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Le Pont de l'Europe

Il avait 25 ans quand sa pièce Tour à Terre fut reçue à l’Œuvre par Lugne Poe et créée le 24 décembre 1925. Il était heureux le soir de la générale parce qu’on l’applaudissait. Mais le lendemain, avec les journaux et la si faible recette, il comprit le désastre: « Au milieu de ce charivari d’injures, d’incompréhension ou d’indulgence dédaigneuse, un homme que je n’avais jamais vu vint au devant de moi, le soir de la seconde, près du petit bureau du contrôle de l’Œuvre. C’était M. Henry Bidou (1). Jamais je n’oublierai cette minute. Il me félicitait et ajoutait : - Maintenant, il faut vite donner une nouvelle pièce. - Et qui voudra me la jouer ? - Apportez la moi. Peut-être pourrais-je vous la faire jouer… Le lendemain, je portais à M. Henry Bidou Le Pont de l’Europe qu’il faisait jouer par les Jeunes Auteurs à l’Odéon les 3O novembre et 13 décembre 1927 ».

La pièce connaîtra une critique négative, avec toutefois quelques opinions favorables.

 

Dullin et Jouvet, partenaires d’un premier échec

Dullin, comme il l’avait promis, monte Patchouli. La pièce est créée en janvier 1930. Il invite Jouvet, Pierre Renoir et Valentine Tessier à l’avant dernière répétition. Ces derniers sont tellement emballés que Jouvet demande de présenter lui-même la pièce dans le programme. La veille de la générale, Dullin envoie une lettre à Salacrou dans laquelle il s’engage à lui monter ses cinq prochaines pièces.
Et, raconte Salacrou: « Le soir de la générale, j’allais au théâtre au milieu de la représentation. Patchouli était déjà tombé et sa chute tournait à la catastrophe. Le public s’était tout de suite éloigné de la scène. Maintenant il s’en rapprochait pour rire. Il ne participait pas à la pièce, il la regardait comme on regarde un ivrogne dans la rue ». La critique est exécrable: « Comment expliquer que des hommes de théâtre aussi avertis que Dullin et Jouvet aient cru à la pièce en lisant le manuscrit ? Comment expliquer l’enthousiasme de Dullin pendant deux mois de répétitions ? Comment expliquer l’émotion d’hommes de théâtre comme Renoir et Jouvet, seuls dans la salle, à la dernière répétition de travail ?… Bientôt je compris qu’on avait joué devant le public une autre pièce. Le public étant intervenu et, par sa présence même, il avait modifié la pièce. Bouleversante la veille, elle était inécoutable le lendemain… Tristan Bernard dit : l’Art Dramatique est une science exacte dont on ignore les lois. Les lois introuvables, c’est dans la collaboration du public qu’elles se perdent. Un homme de théâtre a écrit un jour : l’auteur écrit une pièce, le metteur en scène en créée une autre, les acteurs en jouent une troisième, et le public assiste à une quatrième ». Giraudoux écrira néanmoins de Patchouli : « Ce n’est pas une pièce de jeune, c’est la pièce de la jeunesse. Je l’ai écoutée avec une émotion qui, pour la circonstance, a été toute neuve ».

Tandis que Dullin gardait Patchouli, Jouvet, en dédommagement de cette pièce qui lui échappait, « avait la promesse de Dullin et la mienne, que je lui donnerais mon prochain manuscrit… Avant la fin de l’hiver, j’achevais Têtes brûlées (premier titre d’Atlas Hôtel) et apportai ma pièce à Jouvet. Dix fois de suite il me fit venir dans sa loge, me lisant des passages, des répliques, qu’il entrecoupait de cris de joie et de contentement, et tout à coup, il me regardait, inquiet. Jouvet, dont j’ignorais les incessantes hésitations, ne se décidait pas… Le onzième soir, je reprenais mon manuscrit et me réfugiais à l’Atelier. - Jouvet ne la jouera pas - Est-ce sûr ? - Oui - Alors je la prends » déclare Dullin, qui monte donc Atlas Hotel à l’Atelier le 15 février 1931.

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