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L’Âge, l’ennemi implacable

De retour de son unique voyage à New York, Sam est victime d’une seconde crise cardiaque, une première avait été bénigne, mais celle ci est sévère et exige une l’opération.

Cette alerte oblige Sam à interrompre ses voyages à travers le monde. Désormais, il doit renoncer aux répétitions lointaines et faire confiance aux divers metteurs en scène étrangers qui montent ses pièces aux quatre coins de la terre. Par bonheur, ses activités parisiennes ont de quoi l’occuper. Les lettres de propositions de metteurs en scène, de producteurs de cinéma, ou de télévision s’accumulent sur son bureau à telle enseigne qu’il écrit à une amie : « Je vais me consacrer pendant quatorze semaines à un non-stop Théâtre - Cinéma -Télé ». 1

Malheureusement de gros soucis viennent troubler tous ses projets. Sa santé lui donne de nouvelles inquiétudes. Il lui faut subir deux opérations aux yeux, une vieille plaie du poumon se réveille et, à la moindre fatigue, son cœur fragile bat la chamade.

En outre, Sam souffre dans son orgueil de créateur. Il n’arrive plus à composer des œuvres de longues haleine. Il en accuse l’évolution du Théâtre. N’est-ce pas de la mauvaise foi ? La soixantaine n’est-elle pas la vraie coupable ? Quelques années plus tard, le vieil écrivain avouera : « J’ai à parler n’ayant rien à dire, rien que les paroles des autres. Ne sachant pas parler, ne voulant pas parler, j’ai parlé, personne ne m’y a obligé, il n’y a personne. C’est un accident, c’est un fait ». 2


L’Âge, source des honneurs

Néanmoins, pour Beckett, le temps des honneurs est venu se conjuguer avec celui des regrets . Le Schiller Théâtre lui offre de mettre lui-même en scène Fin de Partie. L’Université d’Oxford lui propose la chaire de poésie. Les éditions de Minuit, sous l’impulsion de Jérôme Lindon, publient toutes ses œuvres passées et futures. Certains ouvrages font l’objet d’édition de luxe.

En octobre1969, préféré à André Malraux, Samuel Beckett reçoit le Prix Nobel de Littérature. Il accepte la distinction suprême mais il refuse de se rendre aux cérémonies de réception. L’ éditeur Jérôme Lindon le remplacera à Stockholm.

Trois ans plus tard, en 1972, Beckett est reçu à l’Académie des Lettres d’Allemagne. Cette fois il se rend à la célébration d’investiture.

Des « Festivals Beckett » sont organisés à Berlin à New York et à Paris, à Madrid, à Jérusalem. Les principales œuvres de l’auteur sont représentées sous les acclamations des publics divers.

Ces marques d’hommage semblent redonner santé à Beckett et lui permettent de voyager à nouveau. Au cours d’un séjour au Maroc, une scène de la vie quotidienne lui inspire une nouvelle comédie, Not I. Elle sera créée au Forum Theatre de New York, puis reprise à Londres, et enfin à Paris, au Théâtre du Rond-Point, par la Cie Renaud-Barrault.

Le rideau se lève dans l’obscurité. On perçoit quelques mots prononcés à toute vitesse. Le spectateur distingue péniblement, au centre de la scène, l’énorme bouche sillonnée de rides d’une vieille femme articulant des fragments de phrases. Le spectacle dure pendant moins d’un quart d’heure. Pendant que le rideau tombe la bouche articule toujours. Quoi ? des cris d’angoisse ? des bribes de souvenirs ? Une fois de plus, on ne le saura jamais.

Depuis sa nomination au titre d'administrateur général de la Comédie Française, Pierre Dux a souhaité afficher une reprise d’ En attendant Godot. Jusqu’alors, Roger Blin avait refusé. Fidèle aux comédiens de la création, il refusait une nouvelle distribution. Mais nous sommes en 1978, Lucien Raimbourg (Vladimir) et Pierre Latour (Estragon) sont décédés. Il n’y a plus de raison que la pièce ne poursuive sa carrière. Reprise sur la scène du Théâtre Français, En attendant Godot devient une oeuvre classique au même titre que le Cid.

Dans le cadre du Festival d’Automne de 1981, on fête au Centre Georges Pompidou les soixante-quinze ans de Samuel Beckett et les services culturels américains organisent des colloques et des expositions à l’Université de l’Etat d’Ohio et dans la ville de Buffalo.

En dépit du bruit fait autour de sa personne, Beckett se sent intimement humilié. Ses deux précédentes pièces: Pas Moi et Pas ne comportent que quelques répliques, quelques chuintements. Il ne peut aller plus loin et, désespéré, il le déplore: « Rien de bien intéressant, des bribes d’autotraduction... ».

En 1982, la détention pour délit d’opinion de Vaclav Havel dans son pays, bouleverse le monde des Lettres. Beckett se sent concerné et apporte son concours au Festival d’Avignon, lors d’une soirée organisée en faveur de l’écrivain tchèque, il écrit un texte très court intitulé Catastrophe.

Mai 1983, le Théâtre de la Tempête monte l’ultime créations de l’auteur: Premier Amour. Il s’agit de la « première nuit » d’un homme sans âge, dissertant désespérément sur « l’affreux nom d’amour ».

1 Lettre à Ruby Cohn
2 L’innommable 1972

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