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Un étrange mariage

En 1934, Passeur épouse Renée Griotteray, dite Renée Veller, fille d’un ancien rapporteur du budget de la Ville de Paris et sœur du futur député Alain Griotteray, dont il a fait la connaissance pendant les répétitions de Je vivrai un grand amour. Mariage à la mairie du 7° arrondissement. Madame Simone est le témoin de Renée, Achard celui de Steve. Renée affichait un genre extravagant, contrastant avec le style tout en froideur de Steve, qui évoquait toujours un clergyman irlandais. Au théâtre, elle avait joué dans La Reine mère de Pierre Devaux au théâtre du Quartier Latin.

En 1952, elle jouera aux Variétés le rôle important de Valentine dans la reprise de N’écoutez pas Mesdames, de Sacha Guitry, auprès du maître… En 1955, elle débutera dans le music-hall chez Roberta, et interprétera, enveloppée dans un fourreau de velours rouge, cinq chansons genre Frehel, avec une parfaite aisance. Elle passera ensuite chez Castel, chanteuse, diseuse, comédienne, sachant tout faire, et rencontrant toujours le succès. Sa dernière prestation aura lieu en 1968 au cabaret La Mendigotte où elle interpréta une chanson écrite par Anouilh, la boulangerie.

Salacrou, toujours lui, dans ses souvenirs, n’y va pas de main morte. Il prête à Steve Passeur les propos suivants: « Je crois que Renée me portera bonheur. Elle me sera reconnaissante toute sa vie de l’avoir épousée. Et elle m’aimera toute sa vie… Je vis pour l’amour. J’ai aimé Patricia, j’ai aimé Juliette. J’aimerai Renée, en tous cas avec les années, je l’aimerai davantage. Je viens d’envoyer un télégramme à mon père et je vais lui écrire que j’épouse une femme qui n’est pas protestante, qui est une actrice de dixième ordre, fille naturelle dans une famille impossible, qui n’a pas le sou, sans culture, pas très intelligente, d’une santé médiocre, qui sent mauvais de la bouche, trop maquillée, avec l’air d’une grue. D’ailleurs c’est un faux air. Jeanson l’a invitée à dîner pour coucher avec elle, et elle n’a pas couché. Renée se formera, elle quittera ses petites amies… Et ce mariage m’empêchera de faire une carrière officielle. L’Académie Française, que j’aurais peut-être eu la faiblesse d’accepter, c’est fini maintenant pour moi… À tous les parisiens de Deauville, Steve annonce ses fiançailles, et leur jette à la figure comme une injure : Renée ma fiancée ». 1
Renée mourra à 70 ans, atteinte depuis plusieurs années d’hémiplégie.

 

Le triomphe de l’auteur

Après Une vilaine femme, Défense d’afficher et Les Tricheurs, arrive Je vivrai un grand amour, la pièce qui deviendra la plus célèbre de l’auteur, et qui sera reprise des dizaines de fois. Cette pièce a été refusée 22 fois et jouée plus de mille fois. Je fournis cette précision à titre d’encouragement à mes jeunes confrères qui, à l’heure actuelle, promènent peut-être leur manuscrit dans Paris pour essuyer des verdicts plus ou moins hostiles. C’est Pitoëff qui retient Dieu sait pourquoi (premier titre de la pièce) qui est créée à Lyon, puis à Genève et qui rencontre un accueil détestable, tant du public que de la critique. Les choses se sont arrangées plus ou moins à Lausanne et, au cours de la tournée qui a suivi, les commentaires élogieux s’affirmeront de plus en plus. Sept mois plus tard, la pièce est jouée aux Mathurins. Il est possible que le conseil avisé de René Simon, auquel Passeur avait fait lire sa pièce, ait contribué à son succès. Simon, qui était un visionnaire, avait en effet conseillé à son ami de transformer sa pièce dont l’action se déroulait de nos jours, en une pièce à costumes. C’est pourquoi l’action se situe en 1688 (voir plus loin l’analyse) Robert Brasillach écrira : « Il faut tenir Je vivrai un grand amour pour une des plus belles œuvres du théâtre contemporain, et je mettrai à peu près aussi haut un drame qui avait été assez mal compris Le Témoin. Deux années de suite, deux pièces de cette valeur, c’était assez pour supposer que Steve Passeur avait franchi le plan de l’habileté où se tenaient encore ses deux drames les plus célèbres, L’Acheteuse et Une vilaine femme. »

Lui succéderont Le Château de cartes monté par Jouvet à l’Athénée, où l’amour et la haine se mêlent étrangement, Le Pavillon brûle aux Mathurins en 1941, dont l’action se situe en Roumanie dans une mine, drame de l’amour mettant aux prises deux prétendants, alors que l’objet de leur désir est déjà fiancée. Un film succédera à la pièce. En 1946, Georges Ventillard tirera un roman de la pièce. Le cas est rarissime, car habituellement c’est le contraire qui se produit.

Toujours en 1941, Marché noir au Théâtre Edouard VII, pièce plus légère que les précédentes et évoquant les mœurs du temps dans des situations imprévues soutenues par un dialogue spirituel.


1 Armand Salacrou  Dans la salle des pas perdus Gallimard

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