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Premiers essais dans l'art dramatique

Juin 1940, Jean-Paul Sartre est fait prisonnier en Allemagne. À l’occasion de Noël, sous l’instigation d’un père jésuite, Jean-Paul Feller, Sartre, quoiqu’athée convaincu, par solidarité pour ses camarades d’infortune du stalag 12 D accepte d’écrire un jeu scénique de circonstance : Barjona ou le Jeu de la Douleur et de l’Espoir. Le drame met en scène de pauvres villageois près de Bethlehem mourant de faim sous le joug de Rome. Leur chef, Barjona, désespéré et ne sachant comment leur venir en aide, tente de les persuader de ne plus mettre d'enfants au monde, par protestation contre l'oppression de Rome et le silence de Dieu. Des Mages apparaissent conduits par une étoile. Bariona les récuse comme de vieux fous, en leur montrant la misère de son peuple. Quoique misérables, n’écoutant pas leur chef, les villageois suivent les Mages jusqu'à Bethlehem à la recherche du Roi nouveau-né. Barjona, fou de colère, tente d’atteindre l’enfant avant tout le monde pour le tuer. Arrivé trop tard à la crèche, il tombe à genoux, bouleversé par le spectacle d’adoration qui s’offre à lui. L’auteur s’abstient de donner une conclusion… Mais il accepte d’interprèter le rôle du roi Mage Balthazar…

Libéré en 1941, Jean-Paul Sartre rentre à Paris, reprend ses fonctions de professeur. En compagnie de Simone de Beauvoir il fréquente assidûment le Théâtre de la Cité ( anciennement Théâtre Sarah Bernard, débaptisé ) que dirige Charles Dullin. Il rencontre Jean-Louis Barrault et lui soumet sa première pièce qu’il vient d’achever, Les Mouches. Jean-Louis Barrault s’engage à la mettre en scène pour se récuser ensuite. Charles Dullin accepte alors le manuscrit. Reprenant à son compte le drame antique des Atrides, Sartre met en scène Oreste de retour d’Argos. Sa sœur Électre le supplie alors de venger leur père, le roi Agamemnon, assassiné par Égisthe devenu par la suite l’amant de leur mère Clytemnestre. La vengeance de son frère accomplie, Électre se rétracte et se repent. Oreste, en homme libre, assume pleinement son geste. Abandonné de tous, maître de lui-même, il quitte Argos, poursuivi à jamais par le bourdonnement incessant d’une multitude de mouches que sont les Erinyes, déesses du remords.

La répétition générale eut lieu le mercredi 2 juin 1943 à 21h. Ce jour-là dans l’après-midi un officier allemand avait été tué près de la Madeleine. Apparemment cette mort n’eut pas d’incidence sur la soirée, comme on pouvait le craindre. Cependant, Simone de Beauvoir se rappela plus tard qu’il fut  «  Impossible de se méprendre sur le sens de la pièce . Tombant de la bouche d’Oreste, le mot Liberté explosait avec éclat ». 3

D’après Charles Dullin, la pièce fut accueillie avec des mouvements divers. Un haut fonctionnaire sortit de sa loge en pleine représentation en claquant les portes. Alain Laubreaux 4 sautait de temps en temps de son fauteuil criant à haute voix «  C’est de la provocation ! ». Maurice Toesca, chef de cabinet adjoint au Préfet de Police nota : «  Un de mes voisins résume son impression :   Rhétorique et Music-Hall !  ». Certains critiques se posèrent la question : un philosophe et un romancier novice serait-il forcément un bon dramaturge ? D’autres, parmi lesquels celui du Parizer Zeitung ( sic ), étaient conscients d’avoir assisté à une œuvre avec laquelle on devait compter.

Au soir de la générale des Mouches , Jean-Paul Sartre fit la connaissance d’un autre jeune écrivain, épris comme lui de théâtre : Albert Camus. Ce soir là, nait entre les deux hommes une amitié profonde qui ne devait se rompre qu’en 1953 pour leurs divergences politiques.

3 Combat 03/01/1951
4 Critique dramatique du magazine pro-allemand dans Je suis partout

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