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L’Occupation, démêlés avec une presse collaborationniste

Le 4 septembre 1939 Jean Marais est mobilisé dans la Somme. Désemparé, Jean Cocteau quitte l’appartement de la place de la Madeleine occupé par tous deux. La célèbre actrice Yvonne de Bray 1 accueille le poète sur sa péniche accostée au pont de Neuilly. Fasciné par le monde du théâtre, ayant un modèle vivant sous les yeux, Cocteau, entreprend l’écriture d’une pièce à l’intention de la comédienne : Les Monstres sacrés. Il s’agit d’un ménage d'illustres comédiens d’une cinquantaine d’années, que trouble l’arrivée d’une jeune intrigante cherchant à séduire le mari pour faire carrière. « Le rôle d’ Yvonne sera superbe (par elle bien entendu), car elle joue le premier acte en se démaquillant et en se déshabillant dans sa loge ce qu’elle exécute mieux que quiconque » 2

Les Monstres sacrés furent mis en scène au Théâtre Michel par le directeur André Brulé, donnant lui-même la réplique à Yvonne de Bray. Quoiqu’écrite par un poète, la pièce restait une pièce de boulevard, à la limite du vaudeville : une maitresse, un mari, une épouse, on se cache derrière un paravent, on se ment, on se trompe et à la fin tout s’arrange. Le soir de la Répétition Générale, l’accueil fut assez bon, sans plus. Les critiques ne trouvèrent pas motif à dénigrer l’auteur, alors ils applaudirent des deux mains les comédiens.

En février 1940, Jean Cocteau fait la connaissance d'Edith Piaf: « C’est, lui avait dit Yvonne de Bray, une chanteuse qui joue, une chanteuse qui parle et qui ne se contente pas du rythme ». 3 Conquis par la personnalité de l’interprète, le poète composa à son intention une courte pièce en un acte : Le Bel Indifférent. Comme dans La Voix humaine, il s’agit d’une femme , éperdue d’amour qui souffre d’être abandonnée. Sinon que cette fois elle ne se contente pas de se désespérer, elle fait une scène à son amant, un jeune gigolo indifférent, assis en face d’elle. Tandis que la malheureuse le supplie, se désespère, s’insurge, s’humilie, il se contente de lire son journal, puis sort sans un regard, sans un mot, tandis que le rideau tombe...

Le Bel Indifférent fut affiché, en lever de rideau des Monstres sacrés lorsque cette pièce poursuivit sa carrière au Théâtre Michel. Pour sa première apparition sur scène en tant que comédienne, Edith Piaf remporta tous les suffrages à commencer par la description élogieuse de son auteur : « Edith Piaf est toute petite, on dirait une statuette de cire criblée d’épingles ou de poignards et qui saigne. (…) Nous avons Edith Piaf et ce qu’elle symbolise : la romance du trottoir, cette romance poignante qui semble naître entre le pavé de la ville après l’averse de mars ! » 4

Juin 1940, l’armistice sonne la fin de la guerre. Jean Marais est démobilisé et rejoint Cocteau. Celui-ci alors reprend le projet d’une pièce mise en veilleuse depuis deux ans et dans laquelle le jeune acteur tiendra le double rôle principal de jumeaux. L’ ouvrage aura donné beaucoup de peine à son auteur. En fait il hésite entre deux conclusions, l’une heureuse, l’autre tragique. Finalement c’est la seconde solution qu’il choisira. Inspirée par un fait divers concernant la ville de Tulle, la pièce intitulée La Machine à écrire sera créée le 29 avril 1941 au théâtre des Arts, dirigé par Jacques Hébertot. Une petite ville de province d’avant-guerre est la proie d’un auteur de lettres anonymes.5 Cocteau choisit, pour cadre de l’action, une famille peu conformiste, un père démissionnaire, une fille un peu fofolle, des jumeaux, l’un bon garçon, l’autre sortant de prison , un ami policier en mission secrète et une ancienne maîtresse du père devenue amoureuse, malgré la différence d’âge , du mauvais fils. Soumis à la censure allemande le manuscrit fut accepté sous condition que l’auteur adoucisse le côté violent de l’abject jumeau. Contrarié, Cocteau se soumet : « La pièce est un mécanisme d’horlogerie et perd beaucoup avec ses coupes. Mais je n’ai pas hésité à le faire ». Cette concession respectée, le spectacle pouvait démarrer sous les meilleurs auspices.

Au lendemain d’une répétition générale quelque peu houleuse un courriériste impartial , notait  : « ( Cocteau) traîne dans son sillage autant de sympathie que d’antipathies ». 6 Mais la presse collaborationniste et moralisatrice se livra à un lynchage en règle. «  La Machine à écrire, est le type même du théâtre d’invertis (…) elle résume vingt années d’abaissement, de complaisance pour toutes les turpitudes du corps et de l’âme ». 7 Et les articles détestables succédèrent aux articles plus détestables encore, dénonçant la pièce comme décadente et perverse, grave accusation dans un temps où la Révolution Nationale prônait la grandeur de la Famille française. C’est donc dans un climat de scandale que la pièce poursuivra une courte carrière.

Hiver 1940-1941, Jean Marais est devenu une célébrité dans le monde du spectacle. Son beau physique et ses qualités d’acteur sont pour lui de véritables atouts. Le 1er septembre 1941 l’administrateur du Theâtre Français, Jean-Louis Vaudoyer lui signe un contrat d’engagement que Marais résiliera quelque temps plus tard pour tourner un film – film qui en définitive ne se fera pas. J.L. Vaudoyer restera inflexible et il ne sera plus question pour l’acteur d’appartenir à l’illustre maison, au grand dam de Jean Cocteau. Celui-ci depuis juillet 1941, s’était consacré à l’écriture d’un nouvel ouvrage, une tragédie inspirée cette fois de la légende du couple mythique Renaud et Armide et qui, sous la plume de l’auteur, deviendra : « … fable française, sa lutte entre le visible et l’invisible, entre la religion et la magie, entre l’héroïsme et l’amour » 8 Tout naturellement, le rôle de Renaud était destiné à Jean Marais. Mais J.L. Vaudoyer resta intraitable. Jean Cocteau, metteur en scène du spectacle, dût accepter la distribution qui lui fut imposée. Les répétitions ne se passèrent pas sans heurts. L’auteur pensa même un moment retirer sa pièce pour la confier à Alice Cocéa au Théâtre des Ambassadeurs. Jean Marais alors aurait retrouvé son rôle, mais les offres cinématographiques se firent nombreuses et le comédien se trouva engagé successivement dans plusieurs films dont L’Éternel Retour, scénario signé Jean Cocteau.

Ce fut donc sur la scène de la Comédie Française, dans un superbe décor de Christian Bérard que le 13 avril 1943 eut lieu la dernière répétition de travail, dite répétition des couturières devant une salle d’invités. Ce fut le triomphe. : «  Après le dernier acte, la salle m’appelant au dixième rappel, je suis entré en scène avec les artistes et j’ai vu cette chose fantastique, une salle comble, debout et criant(…) On baissait et on levait le rideau sur ce gouffre d’acclamations(…) Peut-être n’aurais-je plus jamais une salle pareille, mais je l’ai eue(…) Cette salle de gala était pleine de jeunesse et ce que cette jeunesse exprimait c’était la gratitude ». 9

On avait annoncé que la presse collaboratrice se préparait à un scandale. En fait, le susciter aurait été ridicule ; la critique n’en eu pas la possibilité et se contenta de minimiser le talent de l’auteur : « Je déplore vivement à avoir à le dire, mais l’œuvre est décevante, incertaine et ne conduit nulle part. en définitive, il s’agit d’un jeu où la cérébralité est seule à intervenir ». 10 «  C’est une tragédie une vraie, du moins dans ses formes et sa structure, en vers alexandrins aux rimes alternées et qui riment. Elle respecte l’unité de temps et l’unité de lieu. Elle épouse la cadence racinienne. C’est un excellent devoir d’écolier bien doué. Ce n’est que cela ». 11

En définitive, le spectacle connut un beau succès, il n’est qu’ à considérer les recettes pour s’en convaincre et déplorer que le cahier des charges de la Comédie Française soit une contrainte vis à vis de la programmation du théâtre et que la pièce n’ait pas été jouée plus longtemps. Mais elle poursuivit une heureuse carrière en tournée .

Les deux années qui suivirent furent pour Cocteau un temps de travail intensif. Il mena de front l’ébauche d’un film : La Belle et la Bête et l’écriture d’un nouveau manuscrit, un drame romantique inspiré de la mort mystérieuse de Louis II de Bavière et intitulé L’Aigle à deux Têtes.12 « J’imaginais, écrivit Cocteau dans sa préface, de mettre en scène deux idées qui s’affrontent et l’obligation où elles se trouvent de prendre corps : une reine d’esprit anarchiste, un anarchiste d’esprit royal ; si le crime tarde, s’ils se parlent, notre reine ne sera pas longue à devenir une femme, pas long notre anarchiste à redevenir un homme ! ». À Jean Marais, le rôle de l’anarchiste. Pour lui donner la réplique, l’auteur avait tout d’abord pensé à Marguerite Jamois, directrice du Théâtre Montparnasse. Mais bientôt il changea d’avis et s’adressa à l’élégante Edwige Feuillère avec laquelle il fut en parfaite harmonie pendant tout le temps de préparation du spectacle. Contacté par l’actrice, Jacques Hébertot s’enthousiasma pour la pièce et décida de l’inscrire à son programme.

Tandis que Jean Cocteau, retiré dans son appartement de la rue Montpensier, travaillait de jour et de nuit, les évènements se précipitaient en France. Deux mois après le débarquement des troupes alliées en juin 1944, la Libération de Paris bouleversa les projets de chacun. Jean Marais s’engagea pour la fin de la durée de la guerre dans les troupes de la 2ème DB du général Leclerc. Quant à Jean Cocteau, hier insulté, vilipendé par la presse pétainiste, il fut désormais soupçonné de collaboration avec l’ennemi. Son crime, avoir signé un article fort élogieux en faveur de son ami le sculpteur allemand Arno Becker, lors d’une exposition de ce dernier à Paris.

1 Yvonne de Bray, interprète des premiers rôles dans des pièces de Jean Giraudoux, de Tristan Bernard, de Francis de Croisset, d’Henri Bataille qu’elle épousa
2 Jean Cocteau Le Livre blanc et autres Textes Le livre de Poche
3 Jean Cocteau Les Carnets Tome IX
4 Jean Cocteau Paris-Soir 20 avril 1940
5 En 1943, un film de H-G Clouzot Le Corbeau traitant du même sujet fut interdit, cette fois, à la Libération comme une insulte à la famille française…
6 Vedettes , 26 avril 1941
7 M.Rebatet Je suis partout 12 mai 1941
8 Jean Cocteau Préface du programme
9 Jean Cocteau Journal 1942-1945
10 Roland Purnal Coemédia 17 avril 1943 
11 Alain Laubreaux Je suis partout 23 avril 1943
12 Voir plus loin : Quelques Pièces

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