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Extrait

 

PAOLO - PAOLI

Nous sommes en 1913, L'abbé Saulnier, vicaire de Notre-Dame de Lorette et aumônier de la Fédération des Jaunes de France (ouvriers briseurs de grève) est en pourparlers avec l'industriel anticlérical, Florent Hulot-Vasseur, plumassier et fabricant de boutons d'uniformes militaires

"...

L'Abbé (lisant) : « Si, cédant aux objurgations des fanatiques de la protestante Audubon Society, dont les accointances avec les industries rivales de la plume ne font hélas! plus aucun doute (car comment expliquer l'intensité des attaques, et surtout leur continuité, sinon par des subsides abondants, répétés, subsides que les sociétés protectrices ou scientifiques, généralement assez démunies de ressources, sont, que l'on y réfléchisse, tout à fait incapables d'alimenter...». Ici, je ferme la parenthèse que j'ai ouverte à « car comment s'expliquer...», et je reviens à l'idée principale: « Si, cédant à cette campagne d'inspiration éminemment antifrançaise et, comme nous l'avons vu plus haut, protestante...»

Hulot-Vasseur (s'arrêtant) : Ah non! Que vous attaquiez les protestants une fois, deux fois, passe encore, mais pas une trentaine de fois. Vous me ridiculisez, à la fin!

L'Abbé (vexé) : Il faut, cher monsieur Hulot-Vasseur, savoir ce que l'on veut, et je pensais que vous vouliez obtenir, pour votre fabrique de boutons, des ouvriers jaunes. Me serais-je trompé?

Hulot-Vasseur : Hélas !

L'Abbé : Dans ce cas, vous devez admettre que la Fédération Nationale des Jaunes de France ne vous viendra en aide, à vous qui n'êtes pas, disons les choses comme elles sont, un patron catholique, que si vous lui donnez un gage de votre bonne volonté. Nos Jaunes sont à l'heure actuelle très demandés, monsieur Hulot-Vasseur. De plus, les tracas que vous connaissez en tant que plumassier, vous les devez aux protestants. Il est donc très normal que, dans Le Jaune, les agissements protestants soient explicitement dénoncés. (Pause.) Vous êtes drôle!

Hulot-Vasseur (las) : Je le sais, qu'il me faut passer par ces Fourches Caudines! Seulement mettez-vous à ma place: me voilà obligé d'écrire, ou plus exactement de signer, dans une feuille cléricale, un article polémique sur un sujet qui ne m'intéresse plus beaucoup, et sous une forme que je n'aurais jamais adoptée. C'est tout de même vexant!

L'Abbé : Et moi, croyez-vous que je n'éprouve pas un serrement de coeur, à la pensée de tous ces petits cadavres, de tous ces oiseaux morts qui se retrouveront sur les chapeaux des dames?

Hulot-Vasseur : Petits cadavres! Vous mettez justement le doigt sur la plaie! Mais sacrebleu, s'il y a quelque chose à démontrer, c'est cela: que nous ne sommes pas des assassins. Or, jusqu'à présent, rien dans votre texte... ( Il marche).

L'Abbé : J'ai vécu plus d'un demi-siècle, monsieur Hulot-Vasseur, mais d'homme aussi nerveux, aussi impatient que vous, je n'en ai jamais rencontré, ni dans cet hémisphère ni dans l'autre!... Vous croyez que je tourne autour du pot? Eh bien, écoutez! (Il cherche dans ses papiers, ne trouve pas.) Nom de Dieu, je ne rêve pas, je l'ai faite, cette tirade sur la mue! (Il trouve un feuillet, avec soulagement.) Ah! (Lisant): « Dieu, dans sa prévoyance, fait repousser les plumes des oiseaux. Il donne mille vêtements successifs à la créature toute nue...» Zut! La suite manque!

Hulot-Vasseur : Ne serait-il pas plus simple que vous me montriez l'article une fois terminé?

L'Abbé (ayant trouvé le feuillet qu'il cherchait rageusement) : Voilà! (Lisant): « N'en déplaise à nos vils calomniateurs, les plumes perdues à l'époque de la mue constituent la majeure partie de l'industrie plumassière. Le volatile perd ses plumes et l'indigène n'a ensuite qu'à les ramasser. (Enflant la voix) Par quel incompréhensible raisonnement peut-on interdire à cet indigène de vendre ce qu'il trouve sur son sol? Et que ce raisonnement, ce soient aujourd'hui les Anglais qui le tiennent, eux qui, dans leurs colonies...»

Hulot-Vasseur : Enfin, où avez-vous la tête? La Grande-Bretagne m'achète des boutons, mon cher! Et je ne vais pas sacrifier le bouton à la plume, industrie de toute manière compromise. (Avec un geste large) L'avenir appartient au chapeau canotier!

L'Abbé (sec) : Monsieur Hulot-Vasseur, si vous voulez renoncer...

Hulot-Vasseur (s'énervant) : Je ne renonce à rien du tout! je voudrais simplement que nous réglions notre affaire.

L'Abbé : Soit!

(Il met les feuillets dans sa poche, s'assied et croise les bras.)

Hulot-Vasseur (s'asseyant près de l'Abbé) : Dites-moi, vos jaunes... Vous me garantissez leurs capacités?

L'Abbé : Je croyais m'être suffisamment étendu sur ce sujet pour que...

Hulot-Vasseur : Vous m'excuserez, mais étant donné vos tarifs...

L'Abbé : Je sais, les jaunes de la Sainte-Barbe sont moins chers que les nôtres. Seulement il y a jaunes et jaunes.

Hulot-Vasseur, las : Sans doute, mais vous ne m'ôterez pas de l'idée que sur le chapitre de la formation professionnelle, les « travailleurs libres », à quelque groupement qu'ils appartiennent...

L'Abbé : Je vois où vous voulez en venir, ou plus exactement en revenir : à votre vieille idée de faire encadrer nos jaunes par une vingtaine de vos rouges. Mais la Fédération acceptera difficilement une telle p roposition, car les idées sont contagieuses. Vous faites bon marché de la faiblesse ouvrière.

Hulot-Vasseur : Et vous, de mes décisions! Car j'ai décidé, irrévocablement décidé, de garder pour instruire vos jaunes une vingtaine de mes anciens ouvriers. (provocant.) Et j'ai décidé aussi de mettre à la tête de cette équipe Robert Marpeaux.

L'Abbé suffoqué : Vous...

Hulot-Vasseur : Qu'y a-t-il là de si extraordinaire?

L'Abbé : Ah, il n'est pas extraordinaire que vous alliez chercher, pour vous tirer d'embarras, justement l'homme...

Hulot-Vasseur : L'homme qui, étant mon obligé, peut difficilement me refuser...

L'Abbé : Ainsi, vous comptez sur sa reconnaissance? Vous avez la mémoire courte! (Pause) Je n'évoquerai pas la manière inqualifiable dont il paya jadis ma sollicitude, mais songez que vous-même, chaque fois que vous avez fait appel à lui...

Hulot-Vasseur : J'ai fait appel à lui en un temps où, fraîchement cocufié par Paolo, il était fort mal luné, mais je suppose que, les années passant... (L'Abbé se renfrogne, il rit) Il est vrai que vous, vous ne vous êtes jamais fait à cette situation.

L'Abbé : C'est que je prévoyais depuis toujours le dénouement qui, hélas! n'a pas manqué de se produire. (A voix basse, sinistre) Rose a quitté avant­hier le boulevard de Latour-Maubourg.

Hulot-Vasseur : Répudiée? Mais alors, le mari va de nouveau avoir charge d'âme, et se montrer plus conciliant.

L'Abbé : Les choses ne sont pas si simples. Je tiens de source à peu près sûre que Rose n'a pas reparu au foyer conjugal. Personne ne sait, personne n'a pu me dire... (Douloureusement.) Peut-être, à l'heure qu'il est, erre-t-elle sur les berges de la Seine, en proie à une tentation plus terrible encore...

(Entre à droite, Rose, très intimidée, mais cherchant à n'en rien laisser paraître. L'Abbé sursaute. Hulot-Vasseur, également étonné, fait un pas au-devant de Rose.)

Rose : Excusez-moi, monsieur Hulot-Vasseur, mais... Hulot-Vasseur : Mais je suis très heureux de vous voir. Asseyez-vous, je vous en prie.

Rose (inclinant la tête) : Monsieur l'abbé...

(Elle s'assied, mal à l'aise.)

L'Abbé (s'avançant vers Rose) : Rose, quelle... quelle surprise! Nous étions... j'étais abominablement inquiet. Pourquoi n'avoir pas fait un petit signe, malgré... malgré tout? Savez-vous que j'ai même craint...

Hulot-Vasseur : Eh bien, vos craintes n'étaient pas fondées puisque, Dieu merci, cette jeune femme...

L'Abbé (à Rose) : En tout cas, si à l'avenir vous avez besoin de quelque chose... d'une aide... matérielle... ou morale, n'hésitez pas... (Pause) J'espère que vousavez trouvé un gîte?

Rose (aigre): Vous êtes bien curieux, monsieur l'abbé.

Hulot-Vasseur : Laissez donc souffler mes visiteuses!

(Il se lève pour éconduire l'Abbé.)

L'Abbé (comprenant que sa présence devient inopportune) : J'allais, de toute manière, vous quitter, monsieur Hulot-Vasseur. On m'attend à la Fédération. Mais comme de nouvelles données, à ce que je vois, risquent de modifier encore vos « décisions », il me semble préférable d'ajourner... Je passerai vous voir demain matin, après ma messe.

Hulot-Vasseur : C'est ça, à demain!

L'Abbé : À demain. (A Rose: ) Dieu vous garde, mon enfant.

(Il sort, non sans se retourner furtivement.)

Hulot-Vasseur : je suis désolé de cet accueil saugrenu, mais pour se débarrasser de l'abbé Saulnier...

(Il rit.)

Rose (très inquiète) : Il vous a parlé de moi?

Hulot-Vasseur (presque tendre) : Pas assez, à mon gré. (Posant une main légère sur l'épaule de Rose.) Reconnaissez-vous le repaire?

Rose : Très bien.

Hulot-Vasseur : Votre visite remonte pourtant à...Un certain nombre d'années! (Pause.) Mais parlons!

..."

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