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Extrait

LES HUSSARDS

ACTE 1

En Italie, en 1796, pendant la première campagne de Bonaparte. Nous sommes chez Joseph Lippi, drapier — quelque part dans la milanaise. Au lever du rideau, Marie Lippi, femme d'une cinquantaine d'années, mesure une pièce de drap que lui achète Mme Baglione. Assis sur le comptoir, regardant la scène, Joseph Lippi — grand et gras, la soixantaine — une bouteille de chianti sur les genoux et un verre à la main.

Mme Baglione : Le curé dit qu'ils vont occuper toute la province.

Maria Lippi : Cinq..., six..., sept... ( Elle continue à mesurer. )

Mme Baglione : Le curé dit qu'ils se conduisent avec la sauvagerie la plus effrayante. De vrais diables de l'enfer !

Joseph Lippi : Pour nous la guerre est finie, Madame Baglione ! Les Autrichiens n'ont pas voulu signer ! Qu'ils se débrouillent..., mais croyez-moi, qu'est-ce que les Français viendraient faire ici ? Milan est à plus de quarante kilomètres... et, tenez, à Milan, je le tiens de César Carotti qui a toujours de bonnes informations, ma foi, à Milan, les Français se conduisent très correctement. Ce qu'ils prennent, ils le paient en bon argent... comptant.

Mme Baglione : À Milan ! Et qu'est-ce qui loge à Milan ? Les chefs, l'état-major, mais dans les campagnes, qui va venir ?... La troupe ! La racaille, Joseph Lippi ! De la racaille ! Ils vous paieront votre bonne étoffe en assignats, qui n'ont même pas cours dans leur propre pays.

Joseph Lippi : À Milan, ils paient en or, César Carolli me l'a affirmé.

Mme Baglione : En or ?

Joseph Lippi : En or !

Mme Baglione : Eh bien ! moi, je tiens de Raphaël Visenti, qui vient de rentrer de la bataille, lui — pas comme vous ni comme votre fils Pietro, il n'a pas eu peur de se battre, lui —, eh bien ! ce qu'il raconte sur la conduite de ces sauvages, c'est à faire frémir. Et ils brûlent, et ils pillent, et sans respect ni pour les églises, ni pour les magasins, ni pour les femmes, qu'elles soient vieilles comme moi ou jeunes comme votre bru, et en tête de leurs régiments, savez-vous qui marche ? La guillotine !

Maria Lippi : La guillotine ! Santa Maria !

Mme Baglione : La guillotine !

Joseph Lippi : Et moi, je tiens de César Carotti que ce qu'ils prennent, ils le paient en or. Ils entrent dans un magasin — César Carotti a son père qui est cordonnier là-bas, à Milan ! Ils entrent chez le père de César. Des bottes, il en a plein deux pièces grandes comme celles-ci... Ils les achètent toutes. Ils signent un papier à César et le lendemain — vous entendez, le lendemain — César touche la somme en louis d'or à l'hôtel de ville. Ont-ils marchandé ? Non. Ont-ils regardé sur la qualité ? Pas plus. Et César a gagné plus dans sa journée que depuis les vingt ans qu'il travaille ! La guerre, c'est la bataille, bien sûr, mais c'est aussi vendre des bottes pour chausser les soldats et du drap pour les habiller, qu'ils soient amis ou ennemis.

Mme Baglione : Eh bien ! moi, le temps de faire des culottes à tout mon monde, hommes et filles, on selle les chevaux, on attelle les carrioles et on quitte la ferme.

Maria Lippi : Abandonner votre ferme !

Mme Baglione : Le bétail, on le poussera devant, et jusqu'à Naples, chez mon cousin Leone. Voilà où nous irons.

Joseph Lippi : Si les Français le veulent, ils seront avant vous à Naples, croyez-moi.

Mme Baglione : Eh bien ! grâce à Dieu, Leone a des bateaux pour son commerce, et jusque chez les Arabes nous irons, mais nos filles ne leur verront pas la face, à ces Français... moi vivante ! Si vous restez, Joseph Lippi, je vous le prédis, ils pilleront votre magasin, ils violeront votre bru et même Maria Lippi, votre épouse...

Maria Lippi : Madame Baglione !...

Mme Baglione : J'ai soixante-dix ans et j'ai vu bien des malheurs, et ma grand-mère a vu les Espagnols, alors !... L'homme le plus doux dans son ménage, quand le voilà parti pour la guerre, à quoi rêve-t-il ? À profiter de tout tant que Dieu le laisse en vie et à profiter sauvagement, gloutonnement en jouant du sabre et du fusil, s'il lui est nécessaire de prendre son plaisir par la force. Ils vous fusillent, vous et tous les gens du village, si votre tête ne leur revient pas. Dans ma famille on a connu toutes les invasions, depuis Hannibal et, ma foi, qu'ils soient Carthaginois, Espagnols, Autrichiens ou Français, pour moi, c'est du pareil au même, et il y a eu assez de bâtards dans ma famille pour que mes filles et mes petites-filles n'en ajoutent pas un qui soit de sang français.

Joseph Lippi : Et qui les commande, ces Français, Madame Baglione ? Un des nôtres tout de même. Il est Italien ce petit Buonaparte, il faut y penser !

Mme Baglione : S'il est Italien, alors pourquoi ne va-t-il pas à la tête de nos troupes se battre en France contre les Français ?

Joseph Lippi : Peut-être que nos troupes, elles n'y tiennent pas tellement, Madame Baglione... et puis ce sont les secrets de la politique. Il est Italien et il se bat contre les Italiens. Réfléchissez. Ce n'est pas sérieux. C'est pourquoi, moi, je ne crois pas que ce soit une vraie guerre, Madame Baglione, et César Carotti pense comme moi. D'ailleurs à Milan toute la fine fleur de notre aristocratie et de notre bourgeoisie, elle leur fait le sourire aux Français ! Alors ? Tout cela n'est pas sérieux. D'ailleurs, la preuve ? Notre armée s'est-elle vraiment battue ? Non... Réfléchissez... En trois jours les Français sont aux portes de Milan. Si notre armée avait voulu se battre, mais nous serions au cœur de la France — pour le moins — Madame Baglione ! Rappelez-vous César, pas Carotti, Jules le Grand César. Nous avons rompu le contact parce que nous avons compris que ce n'était pas sérieux. Qu'il se batte avec les Autrichiens, le Bonaparte, d'accord, ça se comprend. Mais avec nous ?... Pourquoi se battrait-il avec nous, Italiens comme lui ? Madame Baglione, réfléchissez !

( Entre Raphaël Visenti.)

Raphaël : Votre cheval a cassé sa bride, Madame Baglione, et si je n'avais pas été là, il rentrait sans vous à la ferme.

Mme Baglione : Raphaël Visenti, toi qui as été te battre, raconte-leur ce que tu as vu.

Raphaël : À la guerre, vous savez, on ne voit pas grand-chose, mais la balle qui m'a frappé la jambe, je l'ai bien sentie.

Mme Baglione : Mais dans les villages, raconte-leur...

Raphaël : Les villages où l'on se bat, vous savez, ce n'est pas beau... La troupe qui vient défendre le village, elle pille parce qu'en cas de retraite il ne faut rien laisser à l'ennemi..., et l'ennemi, lui, quand il entre dans le village, il pille ce qui reste... et quand il ne trouve pas assez, il se fâche et il met le feu, et les hommes et les femmes qui sont restés, ma foi, tant pis pour eux.

Joseph Lippi : Tu as vu ça, toi ?

Raphaël : J'ai vu ça, oui.

Maria Lippi : Santa Maria ! quelle honte !

Raphaël : Ma foi, l'armistice est signé, Maria Lippi, et ma jambe va déjà mieux, et si Mme Baglione me reprend comme valet quand elle ira tout à fait bien, alors je faucherai le blé comme auparavant... et ma guerre sera oubliée...

Mme Baglione : El les femmes, dis-leur ce qu'ils font aux femmes.

Raphaël : Aux femmes... Ma foi, je n'ai pas assisté, mais celles qui m'ont raconté en tremblaient encore..., ça c'est vrai !

Maria Lippi : Joseph, il faut s'en aller.

Joseph Lippi : Laisser la marchandise ! Ils paient en or à Milan. Et s'ils paient en or à Milan, pourquoi veux-tu qu'ils ne paient pas en or ici ?

Maria Lippi : S'ils faisaient du mal à Elisa, j'en mourrais, Joseph !

Joseph Lippi : Sommes-nous encore en guerre ? Non. L'armistice est signé. Et puis ils ne viendront pas ici... Personne ne songe à se battre ici, voyons, ni à se révolter contre eux. Notre revanche sera de leur vendre cher ce qui est bon marché et de leur vider le porte-monnaie jusqu'au dernier liard.

Mme Baglione : Ma foi, faites à votre guise, mais quinze fois ils ont violé la même femme, n'est-ce pas, Raphaël Visenti ?

Raphaël : Quinze fois, c'est beaucoup peut-être, mais deux ou trois fois, oui, et celles qui me l'ont raconté en tremblaient encore. De vrais diables, Joseph Lippi, de vrais diables, avec des dents comme des loups et des yeux qui luisent comme la lame du sabre, et qui vous emportent dans leurs bras à travers champs et qui vous versent contre le talus et qui vous font subir l'outrage, que vous n'avez pas le temps de vous apercevoir de ce qui vous arrive. Voila ce qu'elles disent, les femmes, et elles en tremblent encore en le disant.

Maria Lippi : Santa Madona !

Raphaël : Bien sûr, si j'étais marié ou fiancé, je prendrais la fille, la mettrais sur le mulet ou le cheval ou dans la carriole, et en route vers le sud.

Joseph Lippi : Allons donc, l'armistice, c'est l'armistice ! Dans le combat, bien sûr, pas de quartier. C'est la loi de la guerre, on la connaît comme les autres.

Mme Baglione : Et où l'aurais-tu apprise, Joseph Lippi ?

Joseph Lippi : Et les livres, Madame Baglione ? Est-ce qu'on ne peut pas s'instruire dans les livres ?

Raphaël : Vers le sud, voilà où j'irais si j'étais marié !

Joseph Lippi : Et si les Français vont vers le sud, qu'est-ce que tu fais ?

Raphaël : Je vais encore plus loin dans le sud.

Joseph Lippi : Et devant la mer, qu'est-ce que tu fais avec tes ballots et ta marchandise et ton étoffe qui se perd d'être traînée sur les routes ? Hein, qu'est-ce que tu fais devant la mer ?

Raphaël : II y a des bateaux... J'en prends un...

Joseph Lippi : Et tu vas t'empaler sur le premier rocher venu et tu coules avec ta marchandise...

Raphaël : Et nager, on ne peut pas, non ?

Joseph Lippi : Et tous tes velours perdent leur couleur d'avoir été trempés dans la mer, et ta finette et ton drap et ta satinette et ta cheviotte..., et te voilà ruiné et en passe de mourir noyé. Belle avance !

Mme Baglione : Maria Lippi, ma foi, faites a votre convenance, mais s'ils emprisonnent Pietro, votre fils, et si l'honneur d'Elisa, sa gentille femme, ils le prennent, tant pis pour vous. Je vous aurais donné le bon conseil. Viens, Raphaël, porte les paquets dans la voiture et reconduis-moi a la ferme. La jument a le pied vif et j'ai les mains lentes. En venant, elle a failli me verser deux fois... Et si le cœur t'en dit, je t'emmène à Naples avec nous.

Raphaël : Ma foi, je n'osais pas vous le demander, Madame Baglione, mais Naples, voyen-vous, c'est une ville où j'ai plus d'un souvenir et j'aurais plaisir à la revoir.

Mme Baglione : Et puis il peut y avoir des brigands sur les routes. Tu sais tenir un fusil, tu peux nous être précieux.

Raphaël : Un fusil, sûr que je sais le tenir. Et si les Français n'avaient pas été des diables sortis de l'enfer, sûr. nous les aurions battus, mais plus on tirait, plus il en venait. Ils levaient devant nous comme une moisson de sorcière, et j'en avais les mains noires de poudre et mon fusil était plus chaud qu'une braise et j'en avais les bras cassés. Bourre..., épaule..., tire.... bourre..., épaule..., tire, et j'en ai encore la marque de la crosse, là, regardez... On est cerné, qu'on crie, on est cerné, et me voilà dévalant la colline avec les autres, culbutant dans les ornières et dans les ronces et on se retrouve en bas le cœur à bout de course dans la poitrine... Le temps de reprendre son souffle et il faut courir et encore courir. C'est la guerre, et les diables qui vous poursuivent et vous canardent comme de la volaille. C'est la guerre !

Maria Lippi : Santa Madona !

Joseph Lippi : Qu'ils tirent sur les Autrichiens, je le comprends, mais pourquoi, sur nous ? Qu'est-ce qu'on leur a fait. aux Français, veux-tu me le dire, Raphaël ? Qu'est-ce que je leur ai fait, moi, et toi, hein ?

Raphaël : Si la réquisition ne m'avait pas fait marcher au canon, sûr que j'aurais mieux aimé rester au village. Mais la réquisition me dit : Marche, et j'ai marché, et j'ai fait mon lion comme les autres et j'ai chargé et j'ai déchargé le fusil, et j'ai gagné ma blessure sans même voir le diable qui me tirait dessus !

Mme Baglione : Des diables, voilà le vrai, Raphaël, le curé le dit aussi, pour moi cela me suffit. Le diable, les filles ne doivent pas le regarder en face ou elles peuvent devenir stériles pour le reste de leurs jours, et je veux avoir des petits-enfants.

Raphaël : Avec ces diables-là, Madame Baglione, la stérilité, il n'y a pas à craindre, c'est plutôt son contraire !

Mme Baglione : Tu plaisantes les malheurs de ta patrie, monstre, je ne veux plus te voir. Adieu, et que les Français vous pillent et vous embrochent et vous encornent. Moi je suis une Italienne de la bonne race et j'irai aussi loin qu'il faudra, mais le Bonaparte aura beau courir, ses jambes ne seront jamais assez longues pour me rattraper.

Raphaël : Madame Baglione, Madame Baglione...

( Elle sort, il la poursuit. )

Maria Lippi : Et les enfants qui ne sont pas rentrés !

Joseph Lippi : Bah !

Maria Lippi : Sa blessure tout de même il l'a eue, sa blessure, et la marque où il mettait le fusil ! Et la bataille... courir..., encore courir. Moi. le froid me montait au coeur en l'entendant parler. La paix est signée, bien sûr, mais les Français se battent encore contre les Autrichiens, et le droit de réquisitionner chez nous tout ce qu'ils voudront, qui leur refusera ? Et sur César Carotti qui prétend qu'ils paient en or, sais-tu ce qu'on m'a raconté ce matin... Qu'il avait tout déménagé son magasin pendant la nuit et qu'il préparait ses charrettes pour partir !

Joseph Lippi : En or, il me l'a dit.

Maria Lippi : II a peut-être eu d'autres nouvelles de ses fournisseurs de Milan. Bien sûr. au début pour amadouer et taire sortir la marchandise, les Français ont peut-être payé en or, mai- la marchandise sortie au grand jour, ils ont changé l'or en assignats.

Joseph Lippi : Tu as du raisonnement, ma femme, et ça pourrait bien être vrai. Avec ces damnés, il faut s'attendre à tout. Mais enfin, c'est hier qu'il m'a dit cela. En or Joseph Lippi... en or... Je vais faire un saut jusque chez lui, je veux en avoir le cœur net.

( Entre César Carotti. )

César Carotti : Joseph Lippi, il faut partir.

Joseph Lippi : Partir, César Carotti ! Hier tu me dis qu'ils paient en or et aujourd'hui il faut partir.

César Carotti : Dans la nuit — j'étais couché bien tranquille — on frappe. Je me sentais bien dans ma chaleur, je ne bouge pas. On frappe à en fendre les volets. Ma femme prend peur et moi pas rassuré non plus. « Qui frappe à me tirer du lit en plein sommeil ? » que je dis. Et je reconnais la voix d'André Magnani, un représentant de mon fournisseur de Milan. « César Carotli, qu'il me dit, vous être un bon client et du cuir, je vous en ai vendu plus qu'aux cent autres cordonniers de la région, je n'ai pas voulu passer près de chez vous sans venir. Je m'en vais avec ma femme et mes filles et ma mère à Sienne où j'ai des cousins. » Et je m'avance sur la rue et je vois la voiture et le cheval et des têtes sous des couvertures et deux enfants endormis. « Ça va mal avec les Français, qu'il reprend, et les voilà qui raflent tout et sans payer rien. Du papier qu'ils donnent avec des signatures que tu ne connais pas. Videz la boutique et partez, qu'il me dit encore, parce que, dans les villages où ils n'ont rien trouvé, ils se sont fâchés..., et quand ils se fâchent, il n'y a pas pire... »

Maria Lippi : Santa Maria !...

César Carotti : Et le voilà qui remonte en voiture et qui fouette son cheval si fort que tous les ressorts en ont crié comme si tu les sciais par le milieu. « Ferme la porte, que me dit ma femme, tu vas prendre froid. » Mais je tremblais si fort que la serrure, je ne la trouvais plus, et que voilà ma femme qui tombe à genoux et qui pleure à s en fendre la poitrine. Holà, que je crie, mes bottes, ils ne les auront pas, et jusqu'au petit jour on a chargé les charrettes sans prendre même le temps de passer quelque vêtement par-dessus la chemise. C'est fini. Je pense à toi et je te dis : Pars, Joseph Lippi. Moi, je vais à Salerne où le père de ma femme a des vignes. Vendre des bottes là-bas ou ici, c'est toujours vendre des bottes. Allez, salut ! La famille m'attend. Bonne chance !

( Il est sorti. )

Joseph Lippi : César ! Eh ! César !... Les étoffes, les étoffes, qu'on empile les étoffes... Maria... Pietro... Elisa... Cosirna..., empilons... empilons...

..."

 

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