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Une première quasi-réussite

La pièce fut assez bien accueillie par la critique, connut une carrière honorable et Dullin, un triomphe personnel. Salacrou était devenu son auteur fétiche, à l’instar de Giraudoux pour Jouvet. Dullin s’emballe à la lecture des Frénétiques. Il confie le matin même la pièce à Renoir, et le soir, Salacrou retrouve un Jouvet atterré: Renoir croit reconnaître dans le personnage de Lourdalec, qui asservit les êtres pour son intérêt personnel, une puissante personnalité parisienne - qui était précisément son modèle ! Jouvet craint un scandale ! Dullin, lui, semble bien content d’avoir déjà deux pièces du même auteur. Jouvet a refusé Les Frénétiques: « Avant les révélations de Renoir, il était plein de feu. Peut-être se fût-il éteint par la suite, mais ce bel enthousiasme du premier soir et de la première lecture devrait me rassurer. Et pourtant j’ai mauvaise conscience. Ai-je abandonné les corvées du cinéma pour devenir un fournisseur de théâtre ? Aurai-je écrit Les Frénétiques si je n’avais pas eu le vif désir d’être joué par les Cinq de chez Jouvet ? ». La pièce fut créée le 5 Décembre 1934 au Théâtre Daunou dans une mise en scène de Raymond Rouleau.

C’est après Les Frénétiques que Salacrou s’assagit, en quelque sorte, et accorde plus de simplicité à son écriture. Ses premières pièces, qu’il qualifiera de pièces d’essai à l’expression tourmentée et aux sentiments excessifs, vont faire place à des intrigues plus riches et plus solides, mais son théâtre, toujours dérangeant, restera celui de l’angoisse, de l’échec et de l’amertume.

Pour pallier les difficultés financières de son auteur, Dullin lui propose le poste de secrétaire général de son théâtre, un travail qui consistait essentiellement à rédiger une petite revue de théâtre Correspondance qui, à l’Atelier, tient lieu de programme. Salacrou annonce, dans Correspondance, la création par Dullin d’un comité de rédaction de cinq jeunes auteurs : P-A Breal, Morvan-Lebesque, André de Richaud, Armand Salacrou et Camille Simone-Sans.

Et également la création des mardis de l’Atelier. Une entreprise à la Dullin : travailler 2 mois sur la pièce d’un jeune inconnu, pour la jouer 4 fois, 4 mardis, et recommencer ce tour de force 4 fois par an, tout en jouant et répétant les spectacles réguliers… « Je propose à Charles de voir les trois autres du Cartel, pour faire de Correspondance le programme des quatre théâtres, une revue dont l’importance deviendrait vite considérable. Je vois Jouvet, je vois Baty, je suis découragé avant de voir Pitoeff. Jouvet : -Tu comprends, mon p’tit gars, chacun chez soi… »

On reconnaît là le caractère de Salacrou qui possédait déjà l’aptitude de conception et d’organisation qui allait éclater avec la création de l’agence de publicité qui lui ouvrirait les portes de la fortune. Une autre preuve de l’appétit d’innovation et de réalisation qui taraudait Salacrou : « Depuis longtemps convaincu que le théâtre doit se nourrir d’auteurs nouveaux, j’écrivis, dans une page entière de France-Soir, en décembre 1938, une grande lettre au ministre de l’Éducation Nationale, Jean Zay, qui était mon ami, en réclamant la création d’un Centre Dramatique. C’était alors une expression presque inconnue » .

Il avait donc, avant la lettre, proposé la création de ces Centres qui allaient plus tard, sous Malraux, proliférer.

Mais il fut, comme beaucoup d’autres, bien déçu. Des années plus tard, il déplorait : « La plupart des Centres servent d’abord les envies créatrices des metteurs en scène qui les dirigent. Et la grande naissance d’auteurs nouveaux, je ne l’ai pas connue… Pourtant ils attendaient ; Ionesco, Beckett, Dubillard, Adamov, Billetdoux, et dix autres, tous révélés par le théâtre privé, pas un par un de nos metteurs en scène directeurs de Centres. L’un d’entre eux disait ces jours ci : je ne joue que les morts. Je ne veux pas, dans mon travail, être emmerdé par un auteur vivant .»

Après Les Frénétiques Salacrou donne Un Homme comme les autres ( ex L’anneau de cheveux ) au Théâtre de l’Œuvre, qui connaît un joli succès. « Un homme aimé, pour être aimé jusque dans sa nature d’homme, dit à sa femme ce qu’il est, et perd l’amour de cette femme, écœurée ».

Salacrou retrouve ensuite son cher Dullin, pour La Terre est ronde à l’Atelier.
C’est un drame sur Savonarole, évoquant la lutte éternelle entre la chair et l’esprit: « Avec La Terre est ronde, je n’ai pas voulu écrire une pièce historique… parce que ce n’est pas seulement Florence 1492-1498 que j’ai essayé de montrer. Ce sont les vivants d’un jour, les vivants comme nous. Ils furent vivants et nous serons morts. La terre tourne, les temps reviennent. Les vivants meurent et nous l’oublions comme nous oublions que la terre est ronde. Je vis tout à coup ces personnages vivre pendant une méditation sur la pureté, sur la dureté, sur la mort ». De leur collaboration à cette pièce, Dullin dira, parlant de Salacrou: « C’est dans ces heures que j’ai le plus appris à l’estimer et à le tenir pour un grand auteur dramatique » .

 

Un premier succès authentique

Une Femme libre ( ex Lucie Blondel ) créée au Théâtre de l’Œuvre le 4 octobre 1934, fut le premier vrai succès d’Armand Salacrou. C’est l’histoire d’une femme qui, par crainte d’une vie bourgeoise, s’enfuit à deux reprises pour se retrouver libre. L’auteur reconnaît : « J’avais enfin mon premier succès, celui des queues devant le théâtre et du sourire de la dame du vestiaire. Un soir, il entre au théâtre et interroge la dame du vestiaire : - Alors, ça marche toujours ? - Si ça marche ! Ce soir j’ai 29 manteaux de vison…».

Mais, dans les notes publiées à la suite de l’édition de la pièce, son pessimisme ne peut s’empêcher d’apparaître: « Je ne partageais pas la joie de Paulette Pax ( la directrice du théâtre ) devant un de ces succès parisiens qui naissent avec l’automne et meurent avec les premières fleurs. Pensez aux 15 pièces nouvelles que l’on joue chaque année à Paris depuis 3OO ans. La littérature dramatique est un immense cimetière abandonné et tout rempli de fosses communes… Avec leurs tragédies, les écrivains dramatiques se dressent comme des géants solitaires dans des siècles déserts ».

L’Inconnue d’Arras créé à la Comédie des Champs-Élysées en novembre 1935, devait être montée par Pitoeff, et Ludmilla jouer le rôle de l’inconnue. Malheureusement un désaccord grave sépara l’auteur et le metteur en scène au sujet du reste de la distribution. C’est Lugné Poe, qui ayant pris connaissance de la pièce, décida de la monter, dans un enthousiasme délirant.

L’auteur se souvient : « À la générale, devant certaines réactions du public et l’incompréhension de la salle, Lugné Poe, en coulisses, accablé près d’un portant, murmurait des injures. Ils ne comprennent pas, disait-il avec une sorte de volupté orgueilleuse qui devait lui parler de ses premières luttes et de ses vingt ans » .

Le sujet est en effet original et inattendu : Un homme se tue lorsqu’il apprend que sa femme le trompe. Pendant la minute qui s’écoule entre le moment où il tire son coup de revolver et celui où il expire, il va revoir toute sa vie. C’est cette minute qui constitue la pièce. La critique fut mitigée, mais la pièce passa toutefois largement la centième représentation.

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