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Extrait

 

LES TRICHEURS

ACTE I

À dix heures du soir, au mois d'août. la terrasse d'une somptueuse villa au bord de la mer de Saint-Raphaël. Cette maison est l'annexe d'un hôtel de grand luxe et réservée aux clients particulièrement bien vus.

Agathe (surprise) : Pourquoi tenez-vous à m'épouser ?

Jean (gauche) : Parce que cela m'amusera.

(Au lever du rideau, ils étaient tout près l'un de l'autre. Le spectateur devait les prendre soit pour des amants, soit pour une femme et un homme sur le point de le devenir. Dès que Jean a répondu à sa question, Agathe se lève.)

Agathe (s'obligeant avec peine à être gentille) : Cela vous amusera pendant dix minutes, et au bout de dix mois vous le regretterez amèrement.

Jean (avec gravité) : Non, non, je vous assure, Agathe, j'aimerais vous donner mon nom.

Agathe (moins gentille) : Oh ! vous savez, quand on s'appelle Jean Duperaï, on ne fait pas un cadeau sensationnel à une femme en lui offrant son nom.

Jean (blessé) : Ne soyez pas ironique... Vous me trouvez tellement bourgeois ?

Agathe : Non, pas tellement...

Jean (essayant très mal d'être beau joueur) : Mais un peu tout de même ?

Agathe : Oui, tout de même un peu.

Jean (désorienté) : Agathe...

Agathe (amusée) : Jean ?

Jean : II ne vous semble pas triste que notre entretien prenne tout d'un coup cette tournure artificielle ?

Agathe : Cela me semble surtout inquiétant... mais ce n'est pas ma faute si vous vous êtes interrompu de me dire des choses adroites.

Jean (lui coupant la parole) : ... adroites seulement ?

Agathe : J'allais ajouter : et ravissantes...

Jean (même jeu) : ...ravissantes seulement ?

Agathe (agacée) : Et émouvantes, et profondes, et tout ce que vous voudrez, pour vous mettre à demander ma main.

Jean (stupide et têtu) : Je la demanderai jusqu'à ce que vous me l'accordiez.

Agathe (le considérant et « l'abandonnant ») : C'est ce que je vois.

Jean : Mon insistance vous agace ?

Agathe (sincèrement et comiquement digne) : Plutôt oui... Que voulez-vous, il est un peu décevant pour moi de me rappeler que voici à peine une minute j'étais... toute bouleversée.

Jean (nerveux) : Et vous ne l'êtes plus du tout ?

Agathe : Plus beaucoup... Et pourtant, tout à l'heure, je vous aurais suivi n'importe où... J'aurais fait n'importe quoi pour vous plaire... car vous m'attiriez irrésistiblement. Je vous trouvais beau, je vous trouvais intelligent, je vous trouvais fort !

(Elle termine sa réplique avec une passion rétrospective mais réelle.)

Jean (un peu plus nerveux) : Tandis que maintenant je vous parais laid, idiot et rachitique ?

Agathe : Je ne vous juge pas encore avec autant de sang-froid.

Jean : Mais presque ?

Agathe : Oui, presque.

Jean (avec colère) : Somme, toute, je me suis comporté comme un imbécile !

Agathe (rêveuse et sensuelle) : Tout à fait.

Jean (sec) : Qu'aurais-je dû faire ?

Agathe (tout aussi rêveuse, mais un peu plus sensuelle) : Me contraindre à vous trouver encore plus beau, encore plus intelligent, encore plus fort.

Jean (hargneux) : Et j'aurais obtenu ce résultat comme ça ?

Agathe (en plein rêve) : D'une façon très simple.

Jean (encore plus. hargneux) : C'est-à-dire ?

Agathe (douce) : C'est-à-dire en considérant que les Roselier et leur bande ne pouvaient être de retour avant deux heures du matin et en vous souvenant par conséquent que toute l'annexe de l'hôtel nous appartenait.

Jean (blessant) : Ce n'est pas dans mon caractère d'être aussi simple !

Agathe (caressante) : Alors rien ne vous empêchait d'être un peu plus compliqué en me faisant monter dans la six cylindres Citron que vous avez à la porte et qui marche de temps à autre,

Jean (brutal) : Pour vous conduire où ?

Agathe (haletante) : À Cannes, où les palaces sont si grands, si imposants qu'ils eu deviennent discrets. D'ailleurs...

Jean (écumant) : D'ailleurs ?

Agathe (n'ayant plus de réaction) : J'aurais trouvé la route insipide bien avant Cannes.

Jean (vert de rage) : Mais vous auriez peut-être trouvé les auberges indiscrètes.

Agathe (profondément reconnaissante dans son rêve) : Certainement pas...

Jean (éclatant) : C'est incontestable, je me suis conduit comme le dernier des crétins !

Agathe(éreintée » dans son rêve) : Oui, souvenez-vous-en.

Jean (calme tout d'un coup) : Et vous, oubliez-le !

Agathe (revenue à la réalité) : Je ne pourrai jamais oublier que vous m'avez de mandé avec solennité de porter votre nom.

Jean : Comment fallait-il le demander ?

Agathe : La bouche pleine.

Jean : Pardon ?

Agathe : Demain matin, au petit déjeuner, vous auriez pu, à la rigueur, me dire, sans avoir l'air d'y toucher : « Tu sais, pour simplifier les choses, je préférerais t'épouser. »

Jean : Quelle réponse aurais-je obtenue entre deux gorgées de chocolat ?

Agathe (sérieuse) : Vous buvez du chocolat au saut du lit ?

Jean (agacé) : Oui je l'avoue... Pourquoi ?... Il ne faudrait pas ?....C'est mal ?

Agathe (toujours sérieuse) : C'est déplaisant.

Jean (désorienté) : Vous m'étonnez.

Agathe : peut-être, mais vous ne m'empêcherez pas de trouver déplaisante l'idée que j'aurais pu embrasser une bouche .barbouillée de chocolat.

Jean (carrément vexé) : Je ne vous empêcherai, certes pas, mais j'insisterai tout de même pour savoir ce qu'aurait été votre réponse ?

Agathe : Ma réponse votre proposition faite sans avoir l'air d'y toucher  ?

Jean : Oui ?

Agathe : Elle aurait été, négative, mais gentiment négative... Je me serais levée d'un bond pour vous passer les bras autour du cou avant, de murmurer : « Tu es fou, mon chéri, nous sommes bien assez heureux comme ça... » Je vois très bien la scène d'ici... Et vous savez, j'ai de très jolis gestes... les lendemains matin.

Jean (voulant la blesser) : Vous en avez connu beaucoup ?

Agathe : J'en ai connu un affreux avec mon mari.

Jean : Et. depuis votre divorce ?

Agathe : Trois... Non, deux.

Jean : Vous n'êtes pas très fixée...

Agathe : Si, si, très... Deux seulement... seulement deux ! Un de ces lendemains matin a même été particulièrement réussi, il a eu lieu à six heures du soir.

Jean : Vous avez divorcé il y a combien de temps au suste ?

Agathe : Dix-huit mois.

Jean : À la bonne heure, vous n'êtes pas trop matinale.

Agathe : Pas assez... J'aurais voulu l'être...

Jean (poursuivant) : ...Avec moi.

Agathe (sincère) : Oui, Jean, avec vous.

Jean (laborieusement engageant) : Tout n'est peut-être pas perdu... le matin est encore loin.

Agathe (ne l'ayant pas écouté) : Et pourtant je le sentais tout proche. Je voyais déjà le jour dans vos yeux.

Jean (rendu stupide par l'émotion) : J'ai voulu que vous voyiez des quantités d'aubes dans mon regard... C'est pour ça que je vous ai demandé de m'épouser.

Agathe (triste) : C'est pour ça que vous. m' avez glacée jusqu'aux moelles.

Jean : À tout jamais ?

Agathe : Oui, à tout jamais... Tout est gâché maintenant. Vous, êtes dépité, en colère, maladroit, pompier... :

Jean (relevant le mot) : Pompier ?

Agathe : Oui, oui, vous devenez pompier surtout quand vous essayez d'être gentil... Car enfin, réfléchissez, mon petit Jean, comment voulez-vous que je m'intéresse à un homme qui me supplie « de voir des quantités d'aubes dans son regard ».

Jean : Et qui boit du chocolat !

Agathe :II y a ça aussi.

Jean (voulant à toute force détruire les illusions d'Agathe) : II y a peut-être beaucoup d'autres choses... Il est possible que tout à l'heure je vous aie débité un tas de fadaises ?

Agathe (vive) : Non, tout à l'heure vous avez été très bien... J'en suis, sure ! Absolument sûre !

Jean (désagréable) : Merci tout de même.

Agathe : C'est moi qui vous dois des remerciements.

Jean : Pourquoi ?

Agathe : Pour m'avoir fait croire que nous allions nous aimer.

Jean : Je ne vous amènerai pas à le croire de nouveau ?

Agathe (faussement naïve) : Non, et je le regrette, car c'est bien agréable, l'amour.

Jean : Je ne trouve pas cela très agréable : en ce moment.

Agathe (affectant de ne pas comprendre) : En ce moment ?

Jean (bourru) : Oui, en ce moment, Agathe... car je vous aime toujours... Excusez-moi. mais il me faut plus de quatre minutes pour cesser d'être bouleversé.

Agathe : Étant donné que vous ne m'intéressez plus, cela ne vous mènera pas bien loin.

Jean : Assez loin pour vous apprendre que vous êtes une femme égoïste, prétentieuse, artificielle.

Agathe (calme) : Bravo. Contlnuez. Que suis-je d'autre ?

Jean : Vous êtes déformée par des lectures par...

Agathe (l'interrompant) : Mais je ne lis jamais...

Jean (trouvant avec plaisir dans cette interruption la possibilité d'être encore plus méprisant) : C'est vrai, j'oubliais, vous ne lisez pas par snobisme.

Agathe : Alors, qu'est-ce qui m'a déformée ?

Jean : Le souci de paraître originale à tout prix, le besoin d'avoir une ligne de conduite curieuse, et surtout la fréquentation d'un tas d'idiotes et d'un tas de crétins sur qui vous régnez à peu de frais.

Agathe : Par quoi ?

Jean : Par votre esprit, par votre intelligence

Agathe (narquoise) : Ah oui, parce que je : suis tout de même intelligente ?

Jean : Oui, mais beaucoup, beaucoup moins que vous ne le supposez.

Agathe (arrogante) : Tandis que votre intelligence à vous est incontestable ?

Jean : Dans ma spécialité, oui.

Agathe : Et dans la vie courante ?

Jean : Dans. la vie courante, j'ai du bon sens.

Agathe (de nouveau narquoise) : Même dans vos rapports avec les femmes ?

Jean : Dans mes rapports avec certaines femmes, j'ai du cœur.

Agathe : (bêtement narquoise) : Voyez-vous

Jean : Vous l'avez vu ce soir. Vous l'avez même reconnu.

Agathe : Jamais de la vie.

Jean : Je vous demande bien pardon. Je vous ai bouleversée.

Agathe : Pas avec votre cœur.

Jean :Avec quoi, alors ?

Agathe : Avec vos regards, avec vos mots, avec votre ardeur.

Jean : Somme toute, vous allez de /nouveau prétendre que c'est parce que je demandais que notre aventure soit autre chose qu'une simple coucherie, que vous m'avez éconduit ?

Agathe : Vous me percez à jour assez : grossièrement, mais c'est...

Jean : C'est du propre !

Agathe : C'est peut-être du malpropre, mais ma. façon de penser.

Jean : Et tout votre idéal ?

Agathe : Et tout mon idéal momentané, ou plus exactement le seul idéal auquel je me sentais capable de vous associer.

Jean : Vous n'êtes pas sincère.

Agathe : Entièrement, si.

Jean : Non, non, vous faites...

Agathe (poursuivant) : ... De la littérature, peut-être ?

Jean : Ou plutôt, vous affectez un mépris de. toute littérature, de toute poésie, qui est très bien porté de nos. jours.

Agathe : Mais qui est tout de même une attitude ?

Jean : Oui, oui, une attitude qui vous est dictée par je ne sais quelle crainte, je ne sais quelle prudence.

Agathe : Mais vous, Jean, vous êtes encore très imprudent ?

Jean : Parfaitement, c'était très imprudent de vouloir vous épouser, mais je vous l'ai demandé parce que je vous aimais, parce que l'espoir de vous conquérir vraiment me grisait. Ce n'est pas moi, pas mon sens moral, qui la désirait. cette sensation, mais mon amour qui l'exigeait.

Agathe : Comme c'est beau

Jean : C'est moins grotesque que vous ne le croyez.

Agathe : Sans doute, mais votre amour n'en est pas moins un peu trop grave, un peu trop sérieux pour mon goût. Je l'ai compris à temps, heureusement.

Jean : Dites plutôt que vous êtes incapable de le comprendre.

Agathe : Vous devez être protestant pour raisonner d'une façon aussi désagréable

Jean : Je le suis, en effet.

Agathe (joyeuse) : Vous êtes protestant ? C'est vrai ?

Jean : Absolument vrai. C'est déplaisant, sans doute ?

Agathe : Non, mais je vous croyais Béarnais ?

Jean : Ce n'est pas incompatible. Je suis un protestant béarnais. Henri IV en était bien un.

Agathe : C'est juste. Mais êtes-vous pratiquant ?

Jean : Non.

Agathe : Dommage.

Jean : Pourquoi est-ce dommage ?

Agathe : Cela m'aurait amusée d'avoir comme amant un véritable protestant.

Jean (vexé) : Je ne vois pas en quoi cela serait tellement drôle.

Agathe : Je ne le vois pas non, plus en vous regardant de plus près.

Jean (méchant) : Vous avez raison de me regarder, c'est dans vos cordes.

Agathe : Que voulez-vous dire ?

Jean (faussement honteux) : Quelque chose de bête, d'injuste et de grossier, mais je ne le dirai pas, soyez tranquille.

Agathe (ferme) : Si, si. vous le direz tout de même, et tout de suite.

Agathe : Pourquoi cela ?

Jean : J'allais vous accuser de me repousser de crainte que j'en veuille à votre argent.

Agathe : Vous êtes tous aussi fins dans votre secte ?

Jean (furieux) : J'ai admis moi-même que cette accusation me .semblait bête, injuste et grossière.

Agathe : Mais vous vous êtes arrangé pour la formuler tout de même.

Jean : Puisque je l'ai formulée, laissez-. moi ajouter que je suis quatre ou cinq fois plus riche que vous.

Agathe : Qu'en savez-vous ?

Jean : J'ai été renseigné par le plus grand des hasards.

Agathe (incrédule) : Par le plus grand des hasards, bien sûr

Jean : Mais oui, bien sûr.

Agathe : Mais je vous crois, et, en échange, je vous prie de croire à votre tour que ce n'est pas pour sauvegarder mon argent que je vous. ai coupé l'herbe sous le pied.

Jean : C'est pour sauvegarder quoi, alors ?

Agathe : Ma liberté, ma précieuse, ma sacro-sainte liberté. C'est peut-être une préoccupation bien avant guerre, mais c'est pourtant la mienne, mon petit Jean.

Jean : Pourquoi m'appelez-vous: mon petit Jean. Je suis plus grand et plus vieux que vous.

Agathe : Vos aspirations matrimoniales sont tout de même bien petites.

Jean : Vraiment ?

Agathe : Oui, vraiment. Parce qu'au fond, pourquoi voulez-vous m'épouser ? Pour me faire de robustes enfants ?

Jean : Non.

Agathe : Pour que je tienne votre maison ?

Jean : Non plus.

Agathe : Pour que je dîne tous les huit jours avec vos parents ?

Jean (exaspéré) : Mais non, naturellement.

Agathe : Alors, pourquoi, pourquoi ?

Jean : Je viens de m'époumoner à vous le dire : pour vous aimer mieux !

Agathe (narquoise et aguichante) : Pourtant, on peut s'aimer très convenablement « en vivant dans le péché », non ?

Jean (ardent) : Je voulais et veux encore vous épouser pour avoir le sentiment de commencer avec vous une grande aventure.

Agathe (tendre) : C'est peut-être une grande aventure qui aurait commencé malgré moi dans une auberge d'Agay ou du Trayas.

Jean (perdant pied) : Vous ne croyez pas à l'amour !

Agathe (encore plus tendre) : Mais est-ce que je connais mes propres croyances ? De plus, si je vous avais aimé tout d'un coup, si vous l'aviez mérité, il n'aurait pas été nécessaire que je le dise. Je vous jure que l'amour peut très bien être un documentaire sans discours !

Jean (bafouillant) : Vous avez, peut-être raison.

Agathe (gagnée à son jeu) : Peut-être seulement ?

Jean (bafouillant de plus en plus) : Vous ayez certainement raison.

Agathe : À la bonne heure, vous êtes redevenu très bien, très éloquent.

(Ils s'étreignent.)

..."


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