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Un auteur dans la tourmente

Én tel triomphe pouvait annoncer une longue et fructueuse carrière de la pièce. Malheureusement, les évènements en décidèrent autrement. Suspendu, le 30 juin, pour les vacances d’été, le spectacle ne put reprendre en septembre comme prévu. La guerre venait d’être déclarée et une grande partie des comédiens et du personnel technique était mobilisée.

La défaite… l’Occupation allemande…

En mai 1941, après quelques démêlés avec la censure allemande, Louis Jouvet quitta la France pour une tournée de quatre ans aux Amériques.

De son côté, Jean Giraudoux abandonna la carrière diplomatique et se retira chez son frère à Cusset, tandis que son fils Jean-Pierre ( 21 ans ) rejoignit l’Angleterre.

Dans la solitude de l’Allier, Giraudoux se remit à l‘écriture par un nouvel impromptu d’un acte : L’Apollon de Marsac qui deviendra L’Apollon de Bellac. L’action se passait dans la salle d’attente d’un ministère : une jeune fille, Agnès, tentait en vain de se faire recevoir, jusqu’au moment où elle comprenait que pour réussir il suffisait de dire aux hommes qu’ « ils étaient beaux ». Après quelques mois de silence, Jean Giraudoux et Louis Jouvet reprirent contact et le premier expédia une copie dactylographiée de sa pièce au second. Ce dernier la mit immédiatement en répétition et la première représentation eut lieu le 16 juin au Teatro municipal de Rio de Janeiro.

En 1939, Pendant les répétitions d’ Ondine, Giraudoux avait mis en chantier sa douzième pièce : Sodome et Gomorrhe, une tragédie, une fois encore, inspirée de la Bible.  Il la termina pendant l’hivers 1941-1942. Le ménage Giraudoux alors traversait une grave crise affective et Jean envisageait de quitter définitivement son épouse, restée à Paris. Inspirée par les sentiments personnels de l’auteur, la pièce tentait à prouver l’incompatibilité inéluctable entre l’homme et la femme. L’amour durable n’existera jamais entre eux. N’ayant pu découvrir un seul couple heureux sur terre le courroux du créateur sera implacable envers l’espèce humaine.

En l‘absence de Louis Jouvet, ce fut le metteur en scène Douking qui monta la pièce au théâtre Hébertot, dans des décors de Christian Bérard, sur une musique d’Arthur Honegger.

La répétition générale eut lieu le 11 octobre 1943. Présentée par Jacques Hébertot comme un oratorio, la pièce parut longue et fut moyennement accueillie : « Monsieur Giraudoux pastiche Monsieur Giraudoux », 1 « le cou tendu, les oreilles béantes, tout crispés d’attention, comme ils ( les spectateurs )s’efforcent ! comme ils s’affichent ! comme ils poussent ! et les crampes en perspectives ! les torticolis de l’intellect ! ». 2

Affiché deux cent quatorze fois, le spectacle connut toutefois une belle carrière. La personnalité de la célèbre actrice Edwige Feuillère et la découverte du jeune comédien Gérard Philipe dans le rôle de l’Ange en furent les meilleurs atouts.

Au printemps 1943, Jean Giraudoux fut de retour à Paris où il s’installa seul à l’hôtel. Le cinéaste réalisateur Robert Bresson fit alors appel à lui et lui proposa d’écrire, en collaboration avec le père Jésuite Bruckberger, le scénario du film à grand succès Les Anges du Péché.

Bien avant la guerre, Louis Jouvet s’était épris d’une pièce anglaise, The Old Ladies d’après le roman de Hugh Walpole et l’avait fait découvrir à Giraudoux. Il s’agissait de trois vieilles femmes, un peu folles en proie à leurs marottes. Les mois passant, Giraudoux prit des notes, ébaucha quelques scènes. Cette fois, il se mit sérieusement au travail, envisageant qu’à son retour en France, le premier spectacle monté par Jouvet serait, sans conteste, cette nouvelle pièce qu’il intitula. : La Folle de Chaillot3 Le manuscrit terminé, son auteur n’en était pas entièrement satisfait. Il recommença donc le premier acte, développa le second et ne cessa d’apporter des modifications à l’ensemble.

Conjointement à La Folle de Chaillot, Giraudoux entreprit une nouvelle pièce à l’intention d’Edwige Feuillère. Il s’inspira cette fois du récit de Tite Live relatant le suicide de la romaine Lucrèce, violée par le fils de Tarquin, suicide qui entraîna la chute de la royauté. Giraudoux transposa l’action à Aix en Provence, sous le Second Empire et intitula son œuvre Pour Lucrèce.

Au cours de l’année 1943, Giraudoux eut le chagrin de perdre sa mère. Dès lors, sa santé se dégrada peu à peu. Sans être vraiment malade, il se sentait affaibli et le 31 janvier 1944, alors que le rideau se levait sur Sodome et Gomorrhe, on apprenait la mort de Jean Giraudoux, apparemment victime d'un empoisonnement alimentaire. Il était âgé de soixante et un ans.

1 Jean Silvain L’Appel 21 octobre 1943
2 Henri Jeanson Notre Combat 30 octobre 1943
3 cf: Quelques pièces

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