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Le metteur en scène Jean-Louis Barrault découvre l’auteur G. Schehadé

À peine le rideau définitivement tombé sur M. Bob’le, G. Schehadé rechercha un nouveau sujet .Le premier qui lui vint à l’esprit n’était pas très original : Pour un homme, la trahison de sa jeunesse à mesure que les années passent était, certes, un thème banal. Mais, il n’était qu’un point de départ et la manière dont G. Schehadé l’allait traiter était particulièrement chimérique et étrange :  « Un soir, je marchais sur une montagne du Liban. J’ai vu une maison allumée, avec d’étranges personnages qui montaient, descendaient. Une lampe qui changeait de couleur. Un village qui changeait de pays . Les arbres eux-mêmes étaient de la fête. Il n’y avait de fixe , de certain que l’heure. Le temps était accoudé à la porte de cette maison comme un vieil homme. Il m’advint alors à l’esprit d’écrire La Soirée des Proverbes . » 1

Au cours d’un séjour à Paris, Schehadé rencontra Jeanne Laurent, très efficace sous-directrice des Arts et Lettres  au ministère de la Culture ; elle lui conseilla de soumettre son nouvel ouvrage au Comité de lecture de la Comédie Française. D’autre part les jeunes metteurs en scène, Jacques Mauclair 2, Jean Négroni 3 et André Clavé 4 s’intéressaient àLa Soirée des Proverbes 5 mais il leur manquait les fonds pour s’y attaquer. En fait, ce fut Jean-Louis Barrault, admirateur inconditionnel de M. Bob’le ,qui eut la préférence. Directeur du théâtre Marigny, Barrault venait de faire aménager dans les combles une petite salle de spectacle et se proposa de l’inaugurer avec la pièce de G .Schehadé .

Avant que ne commencent les répétitions, J. L. Barrault fit jouer ses relations auprès du directeur du cabinet du ministre des Affaires Étrangères pour que G .Schehadé obtienne un congé afin d’assister aux répétitions de la pièce,  à Paris . L’auteur et le metteur en scène travaillèrent alors en parfaite harmonie. Cherchant à se comprendre l’un et l’autre, le premier corrigeait parfois son texte et le second s’appliquait à en traduire toute la poésie .

Les répétitions débutèrent le 15 décembre 1953. La revue des Lettres Nouvelles avaient publié le texte de la pièce et le Tout-Paris littéraire en avait déjà pris connaissance. Schehadé était beaucoup plus inquiet que pour M. Bob’le . Dans une lettre à Laurice, il se confia : «  Les répétitions vont bien… et quelque fois très mal . Barrault me tranquillise… « La pièce viendra un jour, me dit-il ; un jour vous l’aurez devant vous » . En attendant on patauge dans l’incertitude ( et moi dans l’inquiétude ) .Barrault est merveilleux d’intelligence, de lucidité, de calme . Sans lui, je perdrai confiance… » . 6

Le 30 janvier 1954, soir de la répétition générale, à l’instar de ce qui se passait sur la scène, le public donna lui aussi son spectacle. Certes, la pièce n’avait pas la construction d’un ouvrage de boulevard : premier acte : exposition, deuxième acte : action, troisième acte : conclusion . Rien de tout cela dans La Soirée des Proverbes . Il y avait donc d’une part les spectateurs initiés qui, en dépit des passages poétiquement obscurs, s’exclamaient que l’histoire était toute simple, parfaitement claire, et puis ceux, totalement fermés à la poésie de l’auteur, qui déclaraient à haute et intelligible voix qu’il n’y avait rien à comprendre à ce texte abscond .

Lors de la seconde semaine des représentations, une vingtaine d’étudiants en droit, de tendance nationaliste, tentèrent un chahut incompréhensible, La Soirée des Proverbes ne faisant appel à aucune allusion politique. L’arrivée de quelques gardiens de la paix mit fin très vite à ce grabuge .

Tandis que les représentations se poursuivaient au Théâtre Marigny, G. Schehadé fut rappelé précipitamment à Beyrouth. Elie, très malade, allait mourir le 7 mars . Perdre leur père fut pour tous les frères et sœurs un grand chagrin . «  J’ai perdu l’homme que j’admirais et aimais le plus au monde » écrivait Georges à un ami .

La Soirée des Proverbes ne connut que vingt-sept représentations au Petit Marigny . Mais, très vite, sa renommée franchit les frontières . En mai 1954, G. Schehadé signa des contrats pour que la pièce soit traduite et jouée en Scandinavie, en Allemagne, en Suisse allemande et en Angleterre. Dans une lettre adressée à Jean-Louis Barrault, l’auteur le remerciait d’ « avoir tiré pour lui les marrons du feu… » Et Barrault lui avait répondu à l’avance : « Le travail que nous avons fait ensemble m’a rapporté un ami et j’attends, si vous me faites encore confiance, votre prochaine pièce » .7

1 Georges Schehadé Cahier de la Compagnie Madeleine Renaud – Jean Louis Barraud N°4
1 Georges Schehadé Cahier de la Compagnie Madeleine Renaud – Jean Louis Barraud N°4
2 Jacques Mauclair, ancien élève de Louis Jouvet, metteur en scène de pièces d’A. Adamov et E. Ionesco
3 Jean Négroni, comédien de la Compagnie Jean Vilar et metteur en scène.
4 André Clavé, metteur en scène, fondateur de la Cie La Roulotte puis Directeur du Centre Dramatique de l’Est
5 cf. Quelques pièces
6 Lettre du 18 janvier 1954 (cf Georges Shéhadé, poète des deux rivesDanielle Baglione et Albert Dichy éditions de l’IMEC)
7 Lettre du I7 mars 1954 (cf Georges Shéhadé, poète des deux rivesDanielle Baglione et Albert Dichy éditions de l’IMEC)

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