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Les succès du théâtre de l’Athénée

Été 1934, Louis Jouvet quittait la Comédie des Champs-Élysées pour prendre la direction de l’Athénée. Il inaugura son théâtre avec une reprise d’ Amphitryon 38, le temps de mettre en scène l’adaptation par Jean Giraudoux de Tessa, la nymphe au cœur fidèle, des auteurs britanniques Margaret Kennedy et Basil Dean. Occasion pour Louis Jouvet d’offrir le rôle principal à la jeune comédienne Madeleine Ozeray dont il était tombé amoureux. La pièce, accompagnée d’une musique de Maurice Jaubert, fut un succès que partagea Jean Giraudoux : « À un couplet, à une cruauté pointue, à une fantaisie qui fuse et s’éteint aussi vite, à des attendrissements pudiques comme aux mots drôles qui ne sont jamais bas, on reconnaît Jean Giraudoux ». 1

Tandis que le théâtre affichait près de trois cent fois Tessa, la nymphe au cœur fidèle, Jean Giraudoux, nommé inspecteur des postes diplomatiques et consulaire, donnait une série de conférences à travers la France.

En 1935, l’auteur dramatique prit le pas sur le diplomate. Deux nouvelles pièces seront représentées au Théâtre de l’Athénée, au soir du 22 novembre.

En première partie fut présenté un lever de rideau  : Supplément au voyage de Cook, sorte de clin d’oeil au Supplément au Voyage de Bougainville, conte philosophique de Denis Diderot. La pièce, située à la fin du XVIIIème siècle, mettait en scène la rencontre de majors et de ladies anglaises avec le Huron de Voltaire et les Iroquois de Foe. Les spectateurs s’amusèrent et apprécièrent : « La note exotique des pagnes fleuris s’oppose à la truculence des uniformes anglais écarlates et dorés »2

Mais, à la sortie du théâtre, nombreux se demandaient pourquoi avoir mis au programme deux œuvres aussi différentes que Supplément au voyage de Cook etLa Guerre de Troie n’aura pas lieu3

Certes cette dernière pièce ne comprenait que deux actes, elle semblait sans doute un peu courte à L. Jouvet pour constituer à elle seule un spectacle, mais en réalité, elle aurait pu se suffire à elle-même, car elle est, sans contredit, l’une des plus importantes œuvres du théâtre de Jean Giraudoux.

Quoiqu’inspirée par les héros de l’IlliadeLa Guerre de Troie n’aura pas lieu était d’une actualité criante ( la grande guerre n’était pas oubliée et la menace d’un nouveau conflit était très inquiétante ) Giraudoux y posait la question essentielle : la guerre était-elle une fatalité insurmontable puisqu’un «  pacifiste est un homme toujours prêt à la faire… pour l’empêcher ». 4

Le public, subjugué, se passionna. Et lors du « discours aux morts » prononcé par Hector, au second acte, un frisson général traversa la salle.

Le succès se prolongea toute la saison jusqu’au mois de juillet 1936.

De retour d’une mission diplomatique en Amérique du Nord et en Amérique Centrale et après avoir refusé le poste d’Administrateur de la Comédie Française que lui proposait le ministre, Jean Zay, Jean Giraudoux s’attaqua à une nouvelle œuvre : Électre, inspirée de nouveau par la légende grecque.

Alors que l’exposition universelle allait ouvrir ses portes, que Paris attendait un afflux de touristes Électre, pièce en deux actes, fut créée le 13 mai 1937, au théâtre de l’Athénée. L’action de la pièce se situait entre l’assassinat d’ Agamemnon et celui de Clytemnestre. Pour l’auteur « Électre c’est le mythe de la vérité ». 5 Après avoir retrouvé son frère Œdipe venu venger la mort de son père, la jeune Électre découvrait peu à peu les noms des auteurs du crime : sa mère et l’amant de celle-ci. Elle ne pourra oublier.

Giraudoux assista à presque toutes les répétitions, se félicitant du travail de son metteur en scène :  « Je travaille avec Jouvet mais je suis son élève. Voilà sept pièces que nous montons ensemble. D’un texte écrit pour quelques personnes, il en fait un spectacle pour tous ». 6

Si la critique fut assez sévère envers l’auteur «  M. Jean Giraudoux, cette fois, a exigé de ses auditeurs un effort inhumain. Il y a, surtout dans la seconde partie de la pièce (…) un mélange si extraordinaire de supérieur et de pire qu’on sort de là souffrant d’une sorte de tournis intellectuel et d’une menace d’indigestion verbale »,7 la mise en scène et le jeu des acteurs furent unanimement applaudis : « Voilà un spectacle digne de ce que devrait être L’Exposition. Une fois de plus M. Jouvet a biemérité du théâtre ». 8

Électre connut son heure de gloire. En 1959, la pièce entra au répertoire de la Comédie française et eut l’honneur d’être représentée devant le Général de Gaulle.

S’inspirant de L’Impromptu de Versailles au cours duquel l’auteur Molière se livrait au public, Jean Giraudoux, blessé par les médiocres critiques d’Électre, écrivit, au cours de l’été 1937, une sorte d’improvisation intitulée  : L’Impromptu de Paris. Cette œuvre de circonstance fut affichée en première partie d’une reprise de La Guerre de Troie n’aura pas lieu, le 4 décembre 1937. Alors que les comédiens étaient en scène, prêts à répéter, arrivait un spectateur contestataire. L’auteur, par la voix de Jouvet répondait alors à son adversaire en défendant son théâtre.

En voyage d’inspection aux États-Unis, Jean Giraudoux n’assista pas aux représentations de L’Impromptu de Paris. Mais informé par Jouvet il apprit que dans son ensemble, la critique, mise en cause, affectait l’indifférence, allant jusqu’à refuser de prendre la pièce au sérieux.

Depuis deux années, sous la direction d’Edouard Bourdet, la Comédie Française s’était donné pour tâche de dépoussiérer son répertoire. Le nouvel administrateur avait engagé les quatre metteurs en scène du Cartel : Georges Baty, Charles Dullin, Georges Pitoeff et Louis Jouvet. Ce dernier exprima le vœu de monter une œuvre de Jean Giraudoux. C’est ainsi que celui-ci eut l’honneur de voir affichée, à partir du 13 octobre 1938, une de ses œuvres sur les murs de l’Illustre Maison. Il s’agissait du Cantique des Cantiques. Le premier titre avait été Le Proverbe des Proverbes, pourquoi l’avoir abandonné ? Tout simplement parce que la pièce se présentait comme une version païenne du poème biblique. On y traitait, avec une ironie certaine, de l’amour terrestre, fait de complicité et de désaccord. On ne badinait toujours pas avec les sentiments, mais on n’en mourrait plus… La distribution, très applaudie comprenait quelques célèbres sociétaires de la Comédie Française : Madeleine Renaud, Béatrice Bretty, Pierre Dux, Fernand Ledoux, Jean Debucourt. La critique fut élogieuse encore que certains, angoissés par les menaces de guerre, se demandaient si « L’euphorie que l’on goûte à ce divertissement est-elle bien ce qu’il faut de nos jours ? ». 9

4 mai 1939 alors que Jean Giraudoux venait de publier Pleins Pouvoirs, ouvrage politique à la gloire de la France et de ses fils, le rideau se levait au théâtre de l’Athénée sur Ondine 10 - adaptation de Undine, récit poétique de l’auteur allemand Friedrich de la Motte-Fouqué, dont l’étudiant Giraudoux avait dû faire un commentaire lors de son diplôme supérieur d’allemand – « Jamais le thème de la séparation, de l ‘amour, de l’absence, de la mort ne m’a paru plus insupportable »11 écrira quelques vingt-cinq ans plus tard Eugène Ionesco. En effet, pour Hans , un chevalier, simple mortel, aimer et être aimé d’une Ondine, jeune divinité nordique, cela ne pouvait que le condamner à mort. Louis Jouvet désirait présenter le spectacle dans une ambiance de totale féérie, Il confia donc au peintre Pavel Tchelitchew décorateur des ballets russes, « … un mystique, un poète du théâtre… » 12 le soin de concevoir les maquettes des trois actes.

Le travail de préparation fut considérable. Trente trois comédiens interprétant quarante-six rôles répétèrent plus de quarante fois . Mais le résultat dépassa toutes les espérances. Après une répétition générale et une soirée gala triomphales, le bureau de location fut pris d’assaut, dès les premiers jours. Alors que Jean Giraudoux se trouvait au Consulat de France à New-York, Louis Jouvet lui envoya un télégramme ainsi conçu : « Ce soir record. Dépassons vingt-neuf mille francs (stop) moyenne journalière vingt-huit (stop) Ondine et Hans vous embrassent »

1 Maurice Martin du Gard Les Nouvelles littéraires 17 novembre 1934
2 XXX Comœdia 22 novembre 1935
3 cf Quelques pièces
4 Jean Giraudoux Je suis partout 7 décembre 1935
5 Jean Giraudoux L’Insurgé 12 mai 1937
6 Jean Giraudoux Les Nouvelles littéraires 16 mai 1937
7 Pierre Brisson Le Figaro 16 mai 1937
8 Gabriel Marcel Sept jours 21 mai 1937
9 Pierre Lièvre Le Jour 13 octobre 1938
10 cf Quelques pièces
11 Cahier de la compagnie Madeleine Renaud-Jean Louis Barraud n° 2
12 Louis Jouvet Les Cahiers Jean Giraudoux n°2

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