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Un auteur dérangeant

Jacques Hébertot, directeur de théâtre audacieux et volontaire veut ignorer toutes ces réactions outrancières. Il lui importe peu que la pièce soit dite ’’de circonstances ’’ si c’est une grande ouvre! Et c’en est une. Elle raconte l’aventure d’un gentilhomme castillant du XVIème siècle, le chevalier de Santiago. Chrétien intransigeant et mystique, dévoré par une foi incandescente, il refuse ce qu’il croît être l’esprit de décadence espagnole. Il se retire dans un couvent. en y entraînant sa fille de dix-huit ans. Julien Green est sous le charme: «...( un) chef d’oeuvre étrange, écouté, dans le plus profond silence , par un public qui a oublié d’applaudir pendant quelques secondes d’étonnement ! ».

Au soir de la première représentation le régisseur relève treize fois le rideau. La pièce est affichée huit cent fois au Théâtre Hébertot. Quand elle sera reprise à la Comédie Française, en 1958, la guerre d’Algérie battra son plein Montherlant acceptera alors de couper la réplique dangereuse : « Les colonies sont faites pour être perdues, elles naissent avec la croix noire au front ! ».

Faisant suite au Maître de Santiago, Jacques Hébertot met en répétition Demain il fera jour qu’accompagne sur l’affiche une reprise de Fils de Personne. La nouvelle pièce se passe en 1949 et reprend les personnages de Georges Carrion, Gillou et Marie là où il les avait abandonnés en 1943. L’idée en est venue à Montherlant, lors d’un dîner « chez des personnes qui avaient été notoirement des collaborateurs (économiques) et qui, à la Libération, avaient eu quelques soucis. À table se trouvaient le fils et la fille de la maison à qui nul n’adressait la parole et qui ne prononcèrent pas un mot. Quand on se leva, je vis le jeune homme qui boitillait. Notre hôte parut alors se rappeler son existence : « Je ne sais pas dit-il si je vous ai présenté mon fils? » Il désigna la jambe infirme: « Il a été parachuté trois fois par les Anglais ». 7

Une fois encore, Montherlant provoque le public, en le grattant là où cela fait mal. Le sujet de la pièce est pour le moins pénible et dérangeant. Qu’un père se soit servi du sacrifice de son fils pour se dédouaner au moment de la Libération, c’est rappeler à bien des spectateurs des moments embarrassants qu’ils préfèrent oublier. Il est évident que le spectacle peut ne pas plaire... Après trente représentations, dans une salle à moitié vide, Jacques Hébertot arrête le spectacle et s’empresse de reprendre pour une durée illimitée Le Maître de Santiago.

Le 20 octobre 1950, le rideau du théâtre de la Madeleine se lève sur un somptueux décor signé Georges Wakhevitch. Nous sommes dans le bureau-salle d’exposition du riche antiquaire parisien Ravier. Dès la première réplique le personnage s’impose: « Écoutez-moi: mon pouvoir est immense. Mon nom est connu dans le monde entier; tous les grands musées du monde ont quelque chose qu’ils ont acheté chez moi... ». Face à lui une dessinatrice de 18 ans est venue proposer des croquis de motifs décoratifs. Ravier, 58 ans, tombe tout naturellement sous le charme de la pureté, de la fraîcheur, du charme de la jeune Christine.. Elle se sent mal à l’aise, elle juge ces avances déplacées: « Le regard d’un homme qui vous aime sans cesse , posé sur vous, c’est quelque chose d’horrible ». Avant de rencontrer Christine, Ravier vivait seul, Son métier emplissait sa vie. Depuis quelques années, il avait une collaboratrice efficace et compétente, Melle Andriot, la soixantaine aux cheveux blancs. Leur entente a toujours été courtoise et sans histoire. Pourtant, Melle Andriot garde caché en son âme un amour fou et sans espoir pour son patron. L’arrivée de Christine et les confidences amoureuses de Ravier lui transpercent le coeur. Pour qui a lu la série des Jeunes Filles, ce drame intime, au titre évocateur : Celle qu’on prend dans ses Bras en est comme l’épilogue. Quinze ans ont passé entre le roman et la pièce. L’auteur , à l’instar de son personnage, subit les premières attaques de l’âge et tandis que Ravier rend ses rides responsables de son échec amoureux, Montherlant a recours à la chirurgie esthétique.

En dépit de la notoriété et du talent de Gaby Morlay et de Victor Francen, la pièce est un échec. Le public ne pardonne pas à Montherlant son mépris de la femme et les traitements qu’il lui fait subir. : « J’ignore s’il y a des spectateurs qui sont touchés par l’élément pathétique des pièces que j’écris. .. Fermés à l’humain, irréductiblement, ils poussent du pied mon oeuvre. Souvent ils ont craché dessus ».

Depuis plus de six ans dort dans les tiroirs de Montherlant le manuscrit d’un drame historique : Malatesta. La pièce est très coûteuse à monter. Les quarante acteurs et figurants en costumes d’époque, les trois décors somptueux, épouvantent les directeurs de théâtres. Il faut un casse-cou pour prendre le risque. Seul Jean-Louis Barrault répond « présent ». La lecture du manuscrit, édité par Gallimard l’ enthousiaste. Recréer sur scène l’ ambiance la Renaissance italienne, pleine à la fois de richesse et de sensualité, passionne le metteur en scène , interpréter le personnage du condottiere fascine le comédien, Jean-Louis Barrault est comblé. À la fois, chef de guerre, délicat poète, mécène, coureur de jupons, pervers, rusé, assassin , Sigismond Malatesta, seigneur de Rimini est un tissu de contradictions .Il va jusqu’à projeter l’assassinat du pape, mais que la niche de son chien soit en plein soleil le voici qui s’attendrit sur la pauvre bête assoiffée, Il est si persuadé de sa supériorité qu’il en devient confiant et naïf : on ne le trompe pas lui. Quel beau rôle, ce patchwork d’antinomies ! L’auteur justifia son texte : « Tout ce qu’on trouvera d’impossible dans mon personnage lui est attribué par la chronique ». 8

Le soir de la Première de Gala, l’ambiance du théâtre Marigny est à la nervosité. Le précédent spectacle La Répétition ou l’Amour puni de Jean Anouilh avait reçu un accueil glacial de la part des invités officiels. 9 Jean-Louis Barrault en conçoit encore une certaine aigreur et décide que dorénavant le public payant sera mêlé aux invités jaloux et de mauvaise foi. Cette innovation n’est pas du goût de la direction du théâtre, d’où cette crispation ressentie à tous les étages des coulisses et des loges du Théâtre Marigny.

Montherlant en complet bleu foncé, vit des minutes d’angoisse. Dès l’ouverture du rideau, il va, il vient dans les couloirs, épiant la scène par les portes entrebâillées de la salle et finit par s’asseoir sur un strapontin au dernier rang d’une baignoire.
La pièce se termine sur un bon score: onze rappels pour le Gala de première c’est satisfaisant. Heureux et soulagés, l’auteur et les comédiens peuvent sabler le champagne. Toutefois les critiques qui paraîtront le lendemain seront mitigées.

Aux premiers jours de novembre I951, parait en librairie La Ville dont le Prince est un Enfant, ouvrage que l’on attendait depuis des mois. La presse, la radio l’avaient annoncé comme un évènement littéraire de première importance. Le sujet en est scabreux. Dans un collège religieux un adolescent de 17 ans s’est épris d’un camarade de trois ans son cadet. Avant que le scandale n’éclabousse le collège, le supérieur renvoie les deux élèves non pour leur seule relation intime mais aussi et surtout parce que le plus jeune est un objet de tentation pour un surveillant en soutane...

Dès la sortie du livre, l’écrivain chrétien Daniel-Rops termine un long article dans L’Aurore du 7 novembre par cette phrase capitale: « Il faudra certainement être profondément catholique pour accepter cette pièce et en entendre toutes les véritables résonances. mais ma conviction quant à moi est faite: ne la jugeront scandaleuse que les pharisiens ».

Il est évident qu’en écrivant cet ouvrage Montherlant ne désire pas le voir joué sur scène. Quels jeunes comédiens pourraient-ils incarner le couple d’adolescents amoureux que lui et Philippe avait formé ? Quelle résonance vraie, ces enfants pourraient-ils donner aux dialogues? Apparemment aucune. Cette pièce est une oeuvre littéraire, réservée à la seule lecture, point final.

Le 3 décembre P.A.Touchard, administrateur de la Comédie Française, téléphone à Montherlant et l’informe que le Comité, à l’unanimité moins une voix, a donné son accord pour que soit monter la pièce et il ajoute: « Si c’est une aventure, je suis prêt à y risquer ma situation ! ». Fort honoré par cette proposition, Montherlant demande un délais avant de se décider. Il s’adresse alors à Mgr. Feltin, archevêque de Paris pour prendre son avis. La réponse ne se fait pas attendre. Le cardinal loue la pièce écrite « avec tact et respect » mais « dans les circonstances présentes, déconseille les représentations ». 10

En 1955, après le succès d’une nouvelle pièce : Port Royal, jouée à la Comédie Française dans une mise en scène de Jean Meyer, Montherlant se laisse enfin convaincre par ce dernier et lui confie le manuscrit de La Ville... pour être jouée au Théâtre Saint-Georges. Au cours des auditions, les comédiens en herbe se montrent décevants le projet est abandonné. Néanmoins, Jean Meyer s’accroche et grâce à sa ténacité, le 8 décembre 1967, sur la scène du petit Théâtre Michel , a lieu enfin la première représentation de La Ville dont le Prince est un Enfant. La pièce est reçue avec beaucoup de ferveur et d’émotion par un public conquis avant même le lever de rideau.

En 1953, Henry de Montherlant atteint sa cinquante neuvième année, l’âge des bilans , des retours en arrière. Il se revoit jeune écrivain passionné par les problèmes religieux. Adepte inconditionnel du Jansénisme il se rappelle ses lectures de Pascal et d’ Arnauld, il n’a pas oublié Le Port-Royal de Sainte-Beuve non plus que son émotion devant une maquette représentant la cellule d’une sœur Visitandine - maquette exécutée par des religieuses et retrouvée chez un antiquaire. Il recherche un de ses vieux manuscrit écrit en 1940, relatant le drame janséniste qu’il avait gardé secret.: « Si je ne montrai pas à Vaudoyer le premier Port Royal ce fut surtout parce que le sujet, avec ses histoires de police, de perquisitions, d’emprisonnement eût paru aux Allemands pleins d’allusion à la situation d’alors et ils eussent interdit la pièce »

Solitaire qui ne se mêle au monde que par nécessité, Montherlant se sent proche des êtres qui choisissent le recueillement et le silence. C’est avec un grand bonheur qu’il retravaille à l’ancienne version de son œuvre, programmée à l’Odéon-Comédie Française, à partie du 8 décembre 1954. L’action se déroule dans le parloir de l’abbaye, en août 1664. Devant le refus d’abdiquer leur foi jansénistes certaines des religieuses du Port Royal sont expulsées du couvent par l’Archevêque de Paris. Le rideau tombe sur cette dernière réplique: « La vérité de Dieu demeurera éternellement et délivrera tous ceux qui veulent n’être sauvés que par elle ! ». Chaque soir, lors des rappels, les comédiennes voient certains spectateurs se signer avant d’applaudir.

Les deux spectacles suivants, Brocéliande, joué au Théâtre Français à partir du 24 octobre 1956, et La Mort qui fait le Trottoir ou Don Juan monté à l’Athénée le 4 novembre 1958, n’ajouteront rien à la gloire de Montherlant. Dans les deux cas, l’auteur s’essaye au comique, mais cela n’est pas son registre. La farce ou la parodie exigent une sorte d’humour et de malice qui lui faisaient défaut.

Grâce à sa nouvelle œuvre, Le Cardinal d’Espagne, Montherlant croit de nouveau au succès. La première représentation a lieu le 18 décembre 1960, sur la scène de la Comédie Française. L’action se passe à Madrid en l’an de grâce 1517. Elle met en scène le vieux cardinal Francisco Ximenez de Cisneros, grand Inquisiteur de Castille. Le personnage se trompe sur lui même en se surévaluant. Autour de lui, s’agitent son petit neveu Luis Cardona, traître, envieux et rancuneux ainsi que la Reine Jeanne, dont la sagesse profonde se transforma très vite en démence incurable et lui valut le surnom de Jeanne la Folle. Les spectateurs applaudissent. L’auteur et les acteurs peuvent se réjouir...Mais, au soir de la vingt-septième représentation, de futurs normaliens organisent un chahut à la Comédie Française. Le théâtre fait appel à la police. Quatre-vingts étudiants sont conduits au commissariat du quartier. Ils déclarent vouloir protester contre la pièce « poussiéreuse, académique, exécrable ... ».

Poussiéreux, académique, exécrable... seraient-ils les adjectifs qui accompagneront désormais le nom de Montherlant, nommé à l’Académie Française le 24 mars ? Dieu sait pourtant si le nouvel élu a renâclé avant d’accepter cette charge. Il a fallu beaucoup de patience et de concessions du Secrétaire Général, Maurice Genevoix, pour que Montherlant, après avoir déclaré officiellement à la presse: « Je ne suis pas et ne serai jamais candidat à l’Académie Française » accepte de revêtir l’habit vert. Il est vrai qu’on l’a exempté des visites préliminaires aux autres membres, démarches officielles qu’il trouve humiliantes.

7 Montherlant sans masque Pierre Sipriot Editions Robert Laffont 1982
8 Montherlant finit sa pièce sur l’empoisonnement de Malatesta. Dans la réalité, ce dernier mourra, vieux et dans son lit
9 Par la suite la pièce connut un grand succès de la part du public payant
10 L’Assemblée Nationale venait de ratifier les lois proposées par André Marie et M. Béranger qui accordaient l’extension des bourses d’Etat aux élèves des écoles libres. Les débats avaient déclenché de violentes protestations.

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