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Extrait

 

PIÈGE POUR UN HOMME SEUL

 

DÉCOR UNIQUE

La salle de séjour dans un chalet aux environs de Chamonix. Ameublement. rustique, etc. Une porte conduit à l'office, un petit escalier aux chambres. Au fond, grande baie avec terrasse et panorama alpestre. Un bel automne.
Fin d'après-midi. Soleil pourpre.
Un certain désordre règne dans la pièce. Daniel, enveloppé dans une robe de chambre, est allongé sur le grand divan et lit un magazine. Il se sert copieusement du whisky et boit entre les bouffées de sa cigarette.
Un bruit de voiture qui s'arrête et une portière qui claque.
Daniel se dresse d'un bond et va à la baie.
Apparaît le commissaire de police.

Daniel : Bonjour, monsieur le Commissaire... Entrez...

Le Commissaire : Je ne fais que passer, monsieur Corban.

Daniel : Alors ? Alors ?

Le Commissaire : Alors... rien !

Daniel : Comment rien ?

Le Commissaire : Aucune nouvelle.

Daniel : Vous faites 5 kilomètres de Chamonix à ici pour m'annoncer que vous n'avez pas fait d'enquête ?

Le Commissaire : J'ai fait un rapport. Il suit son cours.

Daniel : Il suit son cours. Je n'en ai rien à faire. Ce que je veux, ce sont des résultats. Avez-vous des nouvelles de ma femme ? Oui ou non ?

Le Commissaire : Je vous en prie, ne criez pas, Monsieur, ou je repars !

Daniel : Je vous demande pardon. Asseyez-vous...

Le Commissaire : Je n'ai pas le temps. Je viens de Saint-Jean et, en rentrant sur Chamonix, j'ai cru bon de vous faire une visite de politesse... pour voir comment vous vous portiez. Seulement votre accueil n'est pas particulièrement aimable ! Alors, si je vous dérange...

Daniel : Monsieur le Commissaire, je vous présente mes excuses.

Le Commissaire : Je les accepte. Vous n'êtes pas de bonne humeur, mon vieux, et je le comprends. Mais ne vous torturez pas l'esprit ! Votre femme reviendra. Une fugue, ce n'est qu'une fugue... Il doit y avoir en France, par an, au moins dix mille maris quittés par leurs femmes... et tout s'arrange dans 99 % des cas.

Daniel : Qu'avez-vous fait, vraiment fait, pour la retrouver ?

Le Commissaire : Ah ! mon vieux, la police n'est pas chargée de ramener par l'oreille les épouses infidèles !

Daniel : Ma femme ne m'est pas infidèle ! Elle est partie après une dispute et elle est partie seule !

Le Commissaire : Sait-on jamais ! J'ai transmis à la préfecture votre déclaration : « Vous êtes sans nouvelles de votre femme, en fuite depuis dix jours et vous ne répondez pas des dettes qu'elle pourrait contracter en votre nom, étant mariés sous le régime de la communauté. » ( Daniel boit ) Et évitez l'alcool !

Daniel : Oh !... Voulez-vous prendre un verre ?

Le Commissaire : Non, merci ! Est-ce que vous buvez toujours comme ça ?

Daniel : Oh ! un peu !

Le Commissaire : Votre femme ne serait-elle pas partie pour cette raison ?

Daniel : Oh ! non !

Le Commissaire : Vous vous disputiez souvent ?

Daniel : Quelquefois. Comme tous les jeunes mariés. C'est trop bête... Je sais qu'elle boude... elle va revenir.

Le Commissaire : Où pensez-vous qu'elle soit allée ? Avez-vous écrit quelque part ?

Daniel : J'ai écrit chez elle, à Paris, où elle à un appartement. Je dis chez elle, c'est chez nous, mais comme je n'y ai pas encore mis les pieds... Ma lettre m'est revenue comme je vous l'ai dit. La concierge a l'ordre de faire suivre le courrier ici. Alors !

Le Commissaire : Des parents? Des amis ?

Daniel : Nous n'avons pas d'amis réguliers, et pour ce qui est de la famille de ma femme (moi, je suis orphelin), je ne la connais pas encore. Nous ne sommes mariés que depuis trois mois. D'ailleurs. elle voit très peu ses parents. De vagues cousins et oncles riches et ennuyeux, paraît-il ! Elle les fuit.

Le Commissaire : Où pourrait-elle être ? Vous n'avez pas la moindre idée ?

Daniel : Bah ! A Cannes ou à Deauville. Avec tous les copains de rencontre. Elle s'ennuie comme je m'ennuie. Et elle ne veut pas céder... Je la connais, mon Elisabeth ! Moi, si je savais où elle se trouve, je serais déjà parti... Mais j'ai peur de quitter le chalet... Elle peut téléphoner ou revenir pendant mon absence !

Le Commissaire : Elle va revenir, monsieur Corban. Je vous conseille d'attendre son retour ici. Elle va débarquer comme ça, sans crier gare. Ne vous inquiétez pas. De toute façon, si on nous la signale accidentée ou décédée, je vous avertirai tout de suite.

Daniel : Quoi ? Vous êtes fou, non ?

Le Commissaire : Ce sont des choses qui arrivent.

Daniel : Ah ! non, non, ça serait horrible ! Tout serait de ma faute. Elisabeth est tellement mieux que moi. Elle a tellement fait pour moi, et moi je lui ai rendu la vie impossible. Voilà la vérité. Elle ne reviendra plus...

Le Commissaire : Mais si ! Et ça vous servira de leçon...

Daniel : Ça, oui !

Le Commissaire : Avez-vous besoin de quelque chose?

Daniel : Non, merci.

Le Commissaire : Vous arrivez à vous débrouiller tout seul dans ce chalet ?

Daniel : Je téléphone à l'épicerie. On me livre le ravitaillement. D'ailleurs, pour ce que je mange !

Le Commissaire : Écoutez-moi : vous êtes jeune. Même si elle ne revient pas, ne gâchez pas votre vie... Rien ne vaut la peine d'un sacrifice. Vous vous êtes marié en juin, elle vous quitte en septembre. Trois mois, c'est une goutte d'eau dans toute une existence !

Daniel : Facile à dire...

Le Commissaire : Soyez philosophe ! Avec ce genre de femmes riches et capricieuses, d'une éducation différente de la nôtre, il faut abdiquer... Elle vous demandera le divorce par correspondance... c'est classique...

Daniel : Quoi ? Divorcer ? Ce serait le bouquet ! Alors qu'elle m'a supplié... Je ne voulais pas l'épouser... J'avais des complexes. Et elle me ferait ça ! Voila ! vous êtes venu pour ça ! Allez ! Donnez-moi le papier que vous avez dans la poche que je le signe. Donnez-le-moi ! Que je la délivre de moi, cette garce... Tant pis si j'en crève... Allez... donnez-moi le papier !

Le Commissaire : Je n'ai pas de papier de divorce à vous proposer ! Je vous ai dit. que. je n'avais pas de nouvelles de Mme Corban, c'est la vérité, et je ne mens jamais, moi, Monsieur.

Daniel : Ah bon! Attendons alors des nouvelles de cette chère Elisabeth et achevons les vacances dans ce chalet avec l'espoir de la joie du retour. ( Il boit sec et se met à chanter et brailler, goguenard ) Reviens... veux-tu ? Ton absence a brisé ma vie... ( Il s'écroule sur le divan pleurant )je le l'aime toujours, comme un imbécile !

Le Commissaire : Ah! misère! C'est pas beau à voir!

( Il enlève la bouteille de sa portée, lui tape sur l'épaule, soupire et il sort, philosophe.
On entend la voiture de la police qui part. Daniel s'allonge et s'assoupit. Une pendule sonne 5 heures. A la terrasse, on voit arriver l'abbé Maximin. C'est un jeune homme, avec un visage ouvert et sympathique. Il frappe au carreau puis, voyant Daniel, il s'avance et le regarde avec un sourire. Enfin, il touche le bras du dormeur. Daniel se retourne en sursaut, avec un petit cri, qui fait rire l'abbé. )

Daniel : Heu ?

Maximin : Bonjour. Monsieur... ou plutôt bonsoir.

Daniel : Bonsoir Monsieur le Curé.

Maximin : Vous dormiez comme un ange. J'avais scrupule à vous réveiller !

Daniel : Non, non. Je ne dormais pas, je...

Maximin : Vous êtes bien monsieur Corban, Daniel Corban, n'est-ce pas?

Daniel : Oui.

Maximin : Je connaissais la maison et la propriétaire, mais pas le propriétaire. Je me présente. Je suis l'abbé Maximin, je remplace depuis quelque temps le curé du village de Saint-Jean. Sans doute connaissez-vous M. le curé Simonat ?

Daniel : Non. Je n'habite pas ici. Je suis en vacances. Le chalet ne m'appartient pas.

Maximin : Ah oui ! parfaitement.

Daniel :Mais asseyez-vous, monsieur l'Abbé. Vous prendrez bien un verre de quelque chose avec moi ?

Maximin : Je ne dis pas non. L'automne est frais.

Daniel : Cognac?

Maximin : Oui, un peu de cognac... Je me suis permis de frapper à votre porte, car j'ai une image pieuse à remettre à Mme Corban.

Daniel : Une image?

Maximin : C'est une tradition dans nos églises de montagne. On donne une image bénie quand on reçoit un don.

Daniel : Ma femme vous a fait un don ?

Maximin : Oui, l'autre semaine, au cours de ma visite des chalets d'estivants. J'ai reçu d'elle 20.000 francs. C'est une somme ! Votre femme est la bonté même, Monsieur.

Daniel : Sans aucun doute.

Maximin. Voici l'image. Daniel : Et voici le cognac ! ( Ils échangent avec un petit sourire ) Est-ce que ça porte bonheur, cette image ?

Maximin : Oh ! bonheur ! Dieu seul est juge !

Daniel : Eh bien! je la donnerai à ma femme... si je la revois... car la généreuse donatrice est partie, monsieur l'Abbé. Elle a fichu le camp de la maison. Une belle garce, oui. A sa santé. ( Il boit sec )

Maximin : Je suis désolé ! Mon cher ami, croyez-moi... lorsqu'on a la chance dans la vie...

Daniel : Oh! pas de sermons, s'il vous plaît.

Maximin : Je ne compte pas vous faire un sermon ! D'ailleurs, les sermons c'est vieux jeu. A présent, les jeunes abbés font de la psychanalyse... Ça fait « nouvelle vague » en diable ! Enfin... « en diable »... façon de parler.

Daniel : Tiens, vous me faites rire !

Maximin : C'est le but de ma vie : Faire rire! Le rire tue les microbes du cœur... ( Un temps ) Puis-je vous poser une question?

Daniel : Oui, je vous en prie.

Maximin : Aimez-vous toujours votre femme cette escapade?

Daniel : Hélas oui !

Maximin : Vous vous êtes mariés à l'église, j'espère ?

Daniel, perdu soudain dans ses souvenirs: Oui, Monsieur l'Abbé. Rassurez-vous. Au mois de juin. Un amour de vacances qui se transforme en mariage... Le temps de publier les bans... une petite église au fond des pins... Elle et moi, et deux vieux clochards comme témoins. Le voyage de noces à Venise... Elle y était déjà allée, mais pas moi. C'était merveilleux. J'étais heureux. Un de mes amis m'écrit là-bas et me propose de me prêter son chalet en. Savoie. Quelle aubaine ! On s'installe ici et, face à face, dans la solitude, on se heurte. On se récon­cilie, et le deuxième soir, encore une dispute. Elisabeth fait sa valise et disparaît. Je pense qu'elle va revenir. Non ! Non !... il y a de cela dix jours. Et cet imbécile de commissaire ne trouve rien de mieux à me dire que « si elle avait eu un accident, ça se saurait », ou alors « elle va peut-être divorcer par correspondance ». Il y a de quoi devenir fou.

Maximin : Mon fils, comme disent les curés de campagne, votre peine est sincère... elle me touche. Seriez- vous prêt à recevoir votre femme ici, sans cri, sans reproche?

Daniel : Comment? Eh bien, oui.

Maximin : Alors vous méritez la bonne nouvelle que je vous apporté. Votre femme est de retour !

Daniel : Qu'est-ce que vous dites?

Maximin : A la prière de quatre heures à Saint-Jean, dans l'église, je vois une, dame en larmes Je reconnais Mme Corban. Je la confesse amicale­ment. Elle n'ose pas revenir près de vous craignant votre ressentiment. Alors je lui dis : « Dès que je suis libre, j'en fais mon affaire » et me voilà !

Daniel, ses jambes lui manquent. Il s'assoit : Ma femme est dans votre village?

Maximin : Non. Elle est derrière la maison... à vingt mètres de- vous... et nous attendions avec impatience le départ de votre visiteur.

Daniel : C'est pas vrai? C'est pas vrai ? ( il se trouve presque mal et tombe sur le divan )

Maximin : Allons ! allons ! Que je suis sot de vous avoir dit cela brutalement. Respirez ! Vous n'avez pas d'eau de Cologne ?

Daniel : Dans le tiroir de la commode

L'abbé va à la commode et, de dos, fouille dans les tiroirs. Ayant enfin trouvé l'eau de Cologne, il fait un geste de la main à la fenêtre, puis redescend frictionner Daniel, toujours sous le coup ; de l'émotion. Il lui passe de l'eau de Cologne sur la. poitrine. Paraît une jeune femme à la parte Manteau, de voyage et petite valise.

Maximin : Monsieur Corban, regardez !

Daniel, se lève et fait un pas : Oh! ce n'est pas vrai

Florence, dans une grande émotion se jette dans ses bras : Mon chéri, mon Daniel, nous allons être heureux... Merci de me reprendre à la maison. Tu es bon... Merci, monsieur l'Abbé. Je suis. heureuse. (Elle sort vite vers la chambre.)

Maximin, après un temps : Voilà !

Daniel, ahuri : Mais...ce n'est pas Élisabeth

Maximin : Comment ?

Daniel : Cette femme n'est pas ma femme.

Maximin. Comment, cette femme n'est pas votre femme? Qu'est-ce que vous me racontez?

Daniel : Elle entre et me parle comme, si..., mais je ne la connais pas.

Maximin : Vous vous moquez; de moi

Daniel : Est-ce que j'en ai l'air ?

Maximin : Comment pouvez-vous dire ?... Écoutez vous m'avez promis de ne pas faire d'histoires, ce n'est pas gentil. Votre femme est là. Ma mission est
? accomplie. Le reste vous regarde.

Daniel : Monsieur l'Abbé, ne me laissez pas seul, je ne connais pas cette femme...

Maximin : Ce n'est pas Mme Corban?

Daniel : Non.

Maximin :Vous êtes certain

Daniel : Absolument.

Maximin : Vous êtes encore sous le coup de l'émotion.

Daniel : Non, non... cette femme est une aventurière, une folle. (Il crie) Madame, descendez Madame...

Maximin : Allons, allons, calmez-vous. Asseyez-vous, mon ami.

Daniel : Priez-la de sortir de chez moi et ramenez-la où vous l'avez trouvée.

Maximin : Oui, c'est ça. ( Il appelle ) Madame Corban, voulez-vous descendre, je vous prie ? ( À Daniel ) Dites-moi, êtes-vous sujet à des troubles, des absences?

Daniel : Ça jamais !... Pourquoi me posez-vous cette question? Vous ne me croyez pas ?

Maximin : Mais si, voyons !

Daniel : Cette femme n'est pas Élisabeth. Enfin, ce n'est pas la femme qui, ici, l'autre semaine vous a fait la charité ?

Maximin : Mais... si, Monsieur. C'est cette dame, excusez-moi ! Restez calme, votre cauchemar est fini. Votre femme est revenue

Daniel : Qu'est-ce qui m'arrive ?

Florence redescend : Ah ! qu'il fait bon rentrer chez soi. Je n'ai passé que deux jours dans ce chalet et je le regrettais déjà. Oh! cette montagne ! Tiens, il faudra donner à boire à la grosse plante verte. J'ai l'impression qu'elle dépérit.

Daniel : Madame, je ne sais pas, mais...

Florence : Un instant, mon chéri. Je prends congé de mon bienfaiteur... ( À l'abbé ) Que Dieu vous porte en compte la bonne action que vous venez de faire.

Maximin : Oh ! Madame, ce n'est rien!

Florence : Pour, votre paroisse. ( Elle lui tend une enveloppe )

Maximin : Oh Madame Corban,. c'est trop gentil

Florence : L'argent n'a aucune importance, le cœur seul compte.

Daniel : Qui êtes-vous ?

Florence : Tu es pâle, mon ange, assieds-toi. Je vais te préparer à dîner. As-tu suivi ton régime ? Il me semble qu'il y a beaucoup de bouteilles. Le docteur t'a pourtant défendu de boire. Tu sais bien pourquoi ?... Mais si, tes nerfs, tes dépressions...

Daniel : Quoi mes nerfs ? Quoi, mes dépressions ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

Maximin : Ah ! c'est donc ça!

Florence : Mais ce n'est pas grave, quelques malaises sans gravité qui passent vite en général. Chéri... C'est moi !

Danielinterdit : Pourquoi cette comédie ? Ma femme est absente. Que me voulez-vous ? Pourquoi jouer ce rôle ?

Florence : Je n'aurais jamais dû partir, Regardez dans quel état je le retrouve.

Daniel : Monsieur l'Abbé, on vous dupe, on abuse de votre bonne foi pour m'accuser de folie! Cette femme est une aventurière ! Je ne la connais pas ! ( Il prend Florence par le bras et la bouscule vers la sortie ) Dehors !... Dehors !... Dehors !

Florence : Daniel !... Daniel !

..."

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