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L'Anarchie en scène

Abandonné par Suzanne, qui le quittait pour un riche américain, Vitrac se sentait très malheureux, sans grande envie d’écrire, cherchant à se consoler dans l’alcool. Néanmoins, il parvint à faire publier deux essais, l’un consacré au peintre italien Giorgio de Chirico, l’autre au sculpteur Jacques Lipchitz et collabora, avec les déçus du Surréalisme, Robert Desnos, Jacques Baron, et Georges Ribemont-Dessaignes, à un pamphlet contre André Breton, intitulé : Un Cadavre.

Invité en tant que conférencier, Roger participa à une croisière en Grèce. Il ne manqua pas de se sentir inspiré par Sophocle, Euripide et autres tragiques. Il écrivit Les Demoiselles du Large, drame en trois actes et treize tableaux qui ne sera mis en scène que cinq années plus tard.

1935. De retour en France, le ciel sentimental de Roger s’éclaircit soudain. Il rencontra Angèle Merle, sa future Léo.

Vitrac retrouva Marcel Herrand, l’interprète de sa première pièce, Le Peintre. Ce dernier venait de créer, avec le comédien Jean Marchat une troupe théâtrale : Le Rideau de Paris. Enthousiasmé par la lecture du Coup de Trafalgar, Marcel Herrand s’engagea à mettre la pièce en scène, chez Charles Dullin, au Théâtre de l’Atelier, dans les meilleurs délais.

Le temps du montage fut une période jubilatoire. À l’heure de l’apéritif, après les répétitions, on se retrouvait au Café des Deux Magots avec d’autres amis dont Jacques Prévert, Paul Grimault, le peintre Balthus et on allait dîner chez Lipp. En outre, Marcel Herrand avait installé son quartier général au restaurant le Véfour où le patron avait prêté une salle pour peindre les décors. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, sinon que, jaloux, Antonin Artaud se sentait dépossédé et supportait mal ce qu’il prenait pour une trahison de Vitrac. Après avoir assisté à une représentation du Coup de Trafalgar, il donna du spectacle une critique amère tant à l’égard du texte - qu’il avait précédemment apprécié - que de la mise en scène : «  Entre le Surréalisme gratuit mais poétique des Mystères de l’Amour et la satire explicite d’une pièce de boulevard ordinaire, Roger Vitrac n’a pas su choisir et sa pièce sent le parisianisme, l’actualité, le boulevard (…) La fin du Coup de Trafalgarnous apporte une mauvaise réplique des Marx Brothers et quelques autres comiques américains ». 1

La pièce connut un beau succès de la part des amis de l’auteur qu’elle faisait hurler de rire. Quant au public anonyme, il reconnaissait s’être bien amusé mais reprochait toutefois à Vitrac d’avoir abusé des recettes Dada et Surréalistes, anciennes et déjà dépassées. 2

En 1935, Mr Cazes, directeur de la Brasserie Lipp, chez lequel venaient se restaurer nombre de poètes, de romanciers et d’auteurs dramatiques, décida de créer un prix pour récompenser la meilleure pièce de l’année. Un jury d’écrivains fut constitué, sous la présidence du poète André Salmon et le Prix Cazes fut attribué pour la première fois à Roger Vitrac pour Le Coup de Trafalgar.

C’est alors que Roger, encouragé par Léo, accepta de suivre une cure de désintoxication, au cours de laquelle il entreprit l’écriture d’une nouvelle œuvre : Le Loup Garou. Inspiré par le fait d’être soigné en clinique, Vitrac situe la pièce à l’intérieur d’une maison de santé dont les malades ont l’esprit dérangé et les médecins, sans doute contaminés, ne sont pas tout-à-fait normaux. Tout ce petit monde vit en bonne intelligence, si on peut dire, jusqu’au jour où arrive le loup garou, un malade sous l’emprise d’une malédiction qui le condamne à séduire, chaque nuit, une femme différente. Toutes tombent sous son charme jusqu’au jour où l’une d’elle lui résiste. Ils partent tous les deux et le Loup Garou est guéri.

Écrite en 1935, la pièce ne fut montée que le 27 février 1940, au théâtre des Noctambules. Quoique bien accueillie, la suite des évènements en France, lui interdirent une longue et fructueuse carrière.

Bientôt, attiré par le cinéma, Vitrac se plut à devenir un dialoguiste recherché par les plus célèbres metteurs en scène de l’époque. Après Le Joueur d’Échecde J. Dreville, ce fut Alerte en Méditerranée de Léo Joannon, puis La Vierge Folle de H . Diamant – Berger, ce furent Macao, l’enfer du jeu et L’Assassin a peur la nuit deux films de Jean Delannoy.

Mais Vitrac n’oubliait pas le théâtre et dès 1936, il créait le personnage duCamelot, rôle-titre de sa nouvelle pièce en quatre actes. Vendeur à la sauvette, devenu directeur de journal, puis député et bientôt banqueroutier en fuite, l’escroc se retrouvait à son point de départ avec son parapluie et ses cravates à vendre. À peine terminée, la comédie fut montée au Théâtre de L’Atelier. L’affiche était très alléchante, la mise en scène était signée Charles Dullin, la musique de Georges Auric, les décors de Touchagues et les costumes de Mme Schiaparelli. Le rôle principal était tenu avec beaucoup de verve et de sincérité par le célèbre chanteur populaire Georgius qui obtint un énorme succès personnel.

C’est alors que Paulette Pax, directrice du théâtre de L’Œuvre, afficha le 21 avril 1938, Les Demoiselles du Large. La pièce dont l’action se déroulait en partie dans l’archipel des Cyclades, était qualifiée de « symbolique » et de « métaphysique » par Robert Kemp, jeune critique dramatique du Temps. Se référant aux tragédies grecques, Vitrac n’avait laissé aucune chance à ses personnages d’échapper à leur destins irrévocables. « Ce qui frappait le plus jusqu’ici, dans le théâtre de Vitrac, c’était la verve bouffonne aussi ardente que celle d’ Ubu Roi à résonnance parfois tragique, mais cette fois avec Les Demoiselles du Large, fini de rire ! ». 3

Mais Roger Vitrac retrouvera bientôt son sens de l’humour noir et de la provocation.

La Bagarre mettait en scène trois hommes et deux femmes. Des couples qui se font et qui se défont, un délaissé, le mensonge, la trahison, la vengeance. Vitrac aurait aimé que cette pièce, moins étrange que les précédentes, soit reçue à la Comédie Française. Certains comédiens de la Grande Maison y étaient favorables. Malheureusement le Comité de Lecture s’y opposa et La Bagarre ne fut jamais représentée.

Médor, comédie en trois tableaux, ayant pour personnage principal un pauvre chien perdu qui réconciliait un couple sur le point de se quitter et en fâchait un second qui découvrait sa double infidélité, aurait pu passer pour un drame bourgeois. Néanmoins la pièce restera inédite.

À peine Vitrac avait-il écrit le mot « fin » au bas du manuscrit de Medor que la seconde guerre mondiale éclatait. Âgé de quarante ans, il fut considéré comme réserviste et mobilisé par la Radiodiffusion Française. Libéré huit mois plus tard, Vitrac se remit à l’écriture. Ce sera La Croisière oubliée, pièce radiophonique qui ne sera diffusée sur les ondes qu’en 1949.

En 1946, un comédien de 21 ans, Michel de Ré, petit-fils rebelle du Général Galliéni, prit un grand plaisir à remettre en scène Victor ou les enfants au pouvoir. Quoique le montage souffrit de la pénurie la plus totale, Vitrac se disait enchanté de l’aventure. La troupe, - dans laquelle se produisait pour la première fois la jeune Juliette Gréco - et le spectacle obtinrent un succès d’estime qui ne dura que huit jours. 4

1 Antonin Artaud Revue de la N .R.F. N ° 250 , Juillet 1934
2 Cf : Quelques pièces
3 XXX. La Lumière 29 avril 1938
4 Cf. Quelques pièces


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