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Un suicide programmé

Le 21 septembre 1972, à 16h précises, Jean-Claude Barat, arrive au 25 quai Voltaire. Il monte jusqu’à l’entresol,  donne, selon le code établi, trois coups de sonnette et ouvre de sa clé personnelle l’appartement du maître - le rendez-vous avait été pris le matin même. La secrétaire, Melle Cottet se précipite  sur le visiteur , lui prend le bras et le conduit vers le salon en criant «  C’est horrible !  C’est horrible ! ».

Ensanglanté, Henry de Montherlant est en train d’expirer. Il vient de se tirer deux balles de revolver dans la bouche, après avoir avalé le quart d’une ampoule de cyanure. Il s’est tué vingt ou trente secondes avant l’arrivée prévue de son visiteur. Il voulait mourir devant cet homme de 46 ans, son fils spirituel.

Une note avait été posée en vue sur un guéridon: «  Mon Cher Claude . Je deviens aveugle. Je te remercie de tout ce que tu  as fait pour moi. Ta mère et toi sont mes héritiers uniques. Bien affectueusement. P.S. : Il faut appeler M... tout de suite après ma mort pour la vérification que je suis bien mort ».
 L’auteur  avait rejoint  ses personnages.

L’amorce d’un destin implacable

Descendant de deux familles de petite noblesse, l’une catalane, les Millon de Montherlant, l’autre champenoise, les de Riancey, Henry, Marie, Joseph, Frédéric, Expedite voit le jour le 21 avril 1895, au domicile de ses parents, avenue de Villars, Paris 7ème arrondissement. L’accouchement, suivi d’une hémorragie abondante, est long et très douloureux. Mme de Montherlant ne se remettra jamais de cette épreuve et passera vingt ans de sa vie allongée dans son lit ou sur une chaise longue.

Lors du baptême, selon une vieille coutume de l’Ancien Régime, l’enfant est tenu sur les fonds baptismaux par l’un des pauvres de la conférence de St Vincent de Paul. Quoique chouchouté, gâté, admiré, le jeune Henry reçoit dès son plus jeune âge, une éducation stricte et rigoureuse; on lui enseigne la crainte de Dieu, l’exaltation de l’honneur, le culte de la beauté et la loi du courage. Il a très vite le sentiment qu’il fait partie d’une caste supérieure et qu’il doit se conduire en conséquence.

Sur les genoux de sa maman, Henry l’écoute réciter des poésies et chanter des romances. Elle lui il apprend à lire dès l’âge de quatre ans . La découverte de Quo Vadis bouleverse l’enfant et lui révèle l’art de l’Écriture. Il se confie dès lors à son premier journal intime et quelques mois plus tard se lance dans la rédaction d’un roman aux personnages moyenâgeux

Si Henry est proche de sa mère, il en est différemment avec son père, Joseph de Montherlant, personnage à la fois taciturne et falot. Petit, maigrichon, au teint bistre et aux yeux de braise, ce dernier rêvera toute sa vie d’être un autre que lui -même, un hidalgo, un chevalier, un hussard, par exemple et non ce fonctionnaire en alpaga noir qui se consume au Ministère des Finances. Frustré dans son aspect physique, Joseph de Montherlant compense par la recherche d’une certaine élégance et d’un dandysme d’occasion. Il se veut esthète. Les collections d’art le passionnent. Adepte des manèges et des champs de courses, il souhaite faire de son fils un cavalier émérite. Ancien élève des Jésuites, Joseph, en bon catholique, communie tous les dimanches, mais refuse d’être traité de dévot. Politiquement réactionnaire, farouche antidreyfusard, il se dresse contre le progrès ‘’républicain ‘’. Chez Mr. de Montherlant ne seront installés ni le téléphone, ni l’électricité. Henry traduira ses versions latines à la lueur d’une lampe à pétrole, comme ses ancêtres l’ont fait. Sous cet aspect sévère et rigoriste se dissimule un joueur, un dépensier et sans doute un coureur de jupons. Faiblesses humaines qui dépassent, hélas, les possibilités de celui qui, en un autre temps, aurait été un parfait gentilhomme de Cour.

En 1905, Henry est inscrit en classes primaires, au lycée Janson de Sailly . Il y reste deux ans . Rien ne l’amuse autant que de composer des bouts de dialogues et de poursuivre la rédaction de son journal intime, dans de petits carnets secrets.

En 1907, il entre en tant qu’externe libre à l’École Saint-Pierre. Il rencontre Louis Aragon, d’un an plus jeune que lui. Bien longtemps plus tard, Aragon, devenu vieux monsieur, se rappelle: « La première fois que je l’ai vu, c’est quand il est venu me défendre. Des grands me battaient car je ne voulais pas aller avec eux dans les pissotières faire ce que vous savez » 1 Et voici comment les deux élèves du cours moyen, des poètes en herbe, devinrent des amis, discutant littérature et confrontant leurs premiers ouvrages A douze ans, on s’entretient librement de romans et de poésie, Louis est le premier et sans doute le seul lecteur de l’acte en vers Les Papillons, signé H.M. où l’on voit le vieux Corneille discrédité par des auteurs médiocres et des gens de cour, jaloux de son génie...

Lors des grandes vacances de l’été 1909, Henry découvre l'Espagne et assiste à sa première corrida. Il connaît alors « un frisson nouveau ». Il fait la connaissance du matador Rampagnito qui lui enseigne les rudiments de la tauromachie. L’année suivante, sur une plazza privée appartenant à des amis espagnols, il réussit sa première mise à mort, celle d’un taureau de 2 ans. Son exploit accompli, lorsqu’il salue l’assistance, Henry reçoit l’Ovation de la part des invités. Joseph peut être fier de ce fils, digne de ses ancêtres

Au mois de janvier 1911, Henry entre en Première à Sainte Croix de Neuilly, lycée de haute réputation dont les élèves formeront l’Élite de la jeunesse française. Sortir de Sainte-Croix vous ouvrait les portes de tous les salons où il y avait une jeune fille à marier avec dot. Sous la cellophane des bonnes manières, ces adolescents courtois et bien élevés ne sont pas plus angéliques que ceux des fortifs. Selon Jean Renoir - autre lycéen de Sainte-Croix à la même Époque - , des photographies de femmes nues circulaient dans les classes « Mes condisciples se les passaient en cachette, s’enfermaient dans les cabinets. Certains se masturbaient devant ces représentations d’un bien terrestre mais encore lointain. Les bons pères ajoutaient à l’intérêt de ces images en les pourchassant ».

Le jeune Montherlant n’est pas attiré par ce voyeurisme. Il en est même choqué. Cet étalage de chair blanchâtre et alanguie ne l’attire pas. Il apprécie le beau dans sa perfection, non dans le vulgaire.

Bien que d’une foi vacillante, Henry aime se rendre à la chapelle. Le décorum qu’offrent les offices religieux, l’encens, les habits sacerdotaux, les orgues, les cantiques en latin, les ors des ciboires, les statues de la vierge, la lumières tombant des vitraux, le plongent dans une sorte de béatitude. Il se tient à l’écart de ses camarades. Leurs conversations le rebutent. Il préfère, dans la solitude, composer des poèmes à la gloire de personnages mythiques comme cette Prière d’Iphigénie.

Ainsi je dois mourir, mon père, ainsi je dois
Mourir...Hélas mourir dans un matin vermeil
Mourir, hélas quand le soleil
A peine a doré les toits

1 Mentir Vrai Louis Aragon ed ; Gallimard 1937

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