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La liberté et la mort

Démobilisé en juillet 40, il reste dans le midi de la France et se fait tout d'abord pêcheur, puis bûcheron. En lisant L'Éclaireur de Nice, il apprend qu'un nouveau concours est lancé à l'intention des auteurs dramatiques. Il remanie alors Orphée, et les personnages, de 37, passent à 7. Dans le Jury Paul Reboux, Jean de Létraz, Francis Carco et Marcel Achard sont ses supporters, et, cette fois encore, Orphée triomphe des autres manuscrits. Marcel Achard lui donne une lettre de recommandation pour Louis Ducreux qui est alors, avec André Roussin directeur d'une troupe marseillaise Le Rideau Gris. La pièce ne verra le jour qu'en 1943 au Vieux Colombier. C'est un « bide ».

Dans le même temps, Fresnay découvre Le Nœud Gordien qui dormait dans un tiroir depuis 1939, et envisage de monter la pièce à la Comédie des Champs-Élysées, mais le projet n'aboutira pas. Fresnay attendra 1948 pour présenter à la Michodière Pauline ou l'Écume de la Mer qu' Arout avait commencé à écrire en 1936. La pièce, interprétée par Pierre Fresnay et Alice Cocéa en tête de distribution, est prévue pour un nombre très limité de représentations, compte tenu de son style, qui n'était pas celui de la Michodière. La pièce sera cependant jouée 100 fois.

Entre temps, il se mariera avec une jeune étudiante, Renée, qui deviendra ingénieur, situation rarissime pour une femme. Grande, sans éclat particulier, dépassant d'une demi tête Gabriel, elle est d'approche timide et quelque peu sévère, préférant rester en retrait. Elle restera en effet toujours dans l'ombre de son écrivain de mari, avec lequel elle collaborera tout au long de sa carrière. Certaines pièces seront d'ailleurs signées Gabriel et Renée Arout : Appelez-moi Maître, C'est un Vagabond... Ce couple était sans histoire, et aucun journaliste ne trouva jamais auprès de lui matière à potins. Son origine slave le faisait très attaché au sentiment familial, et il gardait pour son frère Georges, traducteur quelque peu déphasé, une affection très attentionnée. Il restait en effet slave au delà de toutes les influences que lui avait inculqué la culture française. Il était particulièrement imprégné des auteurs russes, notamment Dostoïevski, dont il adapta Crime et Châtiment et Tchékhov dont l'œuvre l'inspira à deux reprises : Des pommes pour Eve et Cet Animal Étrange... Son style est à la fois tendre et grinçant, et il sait manier l'humour, celui-ci étant toutefois différent de celui de ses confrères, et s'apparentant plus ou moins à Gogol. Son rêve était de pouvoir adapter L'Idiot de Dostoïevski.

Après le succès de Pauline qui lui met le pied à l'étrier, ses pièces se succéderont sans discontinuer. Il assistera à toutes les répétitions, intervenant rarement, et seulement quand on le lui demande. Il a révélé : « Je travaille très lentement. J'ai commencé Pauline en 1936 et je n'arrivais pas à résoudre certaines difficultés de construction. Une alerte pendant l'occupation me bloqua dans le métro pendant deux heures et c'est alors que le premier acte s'imposa à moi. Je suis très attaché à un thème essentiel : celui de la mort, exactement de la liberté que nous pouvons avoir par rapport à la mort. Dans Le Bal du Lieutenant Helt, le héros organise son propre assassinat. C'est une idée que j'avais donnée à Louis Ducreux pour le dénouement de La Part du Feu. Comme il n'a pas été amené à l'exploiter, je la lui ai reprise. Dans le cas de Nina au contraire, Roussin a écrit une comédie qui est bien de lui, à partir d'une idée que je lui avais apportée. Il ne s'agit pas de collaboration, mais d'échanges. La seule personne avec qui je collabore vraiment est ma femme. Mon maître en matière de théâtre est Steve Passeur qui a su renouveler les conditions de la tragédie antique. Je fais des adaptations pour me rassurer, car l'écrivain, lorsqu'il reste sans écrire, craint de ne plus savoir le faire. Si je prends des libertés avec l'original, c'est en vertu d'une convention passée avec l'auteur étranger. Le canevas, les personnages, la situation que sa pièce me proposent m'intéresse. Je me réserve le droit de rêver dessus ».

En 1963, il adapte très librement, à l'intention de Pierre Brasseur et de sa compagne d'alors, la chanteuse Catherine Sauvage quelques nouvelles de Tchékhov dont La Dame au Petit Chien qu'il nommera tout d'abord Le Roi de l'Univers. Brasseur jouera successivement un petit employé de bureau, un bourgeois fortuné et un dandy. Catherine Sauvage sera La Dame au Petit Chien. Les deux comédiens joueront la pièce en tournée mais seulement pour quelques représentations. Cette œuvre, qui deviendra Cet Animal Étrange sera créée à Paris au Théâtre Hébertot par Delphine Seyrig et Jean Rochefort.

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