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Premières expériences théâtrales, premiers succès

En mars 1941, Montherlant sollicite un Ausweiss pour rentrer à Paris. Sa demande est appuyée par ses éditeurs Grasset et Gallimard. Et comme si ces démarches n’étaient pas suffisantes, Montherlant s’adresse au Secrétaire d’Etat à l’Instruction Publique, Jérôme Carcopino, et à Alphonse de Chateaubriand, directeur de La Gerbe, organe pro-allemand. Il va jusqu’à écrire au Maréchal Pétain, soi-même. Il reçoit son laissez-passer le 15 avril et se retrouve définitivement quai Voltaire au début du mois de mai.

En novembre 1941 paraît Solstice de Juin, l’ouvrage que lui sera reproché tout au long de sa carrière. Sont attaqués, en bloc, les défaitistes incapables de s’attaquer au redressement moral souhaité par le Maréchal, les revanchards qui refusent de voir flotter le drapeau hitlérien sur la France, les électeurs de droite, qui ont été impuissants à repousser les forces de gauche, les héros qui se disputent la gloire de servir, les tièdes qui laissent aux autres le soin de remettre la machine en route, les anciens qui s’autorisent à n’importe quoi..., les jeunes qui rejettent le passé et se croient des petits chefs, etc... Pour Montherlant la cause première de l’effondrement de la France est coupable de la fin de la chrétienté . Mais qui dit Fin peut dire Renouveau. Le livre se termine sur une note d’espérance : « Nous verrons remonter un âge chrétien. Le second christianisme, frais et pur, lavé dans quoi ? Peut-être dans le sang. Comme il nous paraîtra beau! Comme il nous aura manqué! Nous l’accueillerons avec des sanglots.. » 5

Cette belle tirade en guise de conclusion entraîne une interdiction de la censure allemande et n’efface nullement la phrase maudite prêchant la soumission à l’occupant et la collaboration franco-allemande : « Faire ce qu’il faut pour anéantir l’adversaire, mais une fois qu’il a montré que c’était lui qui tenait le bon bout s’allier de tout coeur avec lui » 6
Le monde des lettres est rancunier...et il le prouvera...

Un sauveur vient toutefois tendre la main à Montherlant. Il s’agit de Jean-Louis Vaudoyer, homme de grande culture, historien d’art, poète, ancien conservateur du musée Carnavalet, nommé depuis peu administrateur de la Comédie Française. Il connaît l’œuvre de l’écrivain et sait l’intérêt de ce dernier pour la littérature espagnole. Il lui confie donc le soin de traduire certains ouvrages du « Siècle d’Or » en particulier Aimer sans savoir qui de Lope de Vega et Régner après sa Mort de Guevara. La lecture de cette dernière pièce retient l’attention de Montherlant et éveille son inspiration Il ne s’agit plus, pour lui, de traduction, ni même d’adaptation, mais d’une véritable re-création: « C’est une armature que je pourrais garder mais en changeant tout ce qu’il y a dedans, aussi bien les caractères que le dialogue ».

La machine est lancée. Montherlant se donne encore quelques mois de réflexion. En fait, il n’a jamais été joué, mises à part les deux représentations de Pasiphaé. Quoique attiré par la scène, il s’est toujours refusé à tirer les sonnettes des directeurs de théâtres. Leur refus eut été trop humiliant. Mais cette fois l’occasion est belle. En mai 1942, Henry se retire aux environs de Grasse pour écrire son premier drame : « Je connaissais ces moments extraordinaires quand, le sang aux joues, l’accélération des battements de coeur, le frisson dans le dos, etc... communiquent à l’artiste la sensation d’un état sacré...Les jours qui suivirent celui où je composai la mort de Ferrante, je ne pouvais relire ce passage sans que les larmes me vinssent aux yeux ».

Dès septembre les répétitions de La Reine Morte sont mises en chantier sous la direction de Pierre Dux, La répétition générale a lieu le 9 décembre 1942. L’accueil est plus que tiède : « Je revois ce critique alors célèbre qui, m’abordant, me résuma ainsi toute l’impression que lui faisait ma pièce: « Bravo! Mais me permettez-vous une observation le mot COMME revient bien souvent dans votre texte... ». La pièce dure trois heures. Elle s’étire parfois en trop longues périodes, Des comédiens avertis comme le sont Jean Yonnel, Julien Bertheau et Madeleine Renaud, exigent d’amples coupures avant que ne soit levé le rideau du lendemain soir . Le 10 au matin, J.L. Vaudoyer, Pierre Dux et les principaux interprètes s’attellent à la tâche et le couperet tombe. Montherlant est tenu à l’écart de l’élagage. Quand il arrive au théâtre, vers 18h. il est mis devant le fait accompli. Les murs de la Comédie Française résonnent encore de ses éclats de voix. Certes il reconnaît volontiers que son texte est trop littérairement bavard, il est prêt à trancher dans le vif, mais au moins qu’on ait la courtoisie de le consulter. Partant en claquant la porte du bureau, il croise Mme Vaudoyer dans l’escalier et la bouscule sans excuses.

La nuit portant toujours conseil, le lendemain, l’administrateur et l’auteur s’accordent pour jouer à bureau fermé la scène de la réconciliation et l’affaire est oubliée.

La pièce prend alors son rythme de croisière. et remporte un beau succès auprès du public. Les femmes surtout apprécient le spectacle. Elles s’identifient soit à l’Infante, héroïne courageuse, intelligente, volontaire, soit à Inès, l’amoureuse, lumineuse de générosité. Parfois un applaudissement isolé trouble le silence de la salle attentive, il provient d’un spectateur à l’affût du moindre petit semblant d’allusion politique. Un soir, la réplique du Roi Ferrante: « Ah! quand je vois ce peuple d’adorants hébétés, il m’arrive de trouver que le respect est un sentiment horrible » déclenche l'enthousiasme d’un jeune résistant qui croit l’auteur anti-pétiniste!... « Où est-il aller chercher cela ? » se demande Montherlant accablé.

En dépit du succès commercial de La Reine Morte, la pièce s’arrête au soir de la centième représentation pour laisser la scène à la création du Soulier de Satin de Paul Claudel.

En avril 1941, Montherlant, qui avait entrepris la rédaction d’un roman de deux cents pages concernant les rapports d’un homme et de son fils de douze ans. renonce à le faire publier dans son intégralité par crainte d’être identifié au père. Il tire de son manuscrit une courte nouvelle intitulée Plus que le Sang et la donne à Drieu la Rochelle, pour paraître dans la revue N.R.F. L’idée lui vient ensuite de reprendre le sujet et d’en faire une pièce. .

Lors des représentations de La Reine Morte, Montherlant avait découvert, dans le rôle du page, Michel François, un jeune comédien de quatorze ans, au talent exceptionnel. Il lui confie le personnage du fils, Gillou et à Henri Rollan le rôle du père. Montherlant ne se leurre guère, lors des répétitions : « Cette charge, contre le Français moyen, jouée devant une salle de Français moyens, a grande chance de tomber à plat ». En fait, la pièce remporte un beau succès. Sa carrière très honorable n’est interrompue qu’au début de l’été 1944 pour cause d’alertes et de bombardements..

Saisi par le démon du théâtre, Montherlant se lance dans la première version de deux de ses plus grandes œuvres, Port Royal et Malatesta.

5 Solstice de Juin.
6 idem

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