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La note à payer

Tous ces triomphes précédaient un échec cuisant, l’un des rares à relever dans l’œuvre de l’auteur. La Main de César allait en effet être créée au Théâtre de Paris, dirigé par Marcel Karsenty et Pierre Dux. L’action de la pièce se passait à Vardon l’Antique - une parodie de Vaison la Romaine -, où un pharmacien fou de romanité allait, dans sa folie, jusqu’à se séparer de la femme qu’il aimait afin d’imiter l’Empereur Titus. La création à Lausanne fut terne en raison du troisième acte qui devait être à la fois comique et émouvant et auquel le public n’adhérait pas. Avant la création à Paris, Roussin récrit son troisième acte, ce qui oblige la direction à reculer la générale d’une semaine. Dans Paris, les bruits se répandent vite, surtout s’ils sont négatifs. À la générale, le nouveau troisième acte connût le même sort que précédemment. Ce fut alors la curée. Roussin payait ses nombreux triomphes, et il était temps de lui rabattre son caquet. La pièce tint pourtant quatre mois, et l’auteur la qualifie dans ses souvenirs de demi-échec. En dehors du troisième acte incriminé, on peut penser que la distribution pouvait y être pour quelque chose. En effet, dans le rôle des deux méridionaux cocasses qui faisaient irrésistiblement penser à Raimu et à Charpin, c’étaient Pierre Blanchar et Pierre Dux qui les interprétaient, et le moins qu’on puisse dire est qu’ils étaient l’antithèse des personnages. Curieusement, l’auteur, dans ses mémoires, ne fait aucune allusion au phénomène.

La désillusion née du semi échec de La Main de César fut effacée par la création d’Hélène ou la joie de vivre, adaptation avec Madeleine Gray, d’un roman de John Erskine. C’est une parodie de La Guerre de Troie et de La Belle Hélène, qui conte les débats de l’épouse inconstante et dynamique avec un mari subjugué. Là encore, la pièce rencontra un grand succès.

C’est pendant ces représentations que la lecture d’un fait divers donne à Roussin l’idée d’une pièce : Le Mari, la Femme et le Mort. En Italie, une paysanne avait par deux fois payé quelqu’un pour tuer son mari, par deux fois elle avait été flouée, le mari vivant toujours. Alors, furieuse, elle avait tout raconté à son époux, lequel avait attaqué en justice l’escroc mauvais tueur afin d’obtenir la restitution de l’argent perdu. Sur le même sujet et partant du même fait divers, Salacrou écrit Une Femme trop honnête, mais si le sujet est identique, son traitement est fort différent. Chez Salacrou la femme veut faire assassiner son mari par honnêteté, pour le préserver du chagrin d’apprendre qu’elle le trompe. Chez Roussin, la femme agit uniquement par cupidité… Pièce dont l’énormité masque une ironie où l’on sent poindre un soupçon d’amertume et un rien de mépris. Grand succès, auquel l’auteur est habitué. La pièce est créée en février 1954 aux Ambassadeurs et sera reprise vingt ans après au Théâtre Antoine, rencontrant toujours le même accueil chaleureux.

 

Directeur de théâtre

Pendant la saison 1954-55, Roussin et Deutsch se rendent acquéreurs du Théâtre de la Madeleine. Les nouveaux Directeurs inaugurent leur association avec L’Amour Fou qui conte l’aventure d’une femme mariée, harcelée par un individu peu ordinaire en quête d’absolu, ravageur, et qui lui propose l’amour fou. Cet homme est absolument sincère, ce par quoi il dérange. Lorsque la femme, prête à s’abandonner lui propose le cinq à sept qui garantira la sécurité et le mensonge, il sort et claque la porte. Son grand amour n’était donc qu’une petite bourgeoise, ce qu’il ne peut accepter.
Cette pièce, qui est baignée d’une mélancolie qui est déjà celle d’un moraliste, sera reprise vingt ans plus tard avec le même bonheur.

Léo Lapara, qui partagea si longtemps la carrière de Louis Jouvet, signale à Roussin un roman italien de Vitaliano Brancati Le bel Antonio qui conte l’histoire d’un coq de village frappé d’impuissance. Honte et malédiction pour une famille sicilienne dirigée par le père qui se révèle un personnage haut en couleur, un rôle dont Raimu aurait pu être le prestigieux interprète. Mais il avait depuis un certain temps déjà rejoint Talma, Frédéric Lemaitre et Lucien Guitry au paradis des comédiens. Lapara imagine alors de remplacer le rôle du père par le rôle de la mère, en pensant bien entendu à Elvire Popesco, la seule actrice susceptible d’être le pendant dramatique du grand Jules Raimu. L’idée séduit Roussin qui écrit La Mamma. Les répétitions avec ce monument de la scène furent mémorables, car elle prenait facilement de grandes colères qui s’apaisaient aussi vite devant cet auteur qui sait fournir à l’acteur ses armes les plus fines, agrémentées de dialogue étincelant. La presse attribue le succès dans sa presque totalité à Popesco, ce qui ne surprend pas l’auteur, habitué à être blessé par l’acharnement dans la mauvaise foi. On lui jette au visage, à travers des articles venimeux et insultants qu’il s’y entend en grossièretés et vulgarités. Dans ses souvenirs, Roussin avoue n’avoir jamais compris ce qui lui valait ce traitement. La raison en est pourtant simple: trop c’est trop, et les envieux et les jaloux, qui avaient déjà dû supporter chez Roussin un nombre important de triomphes crachaient leur bile. Si nous avions connu une nouvelle occupation - ce qu’à Dieu ne plaise - suivie d’une libération, Roussin aurait peut-être subi le sort infamant réservé, pour les mêmes raisons, à Sacha Guitry, qu’il considérait comme son maître.

Pierre Dux qui lui avait joué La main de César et Hélène lui propose d’écrire une pièce en alexandrins. Il est immédiatement séduit par l’idée de tenter cette expérience, et excité à l’idée de gagner ce pari. Mais quelle comédie écrire, sur quel sujet ? L’idée des Glorieuses lui vient assez vite. Une glorieuse, c’est une femme d’auteur, insupportable par l’importance qu’elle donne dans tout ce qui touche à l’œuvre de son mari, car elle n’existe que par la gloire de son grand homme. La pièce est vite terminée mais devra attendre deux années pour voir le jour, car Dux est toujours bloqué au théâtre Saint-Georges par le succès triomphal de Patate de Marcel Achard. C’est donc seulement au cours de la saison 1960-61 que le pièce peut être représentée. Le succès fut grand et la presse partagée.

Ne supportant plus l’obligation de venir à la Madeleine l’après-midi s’occuper des affaires commerciales du théâtre, Roussin passe la main, ainsi que Deutsch, en 1965. Auparavant, l’auteur aura donné deux dernières pièces à son théâtre : Un amour qui ne finit pas et La Voyante.

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