Accueil

3

Le succès exceptionnel d’un auteur et de son metteur en scène

Âgé de quarante ans, en pleine possession de sa célébrité, Louis Jouvet était directeur du théâtre de la Comédie des Champs-Élysées.  L’entente des deux homme sera pour toujours amicale et complète. «  Il n’y a jamais eu entre Jouvet et moi qu’un contrat, celui qui exclut les félicitations et qui remplace la louange réciproque par une collaboration spécialisée, une affection ouvrière et le dévouement que suppose cet artisanat du théâtre qui est devenu ma passion et mon honneur » . 1 Toutes les pièces de Jean Giraudoux ( à l’exception deSodome et Gomorrhe, montée pendant l’Occupation en l’absence de L. Jouvet et Pour Lucrèce mise en scène, quelques années après le décès des deux complices ) seront mises en scène par Louis Jouvet, parfois l’interprète du rôle principal masculin. «  Ce qui fascinait Jouvet, c’était la beauté et la pureté de la langue de Giraudoux » . 2 Et dix ans plus tard, se rappelant les débuts de leur collaboration, Jouvet racontait : « J’avais appris que l’auteur de Siegfried et le Limousin songeait à son roman pour la scène. À vrai dire, lorsque je le rencontrai pour la première fois il avait déjà écrit une pièce qui aurait duré huit heures » . 3

Giraudoux accepta de bon cœur de retravailler sa pièce, en tenant compte des remarques, des coupures, des propositions de son metteur en scène, et le 3 mai 1928, le rideau de la Comédie des Champs-Élysées se levait sur l’histoire du soldat Siegfried. Blessé au champ de bataille, frappé d’amnésie, il avait été soigné et rééduqué en Allemagne, pour devenir, dans ce pays, un personnage de premier plan. En réalité, Siegfried était un écrivain français que reconnut Geneviève, sa fiancée du Limousin. Mis devant le fait accomplir, il dût se rendre à l’évidence…

Évènement théâtral de la saison 1927-1928, la première représentation deSiegfried réunit le Tout-Paris. Le souvenir de la Grande Guerre était encore présent dans les cœurs et le public se passionna. La critique fut souvent plus qu’élogieuse mais parfois indignée. Certains louèrent « l’humour attendri et le lyrisme familier » 4 «  le diagnostique précis » 5 de l’auteur. Mais, tandis que le critique du Petit Journal se félicitait que « l’œuvre (soit) essentiellement pacifique » ,6 René Doumic de l’Académie Française s’insurgeait : « C’est le cœur serré, dans un profond sentiment de tristesse et d’humiliation, que j’ai assisté à la pièce de M .Giraudoux Siegfried, une pièce allemande par un auteur français, une pièce à l’honneur de l’Allemagne ». 7

En dépit de ce méchant article, le spectacle connut une très jolie carrière. Il atteint la 300 ème représentation avant de partir en tournée à travers la France.

Fort de ce succès, dix-huit mois plus tard, le duo Giraudoux - Jouvet présentait Amphitryon 38, comédie en trois actes. De Sophocle à Von Kleist, en passant par Molière, Jupiter, épris de la simple mortelle, Alcmène, inspira un grand nombre d’auteurs, d’où le numéro 38, dont Giraudoux gratifia son héros. Sans obtenir le triomphe de Siegfried, recueillit un beau succès. Si la bonne critique ne fut pas excellente, c’est qu’il fut reproché à l’auteur de ne pas posséder la « vis comica » : «  D’une façon ininterrompue, M. Giraudoux recherche ( et dans un travail visible, pénible, sec, appliqué ) l’esprit, les traits comiques, les mots. Par malheur, il n’a pas de disposition dans ce sens ». 8

Le spectacle fut affiché néanmoins 236 fois à la Comédie des Champs-Élysées et, l’année suivante, lors d’une tournée en Allemagne, il fut accueilli triomphalement...

Ayant signé un contrat avec Roger Martin du Gard pour sa pièce Le Taciturne, à la Comédie des Champs-Élysées, Louis Jouvet dut exiler Jean Giraudoux vers une autre scène.

Ce fut au nouveau Théâtre Pigalle que fut mise en scène Judith, tragédie en trois actes, inspirée du célèbre récit de l’Ancien Testament. Alors que dans ce dernier, l’héroïne juive, consciente de son devoir, décapitait le général Holopherne, ennemi de sa patrie ,la jeune héroïne de Giraudoux agissait par amour, décidant de s’unir au tyran dans la mort. Sans en avoir eu le temps de se sacrifier elle-même, elle fut acclamée par son peuple comme une sainte.

Le montage de la pièce ne se fit pas sans mal. Certains rôles furent donnés puis repris, certains comédiens se désistèrent pendant les répétions. Bref, la date de la première représentation dut être retardée d’un mois et c’est finalement le 4 novembre 1931 que le rideau se leva sur la première scène de la tragédie.

La soirée de la Première représentation fut extrêmement brillante, - smokings et robes longues – Tandis que la mise en scène de Jouvet fut fort appréciée : « …  vivante, hardie, prestigieuse, admirable de goût , d’originalité, d’inventions », 9 la distribution fut sujette à caution : « On l’a ( la pièce ) fait jouer par des actrices et des acteurs à type sémite ; ils la sabotent d’ailleurs à qui mieux mieux ». 10 Quant à l’auteur, contesté par les uns  :  « … Quel pamphlet contre les Juifs », 11 «  (spectacle ) plus indigeste que déconcertant et aussi ennuyeux que prétentieux », 12, il fut fort applaudi par quelques autres :«  La meilleure soirée de la saison », 13 «  Une des plus belles œuvres du théâtre contemporain »14

Alors que le public commençait à se rendre nombreux au théâtre Pigalle, le spectacle cessa d’être affiché sans avoir atteint la 50ème représentation. Le directeur du théâtre prétexta des difficultés financières prétendant ne pas rentrer dans ses frais.

Il fallut attendre deux ans avant que le rideau ne se lève sur une nouvelle pièce de Jean Giraudoux. Entre temps, le jeune diplomate avait été nommé Chargé de Mission au cabinet d’Edouard Herriot, devenu alors Président du Conseil, et dut accompagner son chef dans de différentes missions.

Ce fut donc le 1er mars 1933, qu’eut lieu, de nouveau au théâtre de la Comédie des Champs-Élysées, la première représentation d’ Intermezzo, ou Le Songe d’une nuit d’été limousine, titre qui annonçait un simple intermède, une sorte de divertissement. Cette fois, l’auteur ne faisait appel à aucune légende historique, biblique ou mythologique. Le sujet était de pure invention poétique. L’action se situait dans un village du Limousin où depuis quelque temps se passaient de « curieuses choses ». Isabelle, jeune institutrice avait, disait-elle, rendez-vous tous les soirs avec un spectre. Spécialiste de la chasse au surnaturel, venu exprès pour rétablir l’ordre, l’inspecteur d’Académie s’efforça de tendre un piège au fantôme… il échoua. Seul l’amour d’un homme pour Isabelle et sa demande en mariage, auront raison du fantôme qui disparaîtra pour toujours. Ainsi le petit village retrouvera-t-il son train-train quotidien et l’Inspecteur pourra conclure : «  L’argent va de nouveau aux riches, le bonheur aux heureux, la femme au séducteur… ».

Outre les dix comédiens de la distribution, huit petits rats de l’Opéra avaient été engagés pour jouer les rôles d élèves d’ Isabelle. Ces jeunes danseuses, évoluant sur une musique de Francis Poulenc, offrait tout au long du spectacle une note de gaîté, de poésie, de fraîcheur juvénile qui ravissait le public. Quant aux répétitions, elles s’étaient déroulées dans la joie : « Pour la première fois, je regretterai de voir ma pièce créée, car les répétitions furent si délicieuses que je ne peux qu’appréhender les représentations ». 15

Certains critiques se référèrent à Shakespeare, à Musset, à Goethe, à Maeterlinck pour tenter de traduire la poésie qui se dégageait du spectacle. D’autres se montrèrent tout simplement enthousiastes : « Texte vif, mais très dense ( redonnant) de la dignité au mot divertissement ». 16

Par la suite, Intermezzo fut affiché maintes fois sur les scènes françaises et traduite en nombreuses langues, la pièce fut reprise en Grande Bretagne, en Tchécoslovaquie, aux Etats Unis, au Mexique, en Espagne, au Japon et très souvent en Allemagne.

1 Jean Giraudoux Conférence du Congrès du Théâtre 4 mars 1931. Texte repris dans Littératures 1941
2 Danielle Mathieu-Bouillon Le Theatre des Champs-Élysees est ouvert Editions Verlhac 2013
3 Louis Jouvet L’Ordre 16 mai 1938
4 M . Martial-Piéchaud La revue hebdomadaire N° 5 -1928
5 James de Coquet Le Figaro 4 mai 1928
6 P. Ginisty Le Petit journal 4 mai 1928
7 La Revue des deux mondes 1er juin 1928
8 André Rouveyre Mercure de France 15 décembre 1928
9 Edmond Sée L’Œuvre 8 novembre 1931
10 XXX L’Humanité 9 novembre 1931
11 J. Gandrey-Rety Chantecler 12 décembre 1931
12 XXX Comœdia 5 novembre 1931
13 James de Coquet Le Figaro 6 novembre 1931
14 Edmond Jaloux L’Intransigeant 13 novembre 1931
15 Jean Giraudoux Marianne 22 février 1933
16 Pierre Bost Revue hebdomadaire 11 mars 1933

Haut de page

retour suite
Table des matières