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Un auteur dramatique plein de fantaisie

Louis prit alors le temps de composer sa première pièce Clair-Obscur. Il en offrit le rôle principal à sa jeune épouse. La représentation donnée à Marseille fut encourageante au point que l’auteur voulut tenter sa chance à Paris. Il signa un contrat avec le théâtre de l’ Œuvre et s’attendait à trouver un succès analogue à celui obtenu, dans la capitale, deux ans auparavant. Malheureusement ce ne fut pas le cas. La comédie Clair-Obscur fut accueillie très fraîchement et ne tint l’affiche qu’un mois.

Mais le départ était donné. Louis Ducreux ne pourrait plus se contenter de mettre en scène et de jouer les pièces des autres. À lui, dorénavant, les joies de l’écriture !

Septembre 1939, la guerre… Interruption du Rideau Gris qui ne reprendra son activité qu’après l’armistice.

De constitution fragile, Louis avait été exempté de service militaire et ne fut rappelé sous les drapeaux qu’en avril 1940. Seul à Marseille, sans projets, les jours étaient longs. Pour se distraire, Louis jouait du piano et composa quelques chansons, autour desquelles l’idée lui vint d’ écrire une comédie à couplets, en cinq tableaux, intitulée - cela va de soi - Musique légère.

L’armistice signée, Marseille et la côte d’Azur, situées en zone libre, connurent une invasion d’artistes. Les uns, israélites, cherchaient à sauver leur peau, les autres, amoureux de leur liberté, refusaient l’Occupation. Pour tous, il leur fallait retrouver du travail. Belle occasion pour Louis Ducreux et André Roussin de recréer une troupe. À certains anciens amateurs marseillais, se joignirent quelques comédiens célèbres à Paris. Sans perdre de temps, LeRideau Gris afficha le 19 septembre 1940, au cinéma Pathé-Palace, Musique Légère. La distribution comprenait Madeleine Robinson, Georges Rollin, O’Brady et Sylvain Itkine ainsi qu’André Roussin, dans le rôle de Klapotermann, individu étrange et séduisant.

Passionné par ce personnage, Louis Ducreux en fit le héros d’une nouvelle pièce : La Part du diable . Écrivain de génie bafoué, dépouillé par un plagiaire médiocre et sans scrupule, Klapotermann assistait impuissant au triomphe de son œuvre et néanmoins… il se savait secrètement victorieux. Dans ce rôle André Roussin fit preuve d’un talent exceptionnel et remporta le grand succès d’acteur qu’il attendait depuis des mois.

La pièce, créée le 14 mai 1943 au Théâtre des Célestins de Lyon, fut « magnifiquement accueillie par le public » . 1 Devant ce succès, Louis Ducreux partit pour Paris, espérant une nouvelle fois dénicher un théâtre... Le spectacle donné au Studio des Champs-Élysées s’avérait être un four noir. Heureuse opportunité. Il fallait toutefois obtenir l’autorisation de la censure allemande, or le nom de Klapotermann était sujet à caution : « Ducreux a su dorer la pilule à l’officier chargé de ce service, lui « prouvant » que Klapotermann n’est pas un nom juif mais d’une divinité aztèque et assurant que le pays neutre est un pays d’invention… » . 2

Le manuscrit fut enfin accepté et le spectacle programmé pour le 1er juin 1943.

Afin d’éviter toute confusion avec le film de Pierre Fresnay, La Main du diable, qui passait alors sur les écrans, on avait dû changer le titre. La pièce s’appellera dorénavant : La Part du feu.

Le plateau du Studio des Champs-Élysées étant beaucoup plus exigu que celui du théâtre de Lyon, il fallut adapter la mise en scène : « Nous répétions encore la dernière scène de la pièce, Ducreux et moi, à rideau fermé, alors que le public entrait déjà dans la salle. Atmosphère étouffante de cette salle minuscule archicomble par cette chaleur de juin. Six et sept rappels dès le premier acte. Succès éclatant. Longs et chaleureux applaudissements à la fin quand je dis le nom de l’auteur » . 3

Devant un pareil triomphe, dans les quarante-huit heures qui suivirent la Répétition Générale, cinq ou six directeurs de théâtre se proposèrent de reprendre la pièce, après que soient terminés les vingt et jours signés au Studio. En définitive ce fut au Théâtre de l’Athénée, chez Louis Jouvet, parti pour une longue tournée aux Etats Unis, que s’installa La Part du feu. Le spectacle fit salle comble tous les soirs, pendant de longs mois, sous des tempêtes d’applaudissements.

C’en était fait, Louis Ducreux était devenu un auteur à la mode.

Il n’attendit pas longtemps pour écrire un autre « chef d’œuvre » intitulé Les Clefs du Ciel avec en vedette le jeune comédien Michel Bouquet. Cédant à la mode des pièces historiques, Ducreux avait situé l’action sous la Terreur. Était-ce une bonne idée ? : « La guillotine fonctionnait en coulisse et les « ci-devant » privilégiés jusque là par leur fortune se trouvaient brusquement au pied de l’échafaud. La pièce est créée au lendemain de la Libération, le troisième acte, remarquable - et que Jouvet tenait pour tel – inquiétait visiblement les gens. Combien dans chaque salle, ne se sentant pas la conscience très tranquille en ces temps d’épuration, voyaient se dresser le spectre d’une justice possible » 4Prudente, la critique jugea la pièce « intéressante, bien construite » 5 sans plus.

Une fois encore, Louis ne se découragea pas, il mit en chantier sa cinquième pièce Un souvenir d’Italie - trois actes, dans des décors de Georges Wakhevich, sur une musique de Georges Auric. Le spectacle fut affiché au théâtre de l’Œuvre, à partir du 6 avril 1946.

Le rideau se levait une fois encore sur un personnage énigmatique, Aldo Sucre. Était-il le diable ou le bon Dieu…? Pourquoi avait-il décidé de faire le bonheur de la jeune Clara ? Était-ce par machiavélisme ou par amour fou  qu’il ira jusqu’au crime par personne interposée? Aux spectateurs d’en décider après avoir chaudement applaudi ce spectacle d’une délicieuse fantaisie poétique.

Avant d’entreprendre un nouveau manuscrit, Louis, toujours à l’affût d’une tâche nouvelle, signa pour la première fois les dialogues d’un film. Il s’agissait de La Foire aux Chimères de Pierre Chenal.

Le monde du cinéma n’était pas inconnu à notre auteur. En tant que comédien, il avait tourné dans quelques films, dont Le Schpountz de Marcel Pagnol en 1938 et Nous les gosses de Maurice Cloche en 1941.

De nouveau Louis Ducreux s’abandonna à son penchant pour la musique. Ses deux œuvres suivantes furent des comédies à couplets : Le Square du Pérou etL’ Amour en papier.

Le Square du Pérou, charmant vaudeville, fut affiché à la rentrée de septembre 1948, au Théâtre Saint Georges avec, dans les rôles principaux, Henri Guisol et Simone Simon. Cette dernière, délicieuse actrice, valeur sûre du cinéma français, et Louis Ducreux, homme fort courtois et écrivain de talent, avaient apparemment tout pour s’entendre et s’estimer, or leurs rapports, pendant les répétitions furent loin d’être au beau fixe. Une lettre d’excuse et de justification, signée de l’auteur, en fut la preuve : « Vous aussi vous donnez des « chocs nerveux »! Ce n'est ni votre faute ni la mienne si nous sommes deux poissons torpilles. Du moins avons nous navigué jusqu'ici à une certaine profondeur. Restons-y. Je ne vous parlerai plus jamais d’Edith. – personnage joué par la comédienne, peu sympathique de prime abord, qui se montrait au fur et à mesure du déroulement de la pièce plus sensible, plus vulnérable qu’elle ne le paraissait au début - Puisque notre destin semble être de nous attendre au coin des portes, aux détours des couloirs, dans le dos du public, pour nous entrelarder de coups de poignard, de « chocs nerveux » et autres pétards atomiques, rendons hommage à nos exquises sensibilités mais gardons assez de bon sens pour ne jamais nous fâcher, je vous (je nous) en supplie [...]. Je vous demande mille fois pardon ».

Au soir de la répétition générale, il est à parier que face au succès, les deux antagonistes, fiers et heureux, se soient réconciliés.

Au printemps 1949, Jean Marchat, à la fois directeur du théâtre des Mathurins et animateur, lui aussi, d’une troupe de comédiens : Le Rideau de Paris, afficha la nouvelle comédie de Louis Ducreux, Le Roi est mort 6 Lors d’une avant-première, l’auteur présentait ainsi sa pièce : «  L’action se situe vers 1980. Je n’aime pas les ouvrages dramatiques ou littéraires dits « d’anticipation » . On y sacrifie trop pour mon goût au pittoresque. Le « pittoresque » ( outre la mode : chapeaux pointus et costumes pseudo –martiens) c’est la désintégration de l’atome, le rayon qui tue les croisières interstellaires et autres fantaisies dont les possibilités malignes dissimule mal l’infinie futilité (…) Il me reste à dire la raison pour laquelle l’action se situe en un temps dont je refuse justement l’essentiel. C’est que ma pièce se déroule dans le dernier royaume du monde. Sans pessimisme ( ou optimisme ) exagéré, on peut si l’on mesure la « consommation » monarchique de chaque nouvelle guerre, assigner une trentaine d’années d’existence à ce système de gouvernement en voie de régression  » . 7

Puis en 1951, Louis Ducreux se lança dans l’adaptation française d’une pièce tirée d’une nouvelle d’Henry James, Washington Square intitulée L'  Héritière.

En 1949, le metteur en scène de cinéma William Wylder s’en était déjà inspiré avec succès. Olivia de Havilland, avait obtenu l’Oscar de la meilleure comédienne pour son interprétation du personnage de Catherine. Celle-ci, légataire d’une immense fortune, jeune encore mais sans grâce, ni beauté, tombait amoureuse d’un charmant jeune homme qui semblait s’être épris d’elle. Mais le père refusa la demande en mariage, accusant le prétendant de n’être qu’ un simple coureur de dot.

C’est au Théâtre des Mathurins dirigé par Jean Marchat, animateur lui aussi d’une troupe de comédiens : Le Rideau de Paris, que fut mis en scène le drame. Il revint à Michelle Alfa de reprendre le rôle de Catherine. Elle y fut fort émouvante ...

Affiché du 15 mai au 10 décembre 1951, le spectacle connut un très beau succès.

Et Louis Ducreux fit appel une nouvelle fois à sa propre imagination

Le 8 mars 1952, L’Amour en papier fut présenté sur la minuscule scène du théâtre du Quartier-Latin. Auteur, compositeur, acteur dans la pièce, Louis Ducreux, avait laissé le soin de la mise-en-scène au jeune directeur du théâtre, Michel de Ré. Le spectacle d’une fantaisie endiablée, comparé par certains à un opéra bouffe d’Offenbach, fut fort applaudi. Il resta à l’affiche pendant plus de dix mois.

Le 17 avril 1953, c’est au théâtre Montparnasse-Gaston Baty, sous la direction de Marguerite Jamois, dans une mise en scène de Michel de Ré, que fut présentée la nouvelle comédie de Louis Ducreux : Le Diable à quatre. Cette fois pas de musique, pas de chanson, un vaudeville dont les situations comiques s’entrecroisaient avec une rigueur mathématique. Deux amis décidaient d’échanger leurs épouses pendant un mois : une expérience. Contrairement à ce qu’ils supposaient les évènements ne se passèrent tout autrement qu’ils ne l’avaient prévu. Était-ce un mal ? Au fait non… Le public, continuellement surpris par les virages à cent quatre-vingt degrés que lui faisait prendre l’auteur, s’amusa beaucoup et la pièce connut un joli succès jusqu’ à la fermeture de juillet.

Début 1957 : Louis Ducreux signa l’adaptation et la mise en scène d’une comédie de l’auteur américain John van Druten : La Magicienne en pantoufles. La pièce fut jouée sur la scène du Théâtre des Ambassadeurs avec dans les rôles principaux Gaby Sylvia et Guy Tréjean. Il s’agissait d' Odile, une jeune personne aux dons exceptionnels d’envoûtement. Un certain Bernard en tomba fou amoureux au point de délaisser sa fiancée, sa situation, son honneur. Bouleversée par une telle passion Odile s’éprit à son tour de cet homme et immédiatement perdit son pouvoir de magicienne. Moralité : l’amour se paye… En dépit de cette douloureuse conclusion, la pièce fut jugée charmante par un public enchanté.

C’est dans une « folie », petit pavillon réservé au plaisir et divertissement, comme on en construisait au XVIII ème siècle, que Louis Ducreux planta le décor de sa dernière pièce, intitulée, cela va de soit : La Folie. Avant de mourir, un comte ruiné conseillait à son fils d’épouser une riche héritière, roturière mais fille de banquier. Le mariage consommé, l’épouse trompait son mari le trouvant bien insignifiant. Ce denier, retiré dans sa « folie » ne semblait ne s’intéresser qu’aux fleurs et une strip-teaseuse. En fait il se montrerait par la suite un homme d’affaire très avisé…

La pièce interprétée à partir du 17 janvier 1959, au Théâtre de la Madeleine, fut mise en scène par l’auteur, avec dans les rôles principaux Claude Dauphin et Elina Labourdette. Une fois encore la fantaisie poétique de Louis Ducreux et l’étrangeté de ses personnages séduisirent le public. Par contre la critique fut plus sévère : « Comment un auteur aussi chevronné que M. Louis Ducreux peut-il commettre des erreurs à peine excusables chez un débutant… La pièce ne tient pas debout. Les personnages ont l’air de parler un langage raisonnable et l’on s’aperçoit soudain qu’ils échangent des propos inconciliables avec leur situation ». 8 et la pièce ne tint l’affiche que pendant deux mois.

C’est à Hubert Gignoux, directeur du Centre Dramatique de la Comédie de l’Est que Louis Ducreux confia son adaptation de l’œuvre de Thornton WilderLa Marieuse qui vit le jour au théâtre de la Comédie de Strasbourg le 8 décembre 1959. Sous l’égide du TNP elle sera reprise à Paris, au Théâtre Récamier.

Et c’en sera fini de Louis Ducreux auteur dramatique.

Néanmoins, il aura la satisfaction de remettre en scène trois de ses comédies :La Part du feuL' Héritière et La Magicienne en pantoufles, lors de leur projection en août 1968, mai 1976 et août 1981, sur la première chaîne de télévision , dans le cadre des émissions du légendaire Au Théâtre ce Soir.

1 Patience et impatience André Roussin édition La Palatine 1953
2 idem
3 idem
4 Paris-Théâtre N° 74 André Roussin
5 Nouvelles Littéraires
6 cf Quelques pièces
7 Louis Ducreux Opéra N° 5
8 Le Théâtre à Paris Jean-Michel Renaitour éditions du Scorpion 1960 

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