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Extrait

 

LA PART DU FEU

Acte III

... André entre. Il a passé un chandail sous sa veste. Il semble avoir retrouvé une partie de son calme et de son assurance )

André : Voilà... Il faut que nous ayons une conversation en particulier. Je m'excuse, Madeleine, mais il faudrait que tu nous laisses un moment. (Comme elle hésite ). Si, je te le demande.

Madeleine ( après un temps ) : Tant pis.

Elle sort. Klapo rit )

André : De quoi parliez-vous ?

Klapotermann : De tout et de rien. Un bavardage métaphysique. Je lançais quelques paradoxes étincelants,

André ( avec un sourire forcé ) : Tu as l'air en pleine forme.

Klapotermann : Toi aussi.

André : Pourquoi dis-tu ça ?

Klapotermann : Pour rien. Madeleine semblait dire que tu étais ner­veux ces temps-ci. Moi, je te trouve bien. Tu as l'air très calme.

André : Le calme qui suit les graves décisions.

Klapotermann : Graves ?...

André : Et salutaires.

Klapotermann : Tu en as déjà pris dans ta vie des décisions salutaires ?

André : Quelquefois. Mais sans doute n'étaient-elles pas assez radicales.

Klapotermann : Celle-là est radicale ?

André : Oui.

Klapotermann : Alors mets-la en pratique.

André : Je vais le faire.

Klapotermann : Parce que, tu comprends, une décision qu'on n'applique pas...

André : Je sais... Je sais... (Un temps)

Klapotermann : Et... Est-ce que je peux savoir de quoi il s'agit ?

André : Je te le dirai dans un instant. Il faut d'abord que je te parle.

Klapotermann : Ça a un rapport avec ta décision ?

André : Oui et non. Assez lointain et assez proche, tu verras. ( On frappe à la porte. André sursaute et perd son calme une seconde ). Entrez. ( Entre Denise portant sur un plateau la bouteille et le verre). Ah! je vous avais oubliée, vous...

Klapotermann : Denise, apporte un autre verre.

André : Merci, non. Je ne boirai pas.

Klapotermann : Comme tu voudras.

Il se sert un verre et en avale le contenu d'un trait, puis un autre qu'il garde à la main )

André : La cuisinière est sortie ?

Denise : Oui, Monsieur. À cette heure-ci elle fait le marché au village.

André : Ah! c'est vrai... Alors vous seriez gentille d'aller me chercher le journal. J'ai oublié de le prendre ce marin. klapotermann ( dépliant un journal qui se trouve sur la table ) II est là.

André : Non. Je suis bête. J'ai pensé au journal mais ce sont les cigarettes que j'ai oubliées... Je ne sais plus ce que je fais.

Klapotermann ( sortant un paquet de sa poche ) : Prends des miennes.

André : Non, merci... Je ne les aime pas. Allez, Denise.

Denise : C'est loin... Je ne serai pas de retout avant dix minutes.

André : C'est très bien...( après un regard vers Klapo ) Ne vous pressez pas.

Denise : Bien, Monsieur. ( Elle sort ).

Klapotermann ( s'adossant à la table ) : Alors, je t'écoute.

André : Depuis ton retour, nous n'avons jamais parlé de ce qui s'est passé entre nous.

Klapotermann : En effet.

André : Et, si nous n'en avons pas parlé, c'est que tu te déro­bes chaque fois.

Klapotermann : Tu peux concevoir, André, qu'il y ait des souvenir» trop récents pour que je puisse y patauger à mon aise. Je préfère les oublier. ( Il boit ).

André : Aujourd'hui il faut que nous en parlions, pour la première et la dernière fois

Klapotermann : Oh ! pour moi, la question est réglée.

André : Pour moi, elle ne l'est pas encore tout & fait.

Klapotermann : C'est pourtant bien simple. Tu m'as demandé de ne pas révéler la personnalité de l'auteur des Hautes Terrasses. Tu m'as proposé de me laisser vivre chez toi, loin des recherches indiscrètes... Après un moment de révolte imputable à un reste de faiblesse humaine, j'ai accepté ta proposition. Je me suis tu et je vis chez toi... Que dire de plus ?

André : Et Madeleine, tu n'en parles pas ?...

Klapotermann : Madeleine t'aime, c'est un fait. Tu l'aimes aussi. Et moi, je trouve dans les spiritueux les joies que me refuse une sévère destinée... ( Il se sert un troisième verre ).

André : Mais le jour de ton retour, tu te rappelles, tu m'avais dit que seule la certitude de reprendre Madeleine te retenait à la vie...

Klapotermann : C'était vrai.

André : Alors, aujourd'hui...

Klapotermann : Aujourd'hui, être vivant ou mort m'indiffère profondément. Il se trouve que je suis vivant. Pour combien de temps ? Je n'en sais rien ( geste d'André ). Tant que je vis je peux penser... Je peux penser, par exempte, que vous êtes heureux et qu'ainsi mon sacrifice n'aura pas été vain.

André : Tu peux le penser, mais tu ne le penses pas.

Klapotermann : Qu'en sais-tu ?

André : Tu vois bien que nous ne sommes pas heureux.

Klapotermann : Peut-être je ne suis pas observateur.

André : Tu sais bien qu'il n'y a pas deux êtres sur terre qui souffrent autant que moi.

Klapotermann : Tu crois ?

André : Tu t'en réjouis assez.

Klapotermann : Moi ?

André : Si tu ne t'en étais pas rendu compte, tu n'aurais pas retrouvé ton sourire aussi vite. Mais conviens-en ! Avoue que tu te venges, que tu savoures ta vengeance... au lieu de me regarder avec cet air énigmatique !

Klapotermann : André, André... Laisse-moi être une énigme, même à mes propres yeux. C'est le dernier luxe qui me reste. Si tu souffres, André, ce n'est vraiment pas ma faute. Et si vous n'êtes pas heureux avec Madeleine, c'est elle et toi que ça regarde.

André ( avec une brusque décision ) : Non, Klapo. C'est toi et moi.

Klapotermann : Ah ! Et tu peux m'expliquer pourquoi ?

André : Je vais le faire. Assieds-toi.

klapotermann ( haussant les épaules ) : Comme tu voudras.

Il s'assied )

André ( Le souci d'André sera maintenant de paraître aux yeux de Klapo, un homme lucide et maître de lui. Mais il va se laisser emporter par moments, révélant son état inquiet et fébrile ) : Sais-tu ce que c'est que la personnalité, Klapo ?

Klapotermann : Oh ! Je croyais que nous allions parler de toi et de moi !...

André : C'est une façon d'en parler. Sais-tu ce que c'est ?

klapotermann ( se grattant la tête ) : La personnalité... Il y aurait beaucoup à dire !... ( Riant ). La mienne se dédouble si facilement. La personnalité... C'est l'essence suprême d'un être humain... Ce qui lui appartient en propre, non ?

André : Si tu veux. Tu as remarqué comme pour certains hommes, il est difficile d'extérioriser cette « essence suprême », d'en devenir maîtres ?

Klapotermann : C'est qu'ils y pensent trop.

André : S'ils y pensent, il y a une raison pour cela. Et cette raison c'est qu'ils admirent trop une autre personnalité, qu'ils l'admirent au point d'en être étouffés, tu comprends ? Une lutte terrible s'engage en eux, entre ce qu'ils admirent et ce qu'ils sont. Et leur propre personnalité ne pourra s'affirmer que le jour où ils auront tué ce qu'ils admirent.

klapotermann ( sans grand intérêt apparent ) : C'est possible dans certains cas.

André ( avec force ) : C'est presque toujours certain et dans tous les domaines ( un temps ). Dans les œuvres de début, les premières œuvres de tel grand poète, peintre ou musicien, c'est le spectacle de cette lutte qui éclate d'abord à la vue ! Celui qu'ils admirent est dans leurs œuvres, autant qu'eux, plus parfois. Écoute les premiers trios de Beethoven, tu y entendras chanter Mozart qui ne veut pas mourir, qui lutte contre ce nouveau venu, qui le domine souvent !... Et pourtant existe-t-il deux tempéraments plus contraires ?

Klapotermannéclatant de rire ) : C'est vrai ! Il impose à ce taureau l'usage de ses ailes ! ( Il boit à nouveau ).

André : Tous, nous devons payer ce tribut du disciple au maître ou nous résoudre alors à ne pas exister. Tous nous devons, pour nous libérer, piller, puis piétiner ce que nous aimons le plus... Imagine maintenant un homme qui en admire un autre de cette façon paralysante mais pas seulement dans ses œuvres...

Klapotermann : Tu en connais un ?

André : Tu le connais aussi. Et c'est tout ce qui me reste à te dire. Ce n'est pas seulement ton œuvre que j'aime, Klapo, mais ta bonté, ta clairvoyance, ta grandeur humaine. Il fallait pour que j'existe que tu ne sois plus. Voilà pourquoi j'ai pris l'essentiel de toi-même : Madeleine d'abord, ton livre ensuite. Mais je n'ai connu qu'un moment de vraie libération, c'est quand on t'a cru mort. J'ai éprouvé alors ce que je pourrais être et le remords de ma gloire usurpée comptait pour peu de chose en regard de ce paradis entrevu 1 Aujourd'hui tu existes encore...

Klapotermann : Oh ! si peu...

André : Tu existes. Et je ne pourrai même pas savoir si tu n'as pas choisi cette attitude pour te grandir encore à mes yeux et mieux savourer ton triomphe.

Klapotermann : Je me serais tellement mieux vengé si j'avais voulu le jour de mon retour quand je me tenais à la place que tu occupes maintenant... Je n'avais qu'à tirer.

André : Tu espérais encore me reprendre Madeleine.

Klapotermann : Rappelle-toi pourtant comme tu avais peur, André.

André : C'est vrai. Ainsi jusqu'à la dernière minute tu m'auras infligé ta conduite exemplaire... Je te hais ! Adieu Klapo!

André ouvre le tiroir d'un geste rapide mais y cherche en vain le revolver. Klapo qui était resté tout ce temps grave et serein éclate d'un rire bruyant )

Klapotermann : Mon Dieu, rendez-moi insensible à l'aspect comique des choses !

André : Je comprends. C'est toi qui l'as pris !... Tu faisais semblant de m'écouter mais tu me narguais ! Tu m'as poussé à ce geste mais tu avais pris soin de me désarmer 1

Klapotermann : Je n'ai jamais ouvert ce tiroir. Mon indifférence était réelle. Peut-être Denise ...

André ( hors de lui ) : Depuis six mois, exprès, tu cherches à me conduire là où j'en suis pour mieux me dominer, pour me ridiculiser à mes yeux. Tu as voulu te venger ! Tu crois y avoir réussi, mais tu n'auras pas le dernier mot!
Il se précipite sur Klapo en brandissant une bûche qui lui glisse des mains. Klapo redouble de rire à cette vue ).

Klapotermann ( lui tendant la bouteille ) : Prends ça ... Par le goulot, la prise est meilleure.

André ( à bout de forces ) : Je ne peux pas! Je ne pourrai jamais!

Il s'écroule sur une chaise )

Klapotermann : Non ? Comme tu voudras ... ( Il titube et se sert un nouveau verre ).

André ( sourdement ) : Tu n'as aucun mérite à ne pas avoir peur. Tu es ivre.

Klapotermann : Peut-être, mais toi, André, tu es en train de perdre la raison.

André : Mon Dieu, pourquoi ne pas pouvoir le tuer ?...

Klapotermann : Ne regrette rien, André. Si tu avais réussi, tu n'aurais pas retrouvé cette impression de soulagement que te causait ma bonne mort naturelle. Tu n'es qu'un homme toi... Et tu dois compter avec ta faiblesse d'homme... Quels remords auraient empoisonné ton existence !... ( Il rit ). Quels cauchemars effrayants!... (Il rit). Tu aurais passé tes journées à fuir mon spectre!... ( Le rire de Klapo devient hallucinant ).

André : Cesse de rire... Je t'en supplie !.. Ne ris plus par pitié!... Je ne peux plus t'entendre!... ( Klapo se calme peu à peu, puis... )

Klapotermann : Peut être alors serait-il temps que je m'en aille...

André ( à bout de souffle ) :Tu m'étouffes Je n'en peux plus!... Tu es le diable!

Klapotermann : Le diable ?... Pourquoi pas!... Tout de même je tom­berais de haut... ( Il rit à nouveau ), Bast... Adieu, André... ( Avec tendresse vers la porte de Madeleine ). Au revoir, Madeleine, mon amour. Comme je vous imagine en ce moment, pesant de votre petit corps contre le battant de cette porte, l'oreille collée au bois; écrasée par la pensée que vous portez peut-être la responsabilité de nos deux déchéances... Rassurez-vous, mon amour; vous n'êtes pas responsable. La Fatalité s'est servie de vous pour déclancher sa machine parce que vous êtes une femme, c'est tout, et qu'elle visait deux hommes. ( André s'est interposé entre Klapo et la porte ). Reprenez celui que vous aimez. Continuez de l'aimer tel qu'il sort de cette épreuve. ( Riant ) Et s'il n'est pas trop tard, vous le guérirez des ambitions qu'il ne peut plus atteindre!

André : Va-t'en! Va-t'en! Je te hais !

Klapotermann : Rassure-toi, André, tu n'entendras plus jamais parler de moi. Mais il faudra encore que tu me chasses de ta mémoire. ( On entend des floches au loin ) À la tombée de la nuit je passerai le torrent.

André : Puisses-tu y rouler cette fois ! ( II rentre dans la chambre )

Klapotermann : Ça m'étonnerait. ( un temps ) Je ne sais pas si je suis Dieu ou le Diable, mais sous le poids d'une telle injustice, je me sens drôlement éternel ! ( Il pousse la porte, sort et s'efface dans le matin ).

RIDEAU 

 

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