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Extrait

Les Mille regrets de la Culture
ou
Les Mille emmerdements d'un directeur de théâtre

 

La scène se passe dans le bureau du Directeur du Théâtre, au Ministère de la Culture.

Le Directeur : ( raccompagnant un visiteur ) Mille regrets, mais je ne peux rien faire ! Vous savez que je n'ai pas de crédits pour le Théâtre Privé.

Le Directeur de théâtre : C'est la mort du théâtre. L'exploitation d'une salle est devenue une entreprise impossible. Si vous pouviez imaginer les mille emmerdements d'un Directeur !

Le Directeur : Je sais. Je connais vos difficultés, les saisons qui raccourcissent et les frais qui augmentent, ce sont celles de tous vos confrères. Malheureusement, je vous le répète, je n'ai pas d'argent.

Le Directeur de théâtre : J'ai quand même révélé deux nouveaux auteurs, en prenant des risques.

Le Directeur : Hélas, ça n'entre pas en ligne de compte.

Le Directeur de théâtre : Je vais à la faillite. Je cours à la ruine mille fois par jour.

Le Directeur : N'allez pas si vite, avec votre prochaine pièce, vous mettrez peut-être dans le mille.

Le Directeur de théâtre : Je comptais sur elle comme je comptais sur vous pour m'aider à la monter.

Le Directeur : Je suis désolé, mais encore une fois, je ne peux rien faire. Mille regrets. Au revoir mon cher.

( Il le raccompagne et ferme la porte. On frappe )

Entrez !

Vivisky : (entrant) Bonjour.

Le Directeur : Bonjour Monsieur. Asseyez-vous.

Vivisky : C'est déjà fait, merci. Je suis Alexandre Vivisky.

Le Directeur : Je sais. J'ai mille fois entendu parler de vous. Le Monde et Libé ne tarissent pas d'éloges. Je suis très honoré. Nous avions rendez-vous...

Vivisky : II y a une heure. Mais excusez-moi, j'étais en plein processus de création. Mille idées neuves à transcrire... Vous comprenez !

Le Directeur : Non, mais ça ne fait rien. Je vous écoute.

Vivisky : Voilà. Je monte Les Mille et une incandescences coordonnées de Milos Tchakanovitch.

Le Directeur : De Milos Tchakanovitch !

Vivisky : Vous connaissez Milos ?

Le Directeur : Du tout. Mille pardons.

Vivisky : Ça m'aurait étonné. C'est un auteur moldo-slovaque mille fois méconnu.

Le Directeur : Moldo-slovaque ! Voilà qui est original. Il a déjà fait quelque chose ?

Vivisky : Non. C'est sa première pièce. Un chef-d'œuvre — Un millésime !

Le Directeur : Ah ! Vous me l'avez apportée ?

Vivisky : ( il lui tend une liasse de feuillets ) La voilà.

Le Directeur : Merci. ( Les feuillets tombent ) Oh ! Mille excuses. Mais ils ne sont pas reliés. Il va falloir les remettre en ordre.

Vivisky : ( qui les ramasse ) Inutile. Il n'y a pas d'ordre préétabli. Ça peut se jouer dans n'importe quel sens. C'est ça, la grande force de Tchakanovitch. Il tourne le dos au cartésianisme. C'est un millénariste. Chaque soir, la pièce prendra une dimension nouvelle.

Le Directeur : Mais ce Milos... écrit en chinois ? ( Il prend une feuille ) Je lis ici que la pièce est traduite du chinois.

Vivisky : Non. C'est une idée à moi. J'ai pensé qu'en la faisant d'abord traduire en chinois, la créativité se trouverait multipliée par mille. À condition de ne pas tomber dans un spontanéisme stupide qui nous mènerait tout droit à des illusions collectives.

Le Directeur : Bien entendu. Cela va de soi. Et qui va jouer ces Mille incandescences ?

Vivisky : Je vous le donne en mille. Les seuls comédiens qui brûlent les planches. Uniquement des amateurs. Ils n'auront pas à reapprendre à marcher, parier, manger. Ils apporteront leur propre vulnérabilité.

Le Directeur : Bravo. Je vois très bien ça au théâtre des Dix Mille.

Vivisky : Un théâtre ! Quelle horreur ! Non, j'ai trouvé un lieu aux mille ressources. J'ai récupéré un hangar désaffecté dans le fond du Kremlin-Bicêtre qui conviendra mille fois mieux. C'est presque inaccessible. Il faudra vraiment faire un effort pour venir. C'est ce que je veux, c'est ce que j'attends des spectateurs.

Le Directeur : Parce que vous attendez des spectateurs ?

Vivisky : À la limite, le public me gêne... il y aura quand même 31 chaises. C'est suffisant pour la qualité du public que j'attends.

Le Directeur : C'est passionnant. Vous comptez passer quand ?

Vivisky : Dans six mois. Il me faut six mois de travail. Il s'agit, pour chaque protagoniste, de développer dans son domaine, sans préoccupation pédagogique, la participation active de l'individu qui vise à son intégration dans la société de l'an deux mille. Est-ce assez clair ?

Le Directeur : C'est limpide. Ça brille de mille feux.

Vivisky : C'est de l'anti-théâtre, quoi !

Le Directeur : Je l'avais bien compris. Je vous inscris sur la ligne budgétaire pour combien ? Sept cent mille ? Neuf cent mille ?

Vivisky : Pour commencer ?

Le Directeur : Bien entendu...

Vivisky : Je vous ai apporté un devis approximatif des vingt-cinq costumes, des huit décors et des mille et un petits frais de mise en route. J'ai deux scénographes, un lumiérologue, un acces-soirographe... Vous voulez jeter un coup d'œil ?

Le Directeur : Pour la forme uniquement. J'ai mille raisons de m'en remettre à vous.

Vivisky : Si l'entreprise vous paraissait trop hasardeuse, il est encore temps...

Le Directeur : Hasardeuse ! Mille fois non, avec votre génie !

RIDEAU

 

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