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Le poète devient un héros, le héros devient un créateur

Le 4 août 1914, finis la danse et l’opéra. Une autre tragédie s’annonce. Jean Cocteau avait été déclaré inapte au service militaire pour faiblesse de constitution. Un nouveau conseil de révision le verse dans le service auxiliaire. Il cherche par tous les moyens à se faire affecter dans l’active afin de rejoindre le front. En mars 1915, il est intégré au 13ème régiment d’artillerie de campagne comme ambulancier. Fin 1916, après avoir connu l’horreur des terribles combats de la Somme, Cocteau passe à la 20ème section de secrétaires d’État-Major, avant d’être définitivement réformé.

Rentré à Paris, pour oublier au plus vite les horreurs de la guerre, Cocteau s’attaque à un nouveau livret qui « étonnera » Diaghilev. Ce sera Parade, un ballet réaliste. Devant une baraque de fête foraine, trois managers cherchent à faire comprendre aux passants que le spectacle est au dedans. Il faut entrer pour applaudir le meilleur. Ce qui se passe à l’extérieur – les numéros de l’acrobate, du prestidigitateur chinois et de la petite danseuse américaine - n’est qu’un aguichant appel. Les décors sont signés Pablo Picasso, la musique Erik Satie, la chorégraphie Léonide Massine.

Le 18 mai 1917, à trois heures de l’après-midi la salle du Châtelet est archi – comble. Les places ont été vendues au profit des diverses œuvres de guerre . Sous les accords de la Marseillaise, tout ce que Paris compte de célébrités se salue avant de regagner les places de l’orchestre et de la corbeille. Des cris de joie jaillissent des étages supérieurs où ont pris place les artistes de Montparnasse et de Montmartre. Le rideau se lève dans un silence relatif. L’apparition sur scène de personnages, haut de trois mètres, emberlificotés dans des carcasses de carton met le feu aux poudre. Costumes et décors : pouah ! pouah ! Dans la salle, des insultes et des coups de poings s’échangent, les sifflets et les applaudissements s’entrecroisent, c’est le tohu bohu total. Interviewé par la revue américaine Fanity Fizir, Jean Cocteau déclara : « J’ai entendu les cris d’une charge à la baïonnette dans les Flandres, mais ce n’était rien comparé à ce qui s’est passé cette nuit-là au Châtelet… ».

Au bout de quinze jours, déçu par une presse détestable, Serge Diaghilev remplace Parade par un autre ballet. Ce que ne lui pardonnera jamais l’auteur.

À la suite de ce scandale, personnage éminent du Tout-Paris, Jean Cocteau est adoré par les uns et jalousé par les autres. Les surréalistes,André Breton, Tristan Tzara, Francis Picabia le rejettent, Étienne de Beaumont, mécène généreux et avisé, l’admire au point de le nommer « ordonateur » de toutes ses fêtes et de tous ses bals.

L’esprit créatif en pleine ébullition, Cocteau, inspiré par la loi de 1919 sur la prohibition américaine, compose un ballet-pantomime à la fois bouffon et poétique intitulé  Le Bœuf sur le Toit, sur une musique de Darius Milhaud, des décors de Raoul Dufy, avec pour vedettes les frères Fratellini. Les critiques déconcertés ne savent quoi écrire, ils se sentent blousés. Ils craignent soit de passer pour des fous s’ils admirent, soit pour des béotiens s’ils démolissent le spectacle… Spectacle qui connut une consécration grandiose et indiscutable à tel point que Louis Moyses 1 baptisa, en 1921, son bar de la rue Boissy d’Anglas Le Bœuf sur le Toit. Ce cabaret connut les soirs les plus éblouissants des années 20 et mérita, d’après Joséphine Baker, le titre d’ « Académie Française des boîtes de nuit ».

En janvier 1921, après avoir remplacé Serge Diaghilev au Théâtre des Champs-Élysées, un jeune mécène, fortuné et très enthousiaste, Rolf de Maré, directeur de la troupe des Ballets suédois passa commande à Georges Auric d’un nouveau ballet sur un livret de Jean Cocteau. Jamais à court d’idées, ce dernier avait un scénario tout ordonnancé dans la tête. Il s’agissait d’un repas de noce sur la plate-forme de la Tour Eiffel. Le projet enthousiasma le Groupe des Six 2 à l’exception de Louis Durey malade, chaque musicien y participa. À qui apportera le plus de bouffonnerie, d’insolence, de cocasserie. On dénonça ainsi la sottise du « bourgeois » en la gonflant pour qu’elle apparaisse « hénorme ». Les Mariés de la Tour Eiffel ? : « Ballet ? Non. Pièce ? Non. Revue ? Non. Tragédie ? Non. Plutôt un sorte de mariage secret entre la tragédie antique et la revue de fin d’année (…) Que se passe-t-il ? Rien qui ne se décrive » 3

Le directeur du théâtre, Jacques Hébertot, avait loué à Tzara et Picabia la galerie Montaigne, sis au-dessus de la salle du grand théâtre. Les dadaïstes avaient programmé un concert « bruitiste » sous la direction de Marinetti le futuriste italien. La concurrence était toute à l’avantage des Mariés. Au soir donc de la répétition générale, le 17 juin, Tzara et ses amis décidèrent de perturber le spectacle de Jean Cocteau au moyen de tracts et de sifflets à roulettes, sans compter les cris, insultes et vociférations à l’endroit des acteurs. Après avoir tenté de s’interposer, Jacques Hébertot doit faire appel à la force publique et décide la fermeture de la galerie Montaigne. Furieux, Tzara promit qu’on entendrait parler de lui, le lendemain, lors de la soirée de Première. En effet, en dépit d’un service d’ordre posté à l’entrée du théâtre, quelques amis de Tzara se faufilèrent parmi le public. Dès les trois coups, les perturbateurs se levèrent à l’orchestre en criant « Vive Dada ». Sous les protestations du public ils se rassirent. On pensait l’incident clos quand d’autres trublions se dressèrent au balcon et crièrent à leur tour « Vive Dada », nouvelles réprobations de la salle. Nouveau répit, nouveau tapage jusqu’au baisser du rideau. De sorte que les critiques ne perçurent que quelques phrases du spectacle. « Après les sifflets, le tumulte, les ovations du premier soir , j’aurais cru mon coup manqué, si la salle des gens « avertis » n’avait fait place au vrai public. Ce public m’écoute toujours. » 4

Le 24 mai 1921, trois semaines avant la Première des Mariés de la Tour Eiffel, Pierre Bertin, jeune premier au Théâtre de l’Odéon et néanmoins très proche des auteurs avant-gardistes, présentait en matinée, au Théâtre Michel, un spectacle bouffe composé de cinq petites comédies dont Le Gendarme incompris signé Jean Cocteau et Raymond Radiguet.

1 Louis Moyses, jeune musicien, issu d’une famille bourgeoise de Charleville.
2 Les musiciens Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honneger, Darius Milhaud, Francis Poulenc et Germaine Taillefer, encouragés par leur ami Jean Cocteau s’étaient réunis sous le vocale du Groupe des Six
3 Jean Cocteau Pour la Danse juin 1921
4 Jean Cocteau Préface aux Mariés de la Tour Eiffel, édition 1922

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