin Patchouli, l’une des toutes premières pièces de Salacrou. Elle sera montée à l’Atelier en janvier 1930 et, malgré son échec, mettra le pied à l’étrier de l’auteur Armand Salacrou. Passeur reconnaîtra d’ailleurs : « Je cherche à faire accepter les manuscrits des copains, parfois même avant les miens ».

En 1931 il a 32 ans, sa femme Patricia en a 30 et meurt après une longue et douloureuse maladie. À ses côtés, Achard et Jeanson. Pat, très amoureuse, suivait partout son mari dans les milieux littéraires et théâtraux où elle était particulièrement estimée et aimée. Ce drame ne pourra que renforcer chez Passeur tout ce que sa philosophie négative sécrète déjà. Pat est morte avec, dans sa chambre Juliette (Achard) endormie. Juliette qu’elle détestait depuis qu’elle avait deviné la passion de Steve pour elle : «… Steve est éperdument amoureux de Juliette qui ne l’aime pas du tout. Je découvre chez cet être qui se veut glacé, qui bourrait de gâteaux ses petits camarades jusqu’à l’écœurement, qui jetait à l’eau, la nuit, un de ses amis qui s’était vanté d’être bon nageur, chez ce garçon qui avait, dans le groupe, mis à la mode l’atroce jeu de la vérité, qui provoqua plusieurs drames, je découvre chez cet être qui se veut très désagréable, d’inattendues délicatesses… À Paris, il pose des questions courtes et déconcertantes. Vous rencontre-t-il pour la première fois, il vous demande : Êtes-vous pédéraste ?… À une femme : Êtes-vous mariée ? Aimez-vous votre mari ? Pourquoi ? Pour quelle raison avez-vous des enfants ?… Il arrive à un grand déjeuner avec une heure de retard et reproche à la maîtresse de maison de servir déjà les fromages. Son goût du désastre, son appétit de violence froide, sont d’autant plus complets qu’ils ne peuvent être freinés par la peur ».1

En février 1932, l’Atelier affiche Les Tricheurs. Un petit juif laid, sale et vulgaire aime une jeune femme jusqu’à la déraison. Elle est belle, ardente, libre et catholique. Il se sait sans espoir et l’affronte comme le matador dans l’arène, l’étourdit de l’aveu de sa passion et en même temps de ses sarcasmes, de ses défis. Elle finit par être envoûtée mais, alors qu’il la sent subjuguée, le petit juif la repousse, l’humilie et la rejette dans les bras d’un autre. Il a trop d’orgueil pour remporter une victoire dont il connaît d’avance les suites qui ne pourront être que désastreuses. Ainsi il est certain qu’elle ne pourra l’oublier et conservera son souvenir. Il s’exalte à la pensée de cette possession intellectuelle. La pièce rencontra une très bonne critique qui encensa particulièrement Dalio dans le rôle principal.

Une Vilaine Femme qui lui succédera sera créée en décembre 1932 à l’Œuvre. L’histoire d’une femme dominatrice, inquiétante et se complaisant à tisser des intrigues dans lesquelles se noieront ses victimes. Avec intelligence, elle saura ranimer la haine qui sommeillait chez les combattants et leur assénera de mortels coups au cœur. Cette femme mûre, qui aura usé de tous les sortilèges, chantage, duperie, s’en sortira toutefois victorieuse, mais cruellement pour elle, en se séparant de son amant.

1Armand Salacrou – Dans la salle des pas perdus Gallimard

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