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Extrait

LES DAMES DU JEUDI

 

Un temps. Elles sont assises toutes tes trois face au public. Loin l'une de l'autre. Elles se par­lent à elles-mêmes, ou elles s'adressent à Jean (époux de Marie et frère d' Hélène NDLR), qui est entré et les écoute, immobile, au fond.

Marie à Jean : C'était la meilleure solution, non ?

Hélène à Jean : Elles sont toujours contre moi. Je suis toute seule.

Sonia à Jean : Tu as vu comme elle est mauvaise ? Toujours après mon Victor... (Un temps.) Elle n'a pas été assez baisée, elle est coincée de partout. Les types qu'elle se choisissait, en plus, il fallait voir... La pauvre... Ou ils étaient mariés, ou ils étaient dingues, ou ils étaient cons... l'un n'empêchait pas l'autre, d'ailleurs ! Dans les manuels, ils appellent ça une conduite d'échec. (Un temps - à Jean.) Elle aurait mieux fait de coucher avec toi. Skoll !

Elle lève son verre et boit.

Hélène à Jean : Comment arrêter d'avoir peur ? Tout ce qui rampe, qui se dérobe, qui vous sort de partout. Les bruits, la nuit. Je pousse le fauteuil contre la porte, mais avec mes boules Quiès je n'entends rien, de toutes façons... Et les fenêtres ? Je ne vais pas mettre des barreaux partout ? Ce n'est pas difficile de briser une vitre - je pourrais crier autant que je veux...

Marie : Chaque soir. Je recule l'heure de me cou­cher, mais cela n'arrange rien. (Un temps.) J'occupe la moitié droite du lit. Je t'ai laissé ta place, ta table de nuit, ta lampe. (Elle a un petit rire.) Mais, pour lire, je t'emprunte ton oreiller. (Un temps.) Un calmant, d'abord. La plus petite dose. Je me fais des serments dont même moi je ne suis pas dupe : « Un seul, aujourd'hui... » Je garde les barbituriques pour les grandes occa­sions. Quand je décide de me donner une petite fête. De tomber dans le sommeil comme une pierre. Le trou. Le néant. Le paradis.

Sonia : Ne plus faire l'amour... ça ne me manque pas tellement. (Un temps - à Jean.) Tu m'as demandé, un jour, de coucher avec toi. C'était l'été. Marie était en Bretagne, avec les petites. Tu m'as fait tout un discours sur le plaisir que nous pourrions avoir, ensemble. Tu disais que j'avais une voix d'alcôve.(Un temps.) Pourquoi avez-vous toujours besoin de parler, tellement ? Je n'ai pas eu envie.

Hélène : Je ne vais plus à la campagne. Ici, il y a tout de même des voisins. (Un temps.) Mais dans les rues, la nuit, c'est le désert. D'ailleurs, je ne sors plus. Je ne mets pas la télévision trop fort pour entendre, si on essayait d'ouvrir. Je laisse la clef dans la serrure, je ferme le verrou...

Marie : Je choisis le livre le plus épais, le moins palpitant... Un essai sur la réforme monétaire, ou bien un article sur la fécondité des mariages dans le quart sud-ouest de la France entre 1720 et 1829... (Elle a un petit rire.) Ce qui me donne d'ailleurs cette culture étrange et pleine d'imprévus. Je m'accroche à chaque ligne, à chaque phrase, à chaque mot. J'éteins seulement quand mes yeux se ferment.

Sonia à Jean : Vous, les hommes, vous vous êtes toujours imaginés que j'avais du tempérament, à cause de mes manières. J'aimais plaire. J'avais besoin de plaire. (Un temps.) Où est-elle, la petite Sonia des années folles ? Quand j'arrivais au cours en robe du soir, après avoir dansé toute la nuit ? Je retroussais ma jupe sous mon tablier et je m'endormais sur mon pupitre, la tête dans les bras. Le professeur me demandait : « Je ne vous empêche pas de dormir ? » Je lui répondais : « Mais non, je vous en prie ». Et je me rendormais... (Un temps.) Le bal nègre !

Elle fredonne un air de cette époque.

Hélène : Et si j'ai un malaise, la nuit, toute seule ? Si je n'ai pas la force de téléphoner ? Je pourrais crever, personne ne s'en apercevrait ! Et pour entrer chez moi, avec tous ces verrous... (Un temps. À Jean.) Tu laissais la porte ouverte, entre nos deux chambres. Pour que je puisse t'appeler, tu disais, si le roi des Aulnes voulait m'emporter... WER REITET SO SPÄT DURCH NACHT UND WIND - ES IST DER VATER MIT SEINEM KIND...

Marie : Et dans le noir, chaque nuit, la même his­toire, toujours. (Jean sort.)Je commence à me tourner, à me retourner, à tourner et retourner dans ma tête ce que je n'ai pas fait, ce que j'aurais dû faire, ce que je ne peux plus faire. Je reconstruis ma vie, de toutes les manières possibles, mais toujours, à la fin, elle est en miettes... (Un temps.) Ils me font rigoler avec la sagesse des vieux... S'ils pouvaient, les vieux... (Un grand temps. L'horloge sonne un coup. Marie regarde sa montre.) Vous savez l'heure qu'il est ? Six heures et demi ! Il faut que je rentre ! (À Hélène.) Tu me déposes ?

Hélène : Bien sûr.

Sonia : Déjà ? Restez encore un petit peu, qu'est-ce qui vous presse tellement ?

Marie : Je dois passer prendre un manteau pour Laura, chez le teinturier. Il ferme à sept heures.

Hélène et Marie vont prendre leurs manteaux dans la pièce à côté.

Sonia : Tu iras demain... J'avais plein de choses à vous raconter... On n'a jamais le temps de se parler...

Voix d' Hélène : Ce sera pour jeudi prochain.

Sonia : Vraiment ? Vous partez ? Quel dommage !

Hélène revenant dans la pièce et embrassant Sonia : J'ai sûrement une contravention, en prime.

Sonia : Oh non, ils ne passent jamais ici. Alors, à la semaine prochaine !

Hélène sort.

Marie revenant dans la pièce en manteau : Dès que tu as du nouveau pour Tavel, tu me passes un coup de fil.

Sonia : Bien sûr ! (Elle embrasse Marie.) Avec Victor, on peut être tranquille...

Marie souriant : Oh oui ! À jeudi...

Elles sortent.

Voix de Marie : Merci pour le clafoutis !

Voix de Sonia : Merci pour le million !

Voix d' Hélène : Le million, c'est moi.

Voix de Sonia : À jeudi !

Voix d' Hélène : À jeudi !

Voix de Marie : À jeudi !

Un temps. Sonia rentre, laissant la porte entrouverte. Elle erre un moment dans la pièce, s'as­sied sur le lit, au fond. Un moment se passe. Puis on entend la voix à l'accent russe, la voix que l'on a entendue dans la pièce à côté.

La voix : Maïa devotchka, maintenant tu te reposes, tu es calme. Douchka, douchenka. Tu vas te coucher, maintenant, tu vas dormir. (Un temps, Sonia s'allonge.) Les petites filles doivent rester tranquilles. (Un temps.) Tu ne bouges plus. Tu ne parles plus. J'éteins la lampe, pour que tu dormes. (Un temps. Les lampes s'éteignent sur la scène. Il reste juste une lumière venant de la chambre à côté.) N'aie pas peur, Sonitchkâ, je laisse la porte ouverte. (Sonia pousse un petit gémissement.) Ne pleure pas, il y a de la lumière à côté. Ferme les yeux, maintenant, tu vas faire de beaux rêves. (Un temps. Le rideau se ferme lentement.) Bonne nuit, douchenka !

Rideau

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