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Le duo Jean Cocteau - Raymond Radiguet

Depuis qu’un matin du printemps 1919, lorsque la femme de chambre de Mme Cocteau avait annoncé qu’ : « Il y a dans le vestibule un enfant avec une canne qui attend », Jean Cocteau était tombé sous le charme et avait conçu pour le jeune prodige de quinze ans une affection passionnée et admirative. Il ne se contenta pas du rôle de Pygmalion, il présenta son jeune aimé à tous ses amis, et dans cette atmosphère brillante, Raymond Radiguet  « au visage d’enfant sage, portant monocle » fit étalage d’un talent poétique stupéfiant pour son âge.

Un beau jour, au cours d’un séjour à la mer, Jean Cocteau et son jeune ami décidèrent de composer une pièce en trois heures de temps : « entre huit heures et onze heures du soir ». Ce fut Le Gendarme incompris.

Au lever du rideau, le Commissaire Médor voit arriver dans son bureau le gendarme Pénultième accompagné d’un ecclésiastique. Dans un rapport amphigourique et quasi incompréhensible, le pandore accuse le prêtre d’un attentat aux bonnes mœurs, dans le parc privé d’Alinéa de Plys, marquise de Montonson. Or le prêtre clame son innocence, il n’est pas prêtre, il n’est pas homme, il est la marquise elle-même qui s’était baissée pour chercher un trèfle à quatre feuilles. Plutôt que de soulever sa robe pour prouver l’authenticité de son sexe, elle préfère inviter à dîner au château le commissaire en compagnie de son ami le député. Le commissaire est aux anges. Et le pauvre gendarme écope de quinze jours d’arrêts « pour avoir manqué de respect à son supérieur dans l’exercice de ses fonctions ».

Au lendemain de la première représentation, la presse fut assassine, démolissant à la fois l’anticléricalisme du texte et l’absurdité prétentieuse du gendarme. Ces critiques mirent en joie les deux auteurs et Jean Cocteau se fit un bonheur de révéler les sources de la supercherie : « Le gendarme La Pénultième ( son nom n’est-il pas un indice ?) ne prononce pas un mot qui ne sorte, sans la moindre retouche du célèbre Ecclésiastique des Divagations de Stéphane Mallarmé ; le sonnet du commissaire est le non moins célèbre Placet futile, première version, citée par Verlaine dans Les Poètes maudits (…) L’Homme Libre 1 que cite M. Nozière sera sans doute surpris d’apprendre que Le Gendarme n’est qu’un jeu de lettrés, sans aucune prétention théâtrale, que plusieurs personnages y portent des noms mallarméens et que l’intrigue n’y est conduite que par des allusions à une œuvre que tout homme qui s’occupe de littérature doit reconnaître au premier abord. (…) Pauvre Mallarmé, s’en relèvera-t-il ? » 2

L’année 1922 est une année prolifique pour les deux amis. En juillet,  lors de vacances au Lavandou, Raymond Radiguet travaille sur son nouveau roman : Le Bal du Comte d’Orgel, tandis que Jean Cocteau adapte une légende indochinoise qui deviendra une courte pièce en un acte : L’Épouse injustement soupçonnée. Puis s’inspirant d’un fait divers, il compose une complainte en trois actes, Le pauvre Matelot. L’auteur souhaite que les deux pièces associées fassent un bon spectacle pour la Compagnie Georges Pitoeff. En fait le projet n’aboutira pas. Il faudra attendre, mars 1950 pour que Sacha Pitoëff mette en scène L’Épouse injustement soupçonnée au théâtre de la Gaîté Montparnasse. Quant au Pauvre Matelot, il sera monté à l’Opéra Comique en décembre 1927 sur une musique de Darius Milhaud.

À l’automne, Jean Cocteau écrit à sa mère : « J’ai reçu la visite de Philippe Legrand, un camarade de mes plages d’enfance. Il arrivait de Grèce et en rapportait une de ces cannes de berger qui se terminent par une corne de chevreau semblable au sourcil de Minerve. Il m’offrit cette canne, il me suggéra de recoudre la peau de la vieille tragédie grecque et de la mettre au rythme de notre époque. Je commençai par Antigone ». 3 La pièce fut achevée en deux mois et les représentations débutèrent le 20 décembre au théâtre de l’Atelier, dans un décor de Picasso, sur une musique d’Arthur Honegger et dans la mise en scène de Charles Dullin . Le spectacle fut accueilli avec beaucoup d’intérêt. Encore que certains avis, et non des moindre, furent discordants. André Gide écrivait dans son Journal : « (j’ai) intolérablement souffert de la sauce ultra-moderne à quoi est apprêtée cette pièce admirable, qui reste belle, plutôt malgré Cocteau qu’à cause de lui », 4 tandis que François Mauriac applaudissait « Grâce à Cocteau, le drame de Sophocle, exhumé de tout ce dont au cours des âges on l’avait recouvert, apparaît dans sa jeunesse et dans sa pureté originelle ». 5

1 L’Homme libre Journal fondé en 1913 par Georges Clémenceau
2 Jean Cocteau Comoedia 28 mai 1921
3 Lettres à sa Mère Tome II Gallimard
4 André Gide Le Journal, 16 janvier 1925
5 François Mauriac La Revue hebdomadaire, 6 février 1923

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