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L’après En Attendant Godot

Encouragé par Roger Blin et le comédien Jean Martin 1, Beckett se met à l’écriture d’ une nouvelle pièce qu’il intitule Fin de Partie.

À la suite de l'énorme succès d' En Attendant Godot, on s’attend à ce que les directeurs de théâtres s’arrachent le nouveau manuscrit. Il n’en est rien . Après bien des refus et des déceptions parisiennes, c’est au Royal Court Theater de Londres, le 1er avril 1957 que la pièce est créée, au grand dam d’Arthur Adamov et d’Antoine Blondin. « C’est un scandale! » écrit le premier 2« Mon sang ne fait qu’un tour ! »3 s’indigne le second.

Devant ces véhémentes protestations, Maurice Jacquemont, directeur du Studio des Champs-Élysées, prend le risque d’afficher le spectacle, au retour des représentations londoniennes.

Sans connaître le triomphe de Godot, Fin de Partie, présentée dans une salle de deux cents places, fait le plein , pendant plusieurs mois. S’y précipitent les inconditionnels de l’auteur.  Ce dernier admet que son oeuvre est « assez difficile et elliptique,... le texte (est) plus inhumain que (celui de) Godot ». 4

Alors qu’il souhaite se retirer du monde pour travailler en paix, Beckett, inquiet du sort réservé à ses œuvres, ne peut s’arracher de ses contacts parisiens. Certes, on ne le voit jamais dans les réunions mondaines. Mais, en tant qu’ Irlandais de bonne souche, on le retrouve souvent dans les bars de Montparnasse, accompagné de jeunes femmes. Suzanne accepte la situation. Fatiguée sans doute de son rôle d’infirmière et de mère par procuration, elle a repris en partie sa liberté. Elle et Beckett ne se quitteront jamais mais leur existence désormais sera parallèle et non plus unie.

Par un besoin impétueux de remettre sa vie en question, Beckett écrit en anglais une longue tirade autobiographique Krapp’s Last Tape, traduction française: La Dernière Bande.

Ce monologue de quarante minutes constitue la première partie d’une reprise de Fin de Partie à Londres, sous la direction de Roger Blin. Les répétitions en Angleterre sont fastidieuses et épuisantes. Les journalistes, les photographes envahissent la salle des répétitions à tout moment. Blin jaloux de son autorité accepte difficilement les réflexions et les suggestions de Beckett. Ce dernier s’énerve, se braque et menace de claquer la porte à tout bout de champ. L’ambiance est électrique. Le jour de la première représentation sonne la délivrance.
Le lendemain matin , les articles se montrent décourageants. Alors que le critique dramatique de l’Observer avait écrit en son temps: « Dans les salons, ce sera nécessaire pour les années à venir d’avoir vu En Attendant Godot », cette fois-ci il démolit l’auteur par une giclée de vitriol.

De retour à Paris, Beckett, amer et désappointé, se consacre toutefois à la traduction française de La Dernière Bande.

Un honneur imprévu vient le distraire dans son travail. L’université Trinity de Dublin, là même où il avait fait ses études supérieures et enseigné la littérature moderne, lui décerne le titre de Professeur Honoris Causa. Beckett n’annonce la nouvelle qu’à Suzanne. Il se sent si seul, si incompris, si loin des autres qu’ il lui paraît dérisoire de faire partager sa fierté à quiconque de ses amis.

C’est à Roger Blin, encore une fois, que Beckett confie le soin de monter La Dernière Bande, au Théâtre Récamier. Il souhaite que Roger joue le seul rôle de la pièce: Krapp, mais le comédien, physiquement mal en point, « en avait un peu marre de jouer tous les vieux cons de Beckett ». 5
Ce refus fut cause d’une certaine fâcherie entre les deux hommes pendant quelque temps.

En 1962, Jean-Louis Barrault, nouveau directeur de l’Odéon-Théâtre de France, demande à Roger Blin de reprendre En Attendant Godot, sur la scène du Luxembourg. Les répétitions se passent mal. Entre Barrault et Beckett, ce sont des discussions permanentes. Roger Blin déteste les querelles, il prend, néanmoins, le plus souvent le parti de l’auteur comme premier responsable de l’œuvre. Beckett lui en est reconnaissant et leur brouille est effacée.

1 Comédien qui avait interprété le rôle de Lucky dans  En attendant Godot
2 Arts 27 mars 1957
3 ibid
4 Beckett’s letters on End game
5 Roger Blin, souvenirs et propos recueillis par Lynda Bellity Peskine ed. Gallimard1986

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