Accueil

7

Quand la vie artistique reprend son cours…

Il fallut donc attendre 1946 pour que l’auteur Jean Cocteau et le comédien Jean Marais puissent connaître à nouveau la joie de travailler ensemble.

Après le triomphe incontestable du film La Belle et la Bête, sortie le 26 octobre 1946 sur les écrans parisiens, L’Aigle à deux Têtes au Théâtre des Arts-Hébertot fut accueilli chaleureusement par un public enthousiaste, succès qui ne se démentira pas de toute la saison.

Alors que, de plus en plus attiré vers le cinéma, Jean Cocteau ébauchait l’écriture de quelques scénarii, il lui revint en tête une histoire que lui avait contée l’écrivain suisse Ramuz ; dans l'Allemagne du XVIème siècle, il était de coutume, une fois par an, de célébrer la « fête des vendanges ». À cette occasion, on élisait un « Bacchus ». En général il s’agissait d’un jeune homme qui pendant une semaine avait tous les droits et pouvait faire tout ce qui lui plaisait. Or cette année-là, l’ heureux élu ne se contenta pas de satisfaire de simples plaisirs, il chercha à modifier l’ordre établi : «… il est à la fois révolutionnaire en politique et hérétique en matière de foi ». 1 . Au fur et à mesure des notes de travail, Cocteau comprit que le sujet, propice à des dialogues, à des discutions, à des débats était plus défendables sur scènes qu’à l’écran. Il décida donc d’écrire une nouvelle pièce intitulée évidemment Bacchus.

Jean Marais avait signé un nouveau contrat avec le nouvel administrateur de la Comédie Française, il n’était donc pas libre. Jean Cocteau s’adressa à Jean Vilar, mais nouveau directeur du Théâtre National Populaire, celui-ci était également indisponible. Ce fut Jean-Louis Barrault qui, très enthousiaste, se proposa de monter la pièce au Théâtre Marigny qu’il occupait avec sa Compagnie depuis 1946.

Prévoyant le danger engendré par certaines répliques, l’auteur, à l’avance, chercha à se défendre : « Les idées exprimées dans ma pièce ne sont pas les miennes, mais celles des personnages. Presque toutes les phrases scabreuses de la pièce sont empruntées à des textes de l’époque… ». 2

Le 20 décembre 1951, la Répétition Générale du Théâtre Marigny fut l’une des plus brillantes de la saison. Alors que les élèves de l’École de l’Air en uniforme, accompagnés de jeunes cavalières en robes longues, occupaient le deuxième balcon, la corbeille et l’orchestre étaient réservés au Tout Paris : smokings, diamants et robes du soir. Le public souvent surpris, parfois choqué, s’étonna tout d’abord en écoutant les répliques de Bacchus. Cocteau, l’original, le fantaisiste, l’individualiste, l’insolite, se serait-il soumit à la mode du jour qui consistait à traiter sur scène du problème de la divinité, du bien et du mal, se serait-il mesuré à Jean-Paul Sartre 3, à Thierry Maulnier 4, à Armand Salacrou 5, à André Obey6 ? L’étonnement dépassé, certains applaudissent avec enthousiasme : « Le nouvel ouvrage de Jean Cocteau est étourdissant » 7, «  M. Cocteau frémit, entre en transe. Dieu le possède… ». 8 Par contre le très catholique François Mauriac, au comble de l’indignation, quitte la salle avec fracas avant même le baisser du rideau et publie une lettre ouverte à l’auteur commençant ainsi : « Je n’étais pas furieux l’autre soir, en quittant le Marigny. Je ne rageais pas. J’étais triste, simplement qu’une salle entière où se pressait le Tout Paris ait pu écouter, sans un cri, ce comédien déguisé en évêque qui se servait du Pater pour faire rire. (…) J’avais pitié de nous tous et de toi d’abord… » 9 Suit une longue diatribe accusatrice. Jean Cocteau ne fut pas de reste. À son tour, profitant de son droit de réponse, il conçut une violente charge en dix-neuf paragraphes commençant chacune par un : « Je t’accuse » 10.

La querelle Cocteau-Mauriac fit long feu dans le monde du théâtre et demeura sans fin dans le cœur des deux hommes.

C’en était finit du Théâtre pour Jean Cocteau

À l’exception d’une reprise à la Comédie Française (salle Luxembourg) le 11 mars 1956 de La Machine à Écrire, spectacle pour lequel l’auteur réécrivit le dernier acte en lui donnant une fin heureuse, aucune autre œuvre théâtrale d’envergure signée Jean Cocteau ne fut programmée par la suite.

Ayant abandonné la scène, à soixante deux ans, l'Académicien Jean Cocteau poursuivit sa carrière de cinéaste et de poète. Il s’adonna pleinement à sa nouvelle passion de dessinateur, peintre et céramiste. On lui doit la décoration des chapelles de Villefranche-sur-Mer et de Milly-la-Forêt.

Le 11 octobre 1963, Jean Cocteau, le cœur malade, est alité depuis plusieurs jours dans sa demeure de Milly La Forêt. Le téléphone sonne dans sa chambre. On lui apprend le décès d’Edith Piaf, celle qui fut son interprète et resta son amie. La nouvelle est brutale. Murmurant « … le dernier jour », Jean Cocteau s’éteint subitement.

1 Jean Cocteau Le Passé Simple 1951-1952 ed. Gallimard
2 Opéra 5 décembre 1951
3 Jean-Paul Sartre Le Diable et le Bon Dieu Théâtre Antoine 1951
4 Thierry Maulnier Le Profanateur Festival d’Avignon 1950
5 Armand Salacrou Dieu le savait Théâtre Saint Georges 1950
6 André Obey Lazare Cie Jean-Louis Barrault, Madeleine Renaud Théâtre Marigny 1950
7 Gabriel Marcel Théâtre de France tome II
8 Morvan Lebesque Théâtre de France Tome II
9 François Mauriac Figaro Littéraire 29 décembre 1951
10 Jean Cocteau France-Soir 30 décembre 1951

Haut de page

retour suite
Table des matières