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L’Amour fou annonçait en quelque sorte Un Amour qui ne finit pas. Là aussi, le héros n’est pas un homme ordinaire. C’est un lunaire qui rencontre une femme qui lui apparaît constituer son idéal, et à laquelle il propose de se laisser aimer par lui, chastement et sans contrepartie. C’est une pièce tendre et mélancolique, pleine d’humour sous le voile léger de la fantaisie. La critique sera séduite par ce ton nouveau, plus grave et plus mélancolique auquel l’auteur ne les avait pas habitués.

La Voyante est un rôle insolite et dramatique écrit spécialement pour Elvire Popesco. On sentait déjà poindre amertume, désenchantement et une certaine gravité dans la pièce précédente. Cette fois-ci, en entrant dans le monde de la voyance, il frôle le drame et l’angoisse. Il tient à faire connaître son opinion sur le rationnel et l’irrationnel, sur la matière et l’esprit. Les critiques sont subjugués, tant par « la virtuosité et l’étendue du talent de l’auteur que par l’interprète qui atteint à une grandeur héroïque et monumentale » (Jean-Jacques Gautier).

André Roussin, tenant du théâtre de divertissement de qualité - et même de grande qualité - était un redoutable polémiste, toujours prêt à défendre ce théâtre dit bourgeois que honnissaient les metteurs en scène voisins du théâtre populaire. Il a publié, en février 1965, dans le Figaro littéraire un grand article vengeur dans lequel, tel Molière, il fustige les précieux ridicules: Nous les maudits du théâtre.

Il y pourfend tous les faux semblants de la scène, les truqueurs, et prend la défense des comédies qui savent faire oublier ses angoisses au grand public: « Depuis vingt ans on attend donc le théâtre destiné à remplacer le théâtre bourgeois déclaré mort. Et depuis vingt ans, chaque saison voit un, deux ou trois triomphes de ce théâtre-là, mais aucun de son remplaçant… et pourtant nous sommes condamnés, placés au ban du théâtre. Bourgeoises, nos pièces n’appartiennent plus au patrimoine culturel de notre pays. Nos comédies sont jouées en Amérique, dans des théâtres de 3.000 places, mais elles sont indignes, comme pièces bourgeoises, de faire rire le peuple de chez nous. Un interdit les frappe. Marivaux et Feydeau sont culturels, mais les comédies de notre temps ne franchissent pas les portes des nouveaux temples de l’Art Dramatique. On purge bébé c’est la culture. Topaze, Le Sexe faible ou Jean de la Lune c’est le théâtre bourgeois auquel le peuple n’aura pas droit. Telle est la politique culturelle du théâtre en l’an de grâce 1965 ».

À la suite de cet article-mise au point, une vive polémique s’est engagée entre Roussin et Jacques Lemarchand. À partir de 1963, la production de Roussin se fera de plus en plus réduite. Autre rôle écrit pour Popesco sur une idée de René Clair La Locomotive. Créée à Marigny, dont Popesco est la directrice. Sonia, charmante slave, a débarqué à Paris à 17 ans. Depuis 4O ans, elle est l’épouse d’un brave libraire avec lequel elle a eu des enfants, lesquels lui on donné des petits enfants. Elle leur raconte à tous depuis toujours, ce qui est devenu pour eux une habitude, et qu’ils écoutent avec une ironique affection, la folle passion qui l’avait unie, jadis au beau Kostia. Le beau Kostia sonnera un jour à la porte de Sonia retrouvée. Les 4O années qui lui sont, à lui aussi, tombées sur les épaules, si elles ont diminué son charme, n’ont en rien altéré ses souvenirs ni sa lucidité. La légende que Sonia entretenait depuis tant d’années se trouvera donc passablement écornée.
La presse est médiocre. Si elle encense la comédienne, elle est assez réticente concernant l’auteur auquel elle reproche d’avoir écrit une pièce sur mesure qui fait ressentir le vide laissé autour du personnage principal. Il faudra attendre ensuite trois ans - 1969 - pour la création d’On ne sait jamais à la Michodière. Là aussi, on relève, comme dans L’Amour fou, de l’inquiétude et du cynisme, comme si, d’année en année, Roussin se laissait envahir par un sentiment de tristesse. Le personnage central est une brute sensible, mais jaloux et inconscient. Il va être assommé par la révélation que sa mère ne fut pas la sainte qu’il révérait et que son père respecté n’était pas le sien.

À nouveau trois ans d’attente pour la création de La Claque en avril 1972 à la Michodière, qui marquera les adieux au théâtre de Pierre Fresnay. La pièce permettra à l’auteur de renouer avec le grand succès. Un compositeur gifle un critique. On assiste aux réactions diverses dans les deux familles et les duos indépendants et simultanés livrent des reflets différents de la vérité. Tout le monde est bien embêté et la recherche d’un compromis s’avère difficile car un vieux colonel, oncle du giflé, intraitable sur les questions d’honneur, va bien compliquer les choses…

C’est à l’une de ces représentations que Pierre Fresnay, qui joue le colonel, annonce au public l’élection d’André Roussin à l’Académie Française. Ovation de la salle.

Ce n’est qu’en 1981 que Roussin sera de nouveau affiché, au Théâtre Daunou cette fois, avec La Vie est trop courte: « L’héroïne de la pièce a échappé à un accident d’auto auquel elle n’aurait pas survécu dix ans. plus tôt. La médecine et la chirurgie modernes ont donc allongé la vie et, d’autre part, à 45 ans, les femmes ont l’air d’être les sœurs de leurs filles. Que faire donc de cette longue vie devant soi dès lors que les enfants sont mariés et qu’ils n’ont plus besoin de l’attention de leurs parents. C’est la question que se pose l’héroïne et avec elle beaucoup de femmes d’aujourd’hui à son âge ». (résumé de l’auteur) Critique mitigée.

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