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Quelques pièces

 

LES BONNES


Pièce en un acte créée le 19 avril 1947, au théâtre de l’Athénée. Mise en scène de Louis Jouvet. Interprétation de Monique Mélinand, Yvette Etiévant, Yolande Lafon. Décor de Christian Bérard.


Analyse

En l’absence de leur patronne, deux « bonnes », Claire et Solange, se donnent la comédie. Claire revêt une robe de « Madame » et Solange prend la place de Claire, d’abord soumise puis menaçante. Solange reconnaît être amoureuse de « Monsieur » et avoir tenté, sans résultat, de tuer « Madame ». Claire, de son côté, a dénoncé par écrit « Monsieur » comme suborneur. À l’arrivée de « Madame » les deux sœurs reprennent leur rang de domestiques. Très heureuse d’apprendre que « Monsieur » n’a pas été inculpé, « Madame » s’empresse de vouloir le rejoindre et n’a pas le temps de boire la tasse de tilleul empoisonnée que lui tend Claire. « Madame » sortie, Claire et Solange poursuivent leur comédie et finissent par divaguer, ne sachant plus qui elles sont en réalité. Claire, dans le rôle de « Madame », boit la tisane fatale.


Critiques


« Pièce étrange, difficile, longuette… et fétide, mais bien faite du point de vue dramatique, pièce tout de même impressionnante, mais déplaisante et même souvent odieuse (…) C’est une pièce pour les temps de décadence… ».
Jean-Jacques Gautier Le Figaro 20 -21 avril 1947

« Les Bonnes est une pièce gênante, et l’on peut de demander où est le scandale : dans le fait d’aborder un pareil sujet ? Dans le fait de le traiter de cette manière-là  ? (…) D’un point de vue strictement humain, le sujet est traité de travers et ce gauchissement voulu, cherché est en soi tout ce qu’il y a de plus antipathique (…) Il est difficile de nier la beauté un peu pompeuse et artificielle du style de l’auteur ».
Jean Tardieu Action 2 mai 1947 22 avril 1947 _

« Les Bonnes de M. Genet, outre qu’elles ont le sang tourné, tiennent des discours si extravagants et si macabres que c’est à hurler à la lune pour les faire taire ».
Roger Lannes Le Figaro Littéraire 26 avril 1947

« Il y a dans Les Bonnes (…) la matière d’une étude très dure, très âpre, violemment dénonciatrice d’un certain régime moral et social (…) qui pouvait avoir la vérité d’une étude clinique, la portée d’une révolte . Or ce drame nous parait à la scène presque constamment fabriqué et artificiel. Est-ce la faute des interprètes? Aucunement. (…) C’est la prétention du style, les maladresses et surtout les complaisances morbides de l’auteur qui causent son échec ».
Pol Gaillard Les Lettres Françaises 2 mai 1947.

« Le texte des Bonnes exerce un envoûtement indéniable ».
Philippe Hériat La Bataille 23 avril 1947

« La densité du style, la verdeur des images, l’habilité scénique de M. Jean Genet forcent les préventions que peut faire naître un tel sujet ».
Gaston Joly L ’Aurore 24 avril 1947

« On peut regretter, si l’on veut, que Les Bonnes ne soient pas l’œuvre d’un citoyen estimé de son percepteur et respectueux des lois, mais telles quelles Les Bonnes sont une œuvre dramatique qui nous révèle un nouvel écrivain de théâtre de grande allure et peut-être un nouveau style théâtral (…) Ce n’est pas un mince mérite pour un auteur qui a choisi, pour personnages. deux domestiques criminelles de s’être refusé toutes les facilités du mélodrame revendicateur. Il ne semble pas qu’il y ait dans la pièce de Jean Genet la moindre intention sociale, et pourtant sa pièce est un acte d’accusation véritablement atroce contre la société moderne (…) Ce qui déconcerte le public est que Jean Genet a adopté délibérément un style qui est le contraire même du réalisme, (…) C’est cette transposition, c’est ce don du langage soudain prêté aux muets éternels qui fait le style même de la pièce ».
Thierry Maulnier Le Spectateur 29 avril 1947

« L’exceptionnelle violence des Bonnes n’est pas celle d’une satire sociale, qui, on l’a montré bien souvent, reçoit volontiers la faveur du public. Elle est dans la structure même de l’univers de Genet, dans la conception du monde qu’il exprime à travers une passion monstrueuse (...) L’erreur serait totale d’y voir du « réalisme »; la violence de  Genet est d’un autre ordre: la rigueur savante de son art, la maîtrise luxuriante de sa langue, tiennent le spectateur en respect (…) Le drame intérieur de la condition servile est porté sur scène grâce à l’admirable invention de la « cérémonie » où les bonnes se dédoublent et poussent le jeu jusqu’à la découverte du salut, salut qui, dans ce monde infernal, ne peut être que la glorification du crime ».
Jean-Jacques Riniéri La Nef Mai 1947

 

 

LES NÈGRES
- Clownerie -


Pièce créée le 2O octobre 1959 au théâtre de Lutèce, mise en scène de Roger Blin, interprétation de Robert Liensol, Bachir Touré, Mamadou Condé, Gérard Lemoine, Lydia Ewandé, Toto Bissainthe, Darling Légitimus, Judith Aucagos, Gisèle Baka, Dia Fara, Edée Fortin, Georges Hilarion, Théo Légitimus. Décors de André Acquart, costumes de Barbara Acquart.


Analyse

Tandis qu’en coulisse a lieu le procès, par des hommes de couleur, d’un Noir, assassin d’une femme blanche, en scène, un simulacre de jugement se déroule. Les juges sont des Noirs grimés qui, sous masques et déguisements, jouent les rôles de personnages aux visages pâles: juge, gouverneur, reine et missionnaire. Ils s’efforcent d’imiter jusqu’à l’absurde l’image fausse que l’homme blanc porte sur les « Nègres ». Alors qu’ils acceptent d’avoir leur propres drames, il leur serait plaisant que les Blancs ne se mêlent pas de leurs affaires, eux qui « se sont engagés dans le combat de l’émancipation ».

 

Critiques

« Ce nègres ne sont que des allégories, des fantômes nés d’un mépris, d’une rage, d’une répulsion qui est celle de Jean Genet devant un ordre que de toute sa chair il refuse ».
Pierre Marcebru Arts 11 novembre 1959

« Je ne sais si le labeur de milliers de Français en Afrique et ailleurs méritait ces sarcasmes, ces brocards, cette charge jubilante ». 
Jean-Jacques Gautier Le Figaro 21 octobre 1959

« On ne fait guère qu’y moquer, outrager, couvrir d’opprobre et livrer au mépris des populations noires, les Français blancs qui exercent auprès d’elles des tâches qu’on pourrait considérer comme sacrées: juge, médecin et missionnaire. On conviendra que de telles représentations dans un quartier où pullulent les étudiants noirs, amenés et entretenus à nos frais, et à l’heure où la communauté se défait par tous les bouts ne peuvent choquer que les esprits excessivement délicats ».
X... Rivarol 3 décembre 1959

« Avec un ardent masochisme, ils ( les acteurs noirs ) s’appliquent à reproduire l’image dérisoire que les conquérants aux visages pâles ont d’eux, afin, à la fois de l’exorciser en allant jusqu’au bout de leur nuit et, prenant conscience d’eux- mêmes, d’accéder à cette Condition Humaine qui leur fut trop longtemps refusée ».
Gustave Joly L’Aurore 4 novembre 1959

« Une des plus vraies réussites de Roger Blin qui est parvenu à maîtriser – non pas à mettre en ordre, ce qui eût privé la pièce de Genet d’une grande part de sa puissance d’envoûtement – une inspiration de poète ».
Jacques Lemarchand Le Figaro Littéraire 7 novembre 1959

« Cette pièce - si pièce il y a – est interprétée par une troupe d’acteurs noirs qui ont beaucoup de talent. Mais on leur donne à réciter ici des tirades haineuses contre la race blanche, qui ne nous semblent plus guère de saison. Comment! Le général de Gaulle vient d’accorder, un peu trop généreusement peut-être, l’indépendance à toutes nos colonies d’Afrique Centrale. Là où nos pionniers avaient mis des siècles à implanter notre influence sous les plis du drapeau tricolore, il y a, dans un discours fameux et dans un geste des deux bras levés, donné la liberté à des petites républiques et c’est le moment que choisit cet écrivain pour exalter la haine des peaux pigmentées contre des hommes au teint pâle  ? (…) Il m’est pénible d’imaginer que les auditeurs noirs qui viendront voir ce spectacle puissent applaudir sans retenue ces appels de violence ».
Jean Renaitour Le Théâtre à Paris ed. du Scorpion janvier 1960 

 

 

LES PARAVENTS


Pièce en dix sept tableaux créée le 21 avril 1966, à l’Odéon – Théâtre de France. Mise en scène de Roger Blin. Interprétation par ordre d’entée en scène: Amidou, Maria Casarès, Madeleine Renaud, Annie Bertin, Yan Davray, Victor Béniard, Claudie Bourlon, André Batisse, Paule Annen, Paul Descombes, Jean-Pierre Granval, François Hélie, Christiane Carpentier, Germaine Kerjean, Sylvie Moreau, Micheline Uzan, Jean-Louis Barrault, Jacques Alric, Régis Outin, Georges Sellier, Michel Bringuier, Robert Lombard, Gabriel Cattant, Bernard Rousselet, André Wéber, Dominique Santarelli, Michel Creton, Eric Gérard, Michel Lebret, Jean-Jacques Domenc, Michel Berger, Christian Jaulin, Pierre Benedetti, Marie-Hélène Dasté, Jean-Guy Henneveux, Xavier Bellanger, Tania Torrens, Michel Bertay, Jean-Roger Tandon, Brigitte Carva, Luis Masson, Jeanne Martel, François Gabriel, Paul Descombes, Pierre Gallon, Michel Dariel, Louis Frémont, Jean-Claude Amyl, Patrice Chapelain-Midy, Christian Pailhé, Christian Bujeau, Alain Hitier, Guy Didier, Catherine Rethi, Michel Oppenot, Marcelle Ranson, Jane Martel, Celine Salles, Marie-Claude Fuzier.
Décors d’André Acquart et Claude Acquart, Costumes de Barbara Acquart.
Durée du spectacle  : quatre heures


Analyse

Parmi des scènes de la guerre d’Algérie, un fait divers:
Dans un douar algérien, le jeune Saïd, un peu voyou, un peu traître, va se marier sans grand enthousiasme avec Leïla. Elle est laide, mais il est pauvre et ne peut s’offrir une jolie fiancée... Comme tant de soldats français et de fellaghas, ce petit domestique, à la solde de colons dominateurs et méprisants, finira assassiné.


Critiques

« Il faut dire d’abord que le spectacle est étonnant et même le plus souvent admirable, en dépit des surcharges qui finissent par l’accabler. (…) Mais ce qui n’est pas admissible, c’est que l’armée française soit présentée comme un ramassis de brutes, de cyniques morticoles, de sadiques et de tortionnaires: c’est exactement le cas ici. Mais il y a pis: l’appel, non seulement au meurtre, mais aux plus exécrables forfaits, aux mutilations de tous ordres, retentit ici à la façon d’une exhortation vengeresse. Ce qui me paraît d’une extrême gravité, c’est qu’un tel ouvrage ait été monté à très grands frais sur une scène subventionnée, alors qu’il peut être regardé comme une insulte délibérée à nos morts, à tous nos morts, aux victimes civiles françaises, à la fois aux soldats et aux officiers français, à ceux-là mêmes qui ont combattu noblement pour une cause qu’ils croyaient juste. (…) Le gouvernement, qui a non seulement toléré, mais favorisé une telle entreprise, a encouru, en vérité, une bien lourde responsabilité ».
Gabriel Marcel Les Nouvelles Littéraires 21 avril 1966

« La rumeur n’a pas menti: c’est bien un scandale qui vient d’éclater à l’Odéon. De ceux qui jalonnent les grandes heures de l’aventure théâtrale et qu’avant d’en perdre l’habitude on nommait plus humblement… des chefs-d’œuvre. (…) Il y a une innocence profonde dans cette exaltation rageuse de la misère humaine. Les extrêmes se touchent. Rien n’empêche personne de projeter sur ce fumier son espoir dans les rédemptions terrestre ou divine. Ce n’est pas un hasard. Genet fait sans cesse songer au seul autre poète de théâtre qu’est Paul Claudel. À l’opposé quant à la foi, les deux auteurs se ressemblent par la même volonté d’élargir la scène aux dimensions de la planète et leurs textes à celle d’un lyrisme sans frontière. Les thèmes s’excluent mais les démarches sont les mêmes ».
Bertrand Poirot-Delpech Le Monde 23 avril 1966

« Je pourrais citer des Paravents dix fragments superbes et d’un lyrisme, d’une pureté sans faille. Mais personne n’y tient. Ce qu’on veut c’est l’énorme, l’obscène, le scatologique. Genet est là pour choquer C’est sa seule complaisance. On va donner dans l’abjection paradante . Monter en épingle les provocations du bonhomme. Elles rendent mieux que ses fureurs de possédé. On exorcise le démon. (…) Qu’il y ait là un immense orgueil, point de doute. Tous les personnages des Paravents se croient aussi fixes qu’une étoile polaire. Et Genet, plus orgueilleux encore, plus déchiré dans son orgueil, revendique ce monde fabuleux ou l’abjection, la trahison, l’homosexualité, servent de repoussoir à cet autre monde, le nôtre fatigué, usé, médiocre et qu’il juge indigne de lui ».
Pierre Marcabru Le nouveau candide 25 avril 1966

« On parle déjà de scandale à propos de ce spectacle. N’en parla-t-on pas pour chaque chef-d’œuvre qui vit le jour au cours des siècles? Arrière la censure « morale » ! Qu’on ne renverse pas Les Paraventssous le… paravent d’un conformisme au nom duquel tant de mauvaises actions ont été commises ».
Guy Leclerc L’Humanité 25 avril 1966

« Ce n’est pas une épopée, c’est un grand poème théâtral et funèbre où viennent s’orchestrer selon les lois d’une ordonnance aussi hautaine que dans Bach ou Giotto les thèmes majeurs de Genet, la liturgie de l’ordure, la célébration du mal, le sexe, la haine, la mort faisant le jeu de leurs miroirs, la contestation la plus scandaleuse, violente et lyrique, non seulement d’une société et des signes qu’elle se donne, mais une création ratée par un Dieu imposteur, misérable, méchant qui ne supporte pas les saints, ni leur quête ».
Gilles Sandier Arts 27 avril 1966

« Après des années d’antithéâtre, voici une pièce où le théâtre est roi. Liberté du langage, des attitudes, outrance des costumes et des situations, tout vient nous rappeler que nous sommes au théâtre ».
Guy Dumur Le Nouvel Observateur 27 avril 1966

« Le mode d’expression de l’auteur me rend absolument imperméable à ses intentions. Tout en moi se cabre, se révolte. Ses pensées, ce qui lui vient à l’esprit, l’instinct qui le meut, le choix constant de ses images, la prédilection qu’il manifeste pour ce qui est le plus laid, le plus sale, le plus grossier, ce tombereau d’immondices qu’il pousse avec volupté, la complaisance qu’il met à multiplier les incongruités injurieuses, le bonheur qu’il éprouve à brasser l’indécence, à se vautrer dans la scatologie, à étreindre l’obscénité et à cracher dans la figure du public pour le voir se pâmer d’adoration, tout cela sent affreusement mauvais et reflète le désir, la volonté, l’ambition, la résolution de tout salir, de tout avilir et de tout dégrader ».
Jean-Jacques Gautier Le Figaro 23 avril 1966

« Alors que toute l’attention est requise, constamment requise, par des êtres, leurs situations et leurs rapports, je vous le dis: c’est du très grand théâtre ».
Jacques Lemarchand Le Figaro Littéraire 28 avril 1966

« Un scandale allait éclater. On le clamait partout. Un scandale à l’Odéon! Ce fut un triomphe. C’est justice. Et ce sera l’honneur de ce théâtre, de ceux qui le dirigent, d’avoir inscrit à son répertoire cette pièce dont ,- depuis quelques cinq ans qu'elle est publiée -, personne ne voulait (…) Bien entendu on peut ne pas souscrire à la vision profondément pessimiste de l’univers et de la condition humaine tels que Genet les voit, les ressent intimement, tels qu’ils les décrits, non sans naïveté. Mais on ne saurait ni ignorer , ni condamner au nom de l’Ordre bien pensant , ce cri d’angoisse dont l’authenticité est évidente (…) Quelle rare beauté le plus souvent dans cette langue d’un lyrisme effréné auquel s’amalgament les dialogues les plus quotidiens et très souvent burlesques  !  »
Claude Olivier Les Lettres Françaises 28 avril 1966

« J’ai dit dans ma chronique de France Soir ce que je pensais de cette pièce. Je ne la trouve pas bonne. Elle m’a laissé une profonde impression de tristesse, ce qui est la marque des œuvres manquées. Ce qui est beau, fût-ce la plus affreuse tragédie est toujours gai. Du moins, cela donne de la joie au spectateur ».
Jean Dutour Candide 2 mai 1966

« Rarement autant de beauté a été mêlée à l’invective, à la scatologie, à l’obscénité. Peut-être ce flamboiement possède-t-il à la fin des fins une vertu curative. Il n’en est pas moins luciférien. Pour arracher l’homme de son malheur, faut-il le jeter au fumier? (…) Dans l’envoûtant glissement des paravents, dans la somptuosité des costumes, fussent-ils en loques, imaginés par André Acquart, la mise en scène réglée par Roger Blin est une éblouissante réussite. Les acteurs donnent toute leur mesure dans cette extraordinaire fête du théâtre. Mais peut-on applaudir, c’est-à-dire participer à cette fête de l’abîme, même si l’amour désespéré a seul créé cet abîme  ?  »
Aldré Alter Témoignage Chrétien 28 avril 1966

« Cette fois, il est allé trop loin… Depuis quinze jours, le Théâtre de France souille le Théâtre français, le Théâtre et la France. En montantLes Paravents, l’ignoble pièce du scatologue Jean Genet, Jean-Louis Barrault a suscité délibérément le scandale et la fureur. Il y a eu des désordres et des violences. Les fautifs ne sont ni les étudiants, ni les anciens d’Algérie et d’Indochine. Le responsable de ce gâchis c’est Jean-Louis Barrault  ».
X… Minute 5 mai 1966

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