GENEVIÈVE LATOUR... Théâtre... Accueil

1940-1944, la France est vaincue, Paris est occupé par les troupes allemandes. C’est le temps de l’humiliation, des privations,  des brimades, des délations, des arrestations, de la tyrannie antisémite, des tortures …

Cet ouragan de misère et de mort ne fait qu’éclabousser une partie de la jeunesse parisienne. Il la conforte peut-être même dans le sentiment  que le bonheur est à portée de la main et qu’il mérite qu’on s’en saisisse sur le champ.

Le désir d’apprendre, de se découvrir, de  découvrir les autres, de s’aimer, se traduit chaque jour dans de banales actions quotidiennes, sans importance apparente, mais dont l’ensemble offrira à ces adolescents privilégiés une intensité de vie  heureuse et des souvenirs gravés à tout jamais dans leurs cœurs.

Par ce livre, je voulais faire revivre les complices préférés de mon adolescence. Je refuse que leurs petits-enfants ou leurs arrière-petits-enfants qui ne les ont pas connus, se les imaginent comme des pépés ou des mémés cacochymes et gâteux. Nous avons été la jeunesse, l’espérance et l’amour de la vie… dans une période de l’Histoire difficile, dangereuse et pleine de contradictions.

On m’appelait alors Ginette. Cette Ginette n’existe plus tout à fait. Soixante-dix ans ont passé. Je ne suis plus Elle. Je peux la décrire, certes, mais comme mes autres jeunes amis. Je ne ressens plus, de façon précise, ses sentiments, ni envers mes parents, Marcel (officier en retraite) et Marguerite (directrice d’école privée), ni envers le monde qui m’entourait alors. Pour marquer le décalage, Ginette deviendra Rinette.

Le récit commence en août 1940. L’armistice avec l’Allemagne a été signée. À Paris, la vie tente de reprendre son cours. Jusqu’à la déclaration de la guerre, Rinette avait été élève de l’École Normale Catholique. Ce collège étant fermé depuis l’occupation elle poursuivra ses études au lycée Camille Sée.

«  J’ai eu dix-sept ans… Je ne les ai plus parce que tu les as, et que les dix-sept ans, il n’y en a pas pour tout le monde à la fois »

Henri Jeanson, dans le film Entrée des artistes

UNE JEUNESSE BIEN OCCUPÉE À PARIS
( 1940 - 1945 )

1. Le lycée Camille Sée 2. Les nouvelles compagnes 3. Le Rendez-vous de Montoire 4. 11 novembre 1940 5. Le début des restrictions
6. Jean-Luc Coby 7. Premiers doutes 8. Le frère et la sœur 9. Les Privations s’accentuent 10. L’influence d’A-J Cronin
11. Juin 1941 12. Vacances en Indre et Loire 13. Jean-Luc se cherche 14. Les Mystères de la Collaboration 15. L’Entrée en 1ère
16. Premiers témoignages de Résistances 17. Découverte des Thibault et autres lectures 18. La Peinture, source d’émotion 19. Attentats contre l’occupant 20. La Comédie Française et Mony
21. Découverte de Jules Romains 22. Bombardement 23. Apparition de Michel Lageste 24. Déceptions 25. Création de la Fête des Mères
26. Surprise-Party 27. Angoisse 28. L’Épreuve du Bac (1ère partie) 29. Vacances à Robinson 30. Méthodes de travail originales
31. En classe de philo 32. Le Tournant des hostilités 33. À la rencontre des écrivains 34. Georges 35. Jean-Luc amoureux
36. Début d’année enthousiasmante 37. Jean-Claude 38. Dépression impromptue 39. Projets d’avenir 40. La Guerre s'intensifie
41. Le Bac (2nde partie) 42. Vacances à Meung-sur-Loire 43. Où est Monsieur Vincent ? 44. La Sorbonne 45. Figuration au Théâtre Français
46. Nouveau bombardement 47. Les États d’âme de Jean-Luc 48. Début de la fin 49. Paris en état d’attente 50. La Libération

 

1. Le lycée Camille Sée

Matin du 17 Août 1940

Arrivée très en avance devant le lycée Camille Sée, Rinette évita de se mêler au petit groupe d’élèves agglutinées à l’entrée. Elle décida de faire une pose par le square Saint Lambert, un joli petit jardin, avec ses pelouses pleines de marguerites et de dahlias, ses lampadaires modernes et ses bancs de bois à l’intention des amoureux.

Sans quitter des yeux l’établissement de granit rose, Rinette fit le tour du bassin avant de rejoindre le troupeau des lycéennes qui attendait la surveillante chargée d’ouvrir la double porte de verre.

La majorité des élèves se connaissait depuis plusieurs années et se retrouvait avec plaisir. Depuis la fermeture inopinée du lycée à la mi-juin, elles avaient tant de choses à se raconter !… chacune croyait avoir vécu l’aventure la plus étonnante, la plus fantastique qui soit… Bien plus rocambolesque que celles de ses compagnes.

Dès qu’elle fut entrée sous l’immense rotonde, Rinette fut comme absorbée dans une sorte de bulle irréelle. Le monde extérieur avait cessé d’exister. Elle entrait dans une nouvelle galaxie.

À 8 heures dix, la surveillante générale, Mme Horace, donna l’ordre à l’une de ses adjointes de refermer la porte sur la rue.

« Tant pis, dit-elle, pour les retardataires, ça leur apprendra à être à l’heure. »

On annonça l’arrivée de Madame la Directrice. Soudain, la volière s’immobilisa et le silence se fit.

Sortant de son bureau, Melle Evrard apparut… Un mètre 57, cinquante kilos, la quarantaine, le tailleur strict bleu marine, le chemisier de soie blanche, les chaussures de cuir noir aux talons Richelieu, les cheveux bruns, coupés court, retenus par un cran brillantiné, le menton poudré à l’extrême pour cacher une pilosité rasée de frais, signe d’un dérèglement glandulaire. La directrice jeta un regard sur l’ensemble des lycéennes puis sur un ton net et autoritaire, elle amorça son discours par un message de bienvenue dans lequel les mots « Travail, Patrie, France, Honneur , Discipline » sonnaient comme des coups de clairon.

Toutes les filles s’étaient rangées en demi-cercle à distance respectueuse.

Après avoir exhorté une dernière fois ses élèves à l’effort de la tâche accomplie, Melle Evrard se fit menaçante :
« Vous êtes dans un lycée laïque, sous la responsabilité de l’État Français, dirigé par le Maréchal Pétain et son gouvernement. Vous devez vous conduire dignement à l’intérieur de cet établissement. Je ne permettrai pas le moindre manquement à l’obéissance et au civisme, je ne permettrai pas qu’une élève soit un élément de trouble et se fasse le porte-parole d’opinions ni de principes subversifs. J’interdis toute introduction dans le lycée de brochures ou de journaux ainsi que de livres autres que vos manuels scolaires, j’interdis également le port de tout insigne. Si ces consignes étaient transgressées, je serais alors amenée à sanctionner la faute par une mise à la porte qui irait de quatre jours d’interdiction de lycée au renvoi définitif, selon l’importance de la faute. Je vous remercie de votre attention. Madame Horace, la Surveillante Générale va vous donner ses instructions concernant le règlement du lycée. Bon travail Mesdemoiselles. »

Et Mme la Directrice rentra dans son bureau, sans le moindre regard vers aucune de ses élèves en particulier

Son départ fut suivi d’un murmure grandissant. Mme Horace eut toutes les peines du monde à se faire entendre.

Le reste de la journée se passa en installation. Les élèves de seconde dont faisait partie Rinette furent partagées en quatre sections : les A : Français-Latin-Grec, les A : Latin-Anglais, à laquelle appartenait Rinette, les A’ : Latin-Allemand A’’ et les B : deux langues étrangères.

On descendit ensuite au sous-sol où se trouvaient les vestiaires. À chaque élève fut attribuée une armoire - penderie de métal peinte en vert olive . Selon Mme Horace, ces armoires ne devraient jamais être fermées à clé – interdiction d’utiliser des cadenas - Elles seraient visitées à l’improviste par les soins du Secrétariat Général.

Puis dans un silence tout relatif, les élèves furent dirigées vers leurs classes respectives. Il n’était plus question d’utiliser le fameux escalier mécanique qui avait tant fait parler lors de l’ouverture du lycée en 1934. À présent lycéennes et professeurs montaient par l’un des deux grands escaliers construits aux angles du lycée.

Les classes donnaient sur de vastes galeries, éclairées de grandes baies. À l’extrémité de chaque galerie, l’architecte avait fait placer des copies en plâtre de sculptures les plus célèbres au monde : la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo… Aux murs étaient accrochées des reproductions d’œuvres de maîtres du XVème au XXème siècle. L’Autoportrait de Rembrandt côtoyait le Petit joueur de Fifre de Manet.

« Un musée ! » s’émerveilla Rinette.

Dans les classes, les pupitres classiques avaient été remplacés par de petites tables individuelles  au piètement métallique. Ces tables étaient placées deux par deux, l’une à côté de l’autre.

Rinette choisit de s’installer au milieu de la salle, à la troisième rangée. Ni trop loin, ni trop près du professeur 

À la table voisine, prit place une forte fille, pas très grande mais costaude. Ce qui frappait tout d’abord en elle c’était une chevelure noire, opulente, vaguement ondulée qui lui cachait presque les yeux, soulignés par d’épais sourcils. Elle avait de jolies dents blanches, quoique mal plantées, un long nez, un teint vieil ivoire, en un mot elle n’était pas particulièrement jolie mais elle avait un regard intelligent, ouvert, rieur et doux à la fois. Rinette la trouva d’autant plus sympathique que c’était la première personne qui lui adressait la parole.

La fille demanda :

« Ça ne vous gêne pas que je m’asseye à côté de vous ?

- Ah pas du tout ! s’empressa de répondre Rinette, ça me fait très plaisir. »

Et la matinée passa à se faire des sourires et des mimes comme le feraient des personnes gênées qui aimeraient entamer une conversation sans trop l’oser.

Une fois les élèves installées, la surveillante de classe, Mme Cuvelier fit l’appel. Elle connaissait en grande partie son troupeau puisqu’il s’agissait pour la plupart d’élèves inscrites les années précédentes. Quand le tour de Rinette arriva, la surveillante la dévisagea comme pour photographier son visage. À cet instant, fini l’anonymat, Rinette se sentit reconnue, elle avait son identité, elle existait...

À la récréation, elle s’adressa à sa voisine :

« Je pense que ce serait bien si on se tutoyait.

- Oh oui, dit l’autre, qui ne demandait que cela

- J’ai entendu que tu t’appelais Renée Gelber. Tu étais déjà inscrite au lycée ? Tu es bonne élève ?

- J’aime beaucoup la littérature, le latin et l’anglais…Et toi ?

- Moi j’adore le Français, comme toi, mais je ne suis pas très bonne en latin, ni en anglais.

- Et les Maths ? moi je suis très mauvaise en maths , je n‘y comprends rien.

- Oh ! bien, je t’aiderai, je suis bonne en géométrie. Toi tu m’aideras en latin et en anglais. Si tu aimes la littérature, tu pourrais peut-être venir avec moi aux matinées poétiques de la Comédie Française …

- Peut-être .Je vais demander à mes parents.

- Qu’est-ce qu’ils font tes parents ?

- Ils sont professeurs d’allemand, et les tiens ?

- Mon père est un officier en retraite et ma mère est directrice d’école... ».

Renée annonça tout de suite la couleur  :

« Moi, je suis Juive... »

Pour Rinette ce fut une surprise , elle n’avait jamais connu de juive… Après ce qu’elle avait entendu dire au cours des déjeuners familiaux, elle s’était fait une idée déplorable de ces gens-là et voilà que Renée lui paraissait normale, tout à fait fréquentable. Cette découverte se transforma bientôt en une espèce de satisfaction. Si sa mère savait que sa première camarade était une JUIVE, une vraie, elle serait sans doute furieuse, Rinette n’était pas mécontente de penser différemment, de se sentir indépendante, de chercher à s’émanciper.

Ce serait désormais une JUIVE sa confidente et son amie.

De retour à l’école Saint-Paul que dirigeait sa mère, Rinette trouva celle-ci en train d’accrocher, aux murs d’une de ses classes, de nouvelles cartes murales. L’une représentait les contours de l’Europe– façon Hitler : l’Allemagne, engraissée de l’Autriche, de la Tchécoslovaquie et de la Pologne , souffrait d’obésité malsaine. Sur l’autre se dessinait la nouvelle physionomie de la France séparée en deux zones : la Zone Libre colorée en jaune pâle et la Zone Occupée de couleur orangée. À l’ Est de celle-ci, des rayures verticales, horizontales ou obliques indiquaient des régions au régime différent, plus asservissant que les autres .

Au lycée, les journées se passaient sans aucun incident. Les professeurs, qui avaient fui Paris en juin,  n’étaient pas toutes de retour. De ce fait les classes étaient surchargées. Les lycéennes étaient encore officiellement en vacances. On les occupait jusqu’à la rentrée du 15 septembre, par des révisions.

Un ordre du ministère rendit obligatoire l’enseignement de la langue allemande, à partir de la 6ème. Voilà donc, toutes classes confondues, un supplément de cours d’ensemble assez mal acceptés pour différentes raisons : par patriotisme et haine de l’Allemand pour les unes, par paresse pour les autres. Des déclinaisons et encore des déclinaisons !« C’est trop ! » rouspétait Rinette… Mais comme ces cours n’obligeaient à aucun devoir, ni leçon, la contrainte n’était pas bien grave.

Rinette se sentait de plus en plus intégrée au lycée tant elle se sentait à l’aise .

Dorénavant sa vie se partagerait entre ses cours et les représentations de la Comédie Française.

Rue Rouelle 1, les déjeuners familiaux et traditionnels du dimanche avaient repris leur cours. Ils étaient moins copieux que par le passé. Le gigot était remplacé par une volaille et le Saint-Honoré par des pommes de reinette. Fini le Martini ou le Porto.

Pour pallier ce manque, Marcel achetait des sachets de Lithiné du Docteur Gustin. Il versait le contenu d’un sachet dans un litre d’eau et obtenait une boisson gazeuse qui se disait apéritive.

« On paye la facture, grondait Marguerite, les erreurs et les malversations de nos anciens gouvernants. Ce qui est réconfortant tout de même, c’est que tous ces messieurs sont en prison… ».

La conversation tournait naturellement autour des évènements de la semaine écoulée.

Quel que fût le sujet, Marguerite remettait sur le tapis la valeur et la grandeur d’âme du Maréchal qui avait fait le don de sa personne à la France. Marcel l’approuvait. Pour plaire à ses parents, Rinette acceptait cette offrande généreuse. Mais à quatre-vingts ans passés, le vieil officier ne proposait que des rogatons de vie et non un cadeau somptueux, pensait-elle. S’il avait eu vingt ans, s’il se fut appelé Rodrigue, son sacrifice aurait été magnanime. Mais dans le cas présent le vieillard Pétain n’inspirait à Rinette qu’un respect mitigé et indifférent. Ne trouvant guère d’intérêt à la conversation générale, Rinette se dépêchait d’en finir avec son déjeuner. Elle avait une bonne raison pour s’esquiver, une version latine l’attendait… Et elle ne mentait pas. Tous les dimanches après-midi, pendant deux années, elle s’efforça de déjouer les chausse-trapes et autres perfidies des auteurs latins.

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2. Les nouvelles compagnes

Classe de 1ère
Classe de Première un jeudi matin

Rinette était une élève heureuse au lycée. À l’École Normale, elle n’avait jamais été très à l’aise. L’ensemble de ses compagnes étaient des fillettes de très bonnes familles, haute bourgeoisie, progénitures de généraux, de diplomates ou de hauts fonctionnaires, vouvoyant les parents, faisant la révérence, destinées comme leurs mères et leurs sœurs aînées, à de riches mariages carillonnés à Sainte Clotilde. Ce n’était pas là le monde dont Rinette rêvait .

Au lycée, l’ambiance était tout autre. Un anonymat total. On était là pour apprendre, un point c’est tout. On ne savait pas ce que faisaient les parents, on ignorait si on allait à la messe ou si on n’y allait pas, si, avant l’Occupation, on lisait L’Action Française ou L’Humanité, si on était née en France ou ailleurs.

Rinette avait eu le temps d’observer ses nouvelles compagnes. Deux d’entre elles se détachaient de toutes les autres. Sur elles, la blouse obligatoire prenait une allure de manteau de bal. Elles étaient superbes, grandes toutes les deux, éclatantes de santé, ouvertes à la vie, dominant le reste de la classe. L’une au visage lumineux, à la peau laiteuse, au regard bleu pervenche qu’entourait une toison d’or, un vrai soleil, l’autre, aussi grande que sa camarade, mais plus mince, brune à la chevelure ondulée retombant sur le front et les épaules : elles étaient magnifiques.

La fille blonde s’appelait Colette, la brune Jacky. Elles paraissaient inséparables.

Pendant les cours, assises l’une à côté de l’autre, elles échangeaient des coups d’œil complices. Lors des récréations, elles faisaient bande à part, se montraient des lettres et des photos, en riant comme des folles. Rinette aurait aimé savoir comment les approcher, leur plaire et devenir la troisième luronne du petit groupe. Mais la remarqueraient-elles seulement ?

Une autre élève, Françoise, avait attiré l’attention de Rinette. Moins belle plante, moins rayonnante que Colette et Jacky, elle était à la fois plus fine et plus jolie. Un teint de brugnon velouté, un corps long et découplé, une taille bien prise, une démarche dansante, elle faisait dans la distinction, et dans le charme en travaillant ses attitudes. Sur son front on aurait pu lire : « Élégance  et glamour ».

En dépit de l’intérêt porté à ses trois nouvelles compagnes, Rinette restait fidèle à Renée. Néanmoins, le plaisir d’être la camarade préférée d’une Juive - rien que pour narguer Marguerite qui n’en était même pas au courant - commençait à s’estomper et même à lui devenir pesant. Renée était certes, très gentille, mais, trop gentille, toujours prête à acquiescer aux moindres paroles de Rinette, à l’aider pour n’importe quoi, comme lui porter ses livres, lui passer la traduction de la version anglaise, alors qu’on ne lui demandait rien. Rinette aurait aimé bien prendre un peu de distance lors des récréations sans être toujours vampirisée par Renée.

Mais comment faire quand des évènements tragiques se mirent brutalement en travers de l’existence ?

Un matin du début d’octobre, Mme Horace, la Surveillante Générale, réunit toutes les élèves avant leur premier cours et leur tint un discours de deux minutes :

« Mme la Directrice me charge de vous rappeler qu’elle n’acceptera aucun commentaire concernant les évènements extérieurs à la vie du lycée. Nous comptons sur chacune de vous pour respecter cette consigne ».

Apparemment, il était arrivé quelque chose de grave en France, mais quoi ?

Personne ne paraissait au courant, à l’exception de trois élèves : Eva Polack, Marguerite Saporta et Renée Gelber qui baissaient la tête. Au changement de classe de 9h, Rinette demanda à sa voisine de quoi il s’agissait. À voix basse, Renée lui confia qu’une loi antisémite impitoyable avait été promulguée la veille. Son père en avait été averti à l’École Berlitz où il enseignait. Désormais, en France, les Juifs n’avaient plus la plus la possibilité de vivre en hommes libres : interdiction pour eux d’être employés par la fonction publique, interdiction de travailler dans la presse, le cinéma, le théâtre, la radio, interdiction d’ouvrir des commerces, interdiction de quitter Paris sans autorisation ,interdiction d’assister à des réunions ou des spectacles, obligation de se faire recenser dans les mairies en tant qu’Israélite. Pour Rinette, le moment n’était pas venu d’abandonner Renée pour de nouvelles amies. Elle devait soutenir sa camarade. Cette dernière semblait se résigner, elle n’avait qu’un regret, « Je ne pourrai jamais aller avec toi à la Comédie Française. Enfin tu me raconteras… ».

De retour chez elle, Rinette trouva Marguerite et Marcel plongés dans la lecture du Matin.

« Vous avez lu, demanda Rinette, les nouvelles lois ? C’est injuste et dégoûtant… »

Marguerite se retourna outrée :

« Qu’est-ce qui est dégoûtant ? La loi contre les Juifs… ? Tu ne crois pas qu’ils nous ont fait assez de mal  ? C’est au lycée qu’on te donne des idées pareilles ? De toute façon, le Maréchal Pétain sait ce qu’il fait et ce n’est pas à des mauviettes comme toi de le juger ! Que Dieu nous le conserve... » 

Discours entendu pour la centième fois.

Rinette éprouvait un sentiment d’injustice indiscutable. Etait-on responsable de la religion de ses parents ? Était-ce la faute de ses camarades juives si elles étaient nées dans une famille « youpine » ? Refusant de se laisser endoctriner par sa  mère, Rinette s’en ouvrit à Renée et lui demanda quelques explications. D’après cette dernière, le Catholicisme avait pris sa source dans le Judaïsme. Dans les deux camps on adorait le même Dieu. Certes chacun avait ses traditions. Pour les catholiques, le dimanche était Jour du Seigneur et ils lisaient les Évangiles, pour les juifs le samedi était le jour du Shabbat et ils lisaient le Talmud. Pour les catholiques, le vendredi était un jour maigre, avec interdiction de manger de la viande, pour les juifs la nourriture devait être casher, il fallait en éliminer le sang parce que le sang représentait l’âme et que l’âme ne se mange pas. Avouez que ces variantes n’étaient pas bien importantes.

Le plus grave reproche dont les catholiques pouvaient accuser les Juifs était la condamnation à mort de Jésus-Christ qui, entre parenthèses, était juif à sa naissance. Ponce Pilate, le gouverneur romain, qui, lui, n’était pas Juif, avait-il fait quelque chose pour empêcher le jugement ? Il s’en était juste lavé les mains, et qui ne dit mot consent.

À présent, il y avait prescription… Des siècles étaient passés depuis cette crucifixion : mille neuf cent sept ans exactement.

Des tueries et des carnages ? On en déplorait depuis la création du monde, et, avec le temps, les enfants des victimes les avaient oubliés et s’en moquaient bien. Les protestants n’avaient-ils pas pardonné aux catholiques les guerres de religion et la Saint - Barthélemy ?

Quant aux malheurs présents, Renée ne comprenait pas que l’on en accuse les Juifs .

Léon Blum était Juif, c’était indéniable, et il avait gouverné la France, c’était également indéniable, mais les autres ministres, les généraux et les hommes d’affaires, les Daladier, les Weygand, les Maginot n’étaient-ils pas des catholiques ?

Et même, auraient-ils été Juifs, en quoi le désastre de la France aurait-il été de la responsabilité des autres fils d’Abraham  ?

Renée n’eut aucun mal à convaincre Rinette.

Dans les semaines qui suivirent, la haine religieuse se renforça. De violentes manifestations aux cris de « À bas les Juifs, La France aux Français ! »  se déroulaient, presque chaque jour, de la Bastille à la Madeleine, sans aucune intervention de la police nationale.

Le silence du Maréchal et de son gouvernement ressemblait fort à une approbation.

Le pape Pie XII lui-même, se gardait bien de prononcer le moindre blâme condamnant l’antisémitisme.

Troublée, Rinette ne savait plus quoi penser. Raisonnablement, une adolescente ne pouvait être seule au monde à détenir la vérité et à discerner le bien du mal. Il lui fallait admettre que, peut-être quelque part, la race Juive était détestable .

Pourtant quand elle retrouvait Renée, celle-ci ne lui paraissait nullement différente des autres filles, parfois même plus intelligente et plus agréable que certaines .

Alors ? Dépassée par l’ampleur du dilemme  qu’elle ne pouvait résoudre, Rinette déclara forfait.

Après avoir déversé sa bile sur les sales youtres et autres «  baptisés à sécateur », comme il désignait les Juifs avec beaucoup d’humour, le speaker de la Radio Nationale se complaisait à donner, chaque soir, aux VRAIS Français, des heureuses nouvelles de Vichy. Comme ils étaient réconfortants les bains de foule du Maréchal … : « À la seule apparition du chef de l’Etat, c’était du délire sous un orage de bravos, un ouragan d’acclamations, une tempête d’enthousiasme ….  Les bouches se tordent d’émotion et les yeux se remplissent de larmes de reconnaissance ».

À l’instar de ses parents, Rinette fut bien obligée d’accepter que ce vieillard, envoyé du Ciel, possédait la science et la sagesse infuses et dut reconnaître, selon le dernier prêche de Mgr Gerlier, Primat des Gaules, que « La France, c’était le Maréchal Pétain et que le Maréchal Pétain, c’était la France ».

Le 11octobre, un premier petit nuage, sorte de nimbus prémonitoire, apparut dans le ciel saint-sulpicien de la propagande radiophonique.

Ce jour-là, le Maréchal prononça un discours dans lequel il annonçait que si « … l’ Allemagne pouvait, au lendemain de sa victoire sur nos armes, choisir entre une paix traditionnelle d’oppression et une paix toute nouvelle d’une collaboration... » , Lui, le Maréchal Pétain, vainqueur de Verdun en 1916, choisissait d’entrer dans « la voie de la Collaboration ».

Marcel, inquiet, méfiant et pessimiste, comme toujours, se demanda ce que signifiait pour notre chef bien-aimé, ce joli terme de « Collaboration » et quelle chausse-trappe pouvait-il cacher. Marguerite, enthousiaste, confiante et optimiste, comme toujours, ne chercha pas la petite bête, elle s’en remit comme d’habitude à la sagesse du Chef de l’Etat et à la bonté de la Providence. Rinette pour sa part ne porta aucun jugement. Elle était trop occupée à réviser sa composition d’Histoire.

L’Europe occidentale et centrale au début du XVIIème siècle, les rapports entre la France et la Maison d’Autriche, la guerre de Trente ans et le traité de Westphalie lui encombraient suffisamment la cervelle pour qu’elle laissât de côté  les discours et les projets du Maréchal Pétain . Les professeurs ne plaisantaient pas au lycée Camille Sée. Rinette ne s’en plaignait pas, au contraire , elle se sentait devenir une étudiante . On allait lui donner le mode d’emploi qui lui permettrait d’entrer dans le monde magique de la Culture.

Ce serait passionnant !

À la veille de la Toussaint, la France se prépara plus que jamais à honorer ses morts.

La mémoire du passé revint aux citadins. Soudain, ils se rappelèrent avoir enterré, dans une campagne perdue, un parent, plus ou moins proche. En allant sur sa tombe, non seulement ils prieraient pour le repos éternel du cher disparu, mais ils retrouveraient des cousins cultivateurs plus ou moins oubliés qui pourraient éventuellement les aider à se ravitailler. À Paris, une certaine pénurie commençait à se faire sentir.

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3. Le Rendez-vous de Montoire

Comme d’habitude, le 31 octobre, à 7h15 du matin, Marcel alla chercher son pain, et son journal. De retour, il étala celui-ci sur la table de la cuisine. Penchée derrière son épaule, Marguerite découvrit l’énorme titre de la UNE et poussa un Ho ! d’épouvante suivi d’un Ce n’est pas vrai ! de détresse ! Marcel regarda la feuille imprimée, ne dit rien, mais il baissa la tête en la secouant de gauche à droite : non, non, il ne pouvait croire à ce qu’il lisait.

Curieuse, Rinette, s’approcha, à son tour et découvrit sur la moitié de la première page, une superbe photo, représentant le maréchal Pétain de profil, serrant aimablement la main du chancelier Hitler.

« Ben, mon Colon ! » comme aurait dit le Sapeur Camembert. In petto, Rinette prédit que la journée serait chaude et elle ne se trompa pas.

Une migraine subite et fulgurante s’empara du pauvre crâne de Marcel. Le malheureux n’eut d’autre remède que de retourner dans sa chambre, se coucher dans l’obscurité, et rester à la diète toute la journée pour lutter contre les nausées entraînant des flots de bile. Physiquement , il était malade, moralement, il était désespéré. Un chef militaire qui trahissait sa patrie c’était l’abomination de la désolation. Comment, désormais, Marcel pourrait-il avoir confiance en la parole d’un simple officier quand un Maréchal de France s’abaissait à serrer la main de son ennemi vainqueur ? Ce même Maréchal, qui pendant quatre années avait lutté, souffert avec ses hommes pour finalement les conduire à la victoire face à ce même ennemi haïssable, les trahissait ! Le monde venait de s’écrouler. L’Honneur de la Patrie était devenu lettre morte. Marcel enviait le Soldat Inconnu, l’heureux disparu qui ignorerait toujours que son sacrifice serait un jour bafoué par la plus haute autorité militaire.

Marguerite, marchant de long en large dans la cuisine, but son café noir, au goût d’aloès, sans cesser de répéter : « Non ? Pas le vainqueur de Verdun, Pas le vainqueur de Verdun !...Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible… ! »

Comme fascinée par le journal, Rinette ne pouvait détacher son regard de la photo. Ils avaient l’air de s’entendre comme larrons en foire le Maréchal et le Chancelier. Derrière sa petite moustache blanche, il s’en serait fallu de peu pour que Philippe Pétain n’esquissât un sourire. Quant à Adolph Hitler, il regardait son interlocuteur avec condescendance, le regard presque affable et bienveillant.

Soudain, Marguerite arracha le quotidien des mains de Rinette et lut à haute voix l’article qui commentait la photographie. Pauvre Marguerite, elle n’avait pas fini d’en apprendre. La rencontre, préparée par les soins du Vice Président Laval, (qui lui-même avait rencontré à plusieurs reprises Adolph Hitler et sa garde rapprochée) avait eu lieu le 24 octobre à 18heures dans la petite gare d’un village vendômois, Montoire, où les deux chefs d’Etat , arrivés par des trains différents s’étaient retrouvés.

Quand le Maréchal, quelques jours plus tôt, avait prononcé son précédent discours, il savait qu’il allait serrer la main d’Hitler et n’en avait rien dit aux Français.

Marguerite ne lui pardonnerait jamais sa dissimulation.

Le journaliste poursuivait son récit en se félicitant de l’atmosphère de parfaite courtoisie établie entre les deux chefs d’Etat.

« Dans cette gare de chemin de fer, la collaboration était sur les rails… » plaisanta Rinette, sans y mettre grande malice

Marguerite furieuse s’exclama :« Ah non, je t’en prie… Bientôt on ne nous parlera plus de « collaboration » mais d’ « alliance», tu verras !  Tu feras ce que tu veux. Moi je vais m’habiller et aller à la chapelle mettre un cierge à Sainte Rita, la patronne des causes désespérées … »

En voilà bien d’une autre se dit Rinette ; sa mère ne l’obligeait pas à l’accompagner à la chapelle, elle la laissait libre de son choix. Fallait-il qu’elle soit touchée et abattue !…

Restée seule dans la cuisine, Rinette se prépara une tasse de thé, fait de feuilles de bourrache. Elle plaignait de tout son cœur les habitants de Montoire. Ceux-ci n’avaient pas de chance. Pendant des années, ils resteraient dans la mémoire des Français comme les fils d’un village maudit, une sorte de race méprisable. Désormais, la petite cité aurait les honneurs du dictionnaire Larousse . Belle promotion ! On y lirait Montoire- sur- le- Loir : « Entrevue de Pétain avec Hitler (24 octobre 1940) ». Et quand on voudrait dénoncer un vendu, un félon on dirait dédaigneux « Peuh ! ce n’est qu’un Montoirain! » ou « un Montoirais » au choix.

Cette injustice taraudait beaucoup plus Rinette que ne la bouleversait l’attitude du Maréchal. On lui avait assez dit que le grand homme savait ce qu’il avait à faire .

Au retour de la chapelle, Marguerite paraissait apaisée. Les traits reposés, le regard adouci, mystérieuse et sereine, elle s’adressa à sa fille :

« J’ai beaucoup prié, j’ai imploré le ciel et ma mère. J’ai reçu la réponse divine et la consolation que j’attendais. Le Maréchal Pétain ne nous a pas trahi… »

Depuis quelques mois, Marguerite cherchait à ingurgiter tous les bobards, présages, oracles, prophéties, prémonitions et autres boniments qui passaient à sa portée. Elle en était friande. Parmi les parents de ses élèves, elle s’était fait deux ou trois relations susceptibles de lui fournir des tuyaux intéressants.

C’est ainsi qu’elle eut connaissance de certaines centuries de Nostradamus relatives aux années 1940. Malheureusement, le texte initial était incompréhensible et sa traduction tout à fait douteuse. Par contre, les prédictions de sainte Odile étaient fort satisfaisantes et dignes de foi. Outre que la jeune vierge était une catholique bon teint puisque canonisée, ses révélations étaient intelligibles, lumineuses et correspondaient bien à celles que Marguerite voulait entendre.

Quoi souhaiter de mieux que ces mots d’espérance :

« …la fin de l'apogée de la Germanie vers le milieu du sixième mois de la deuxième année des hostilités. Ce sera la fin de la première période dite des victoires sanglantes.  ...

La troisième période sera de courte durée car, par un juste retour des choses, le pays du conquérant sera envahi ... tous les peuples spoliés recouvreront ce qu'ils auront perdu et quelque chose en plus. La région de Lutèce sera sauvée...  pourtant on aura bien cru à sa perte. Mais les peuples se rendront sur la montagne et rendront grâce au Seigneur... car les hommes auront vu de telles abominations dans cette guerre que les générations futures ne voudront pas en revoir... »

Or donc en sortant de la chapelle de Sainte Rita, Marguerite avait rencontré une certaine dame X…très au fait des dessous de l’Histoire. Les révélations de cette dernière la rassurèrent pleinement. Le Général de Gaulle que l’on avait pris pour un traître et le Maréchal Pétain qui semblait s’être livré à l’ennemi, - l’un à Londres, l’autre à Vichy - jouaient de concert un double jeu. Ils menaient dans l’ombre le même combat contre l’Allemagne triomphante. Une amitié profonde liait les deux officiers depuis de longues années : le général Pétain aurait été le témoin de mariage du lieutenant de Gaulle lors de son union avec Melle Yvonne Vendroux, et, mieux encore, il aurait été le parrain de l’aîné du jeune couple. Cet enfant ne portait-il pas le prénom de Philippe ? Le vieux maréchal feignait de condamner le jeune général pour mieux embobiner Hitler… C’était une belle et homérique histoire.

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4. 11 novembre 1940

Se projeter dans un avenir lointain, si mystérieux fût-il, intéressait vraiment peu Rinette. Elle préférait découvrir, au jour le jour, le monde qui s’ouvrait à elle . Avant la guerre, la plupart des lycéens appartenait à l’élite de la classe moyenne : ni riche, ni pauvre, simplement aisée. Que les parents soient de gauche ou de droite, la tolérance l’emportait. On se brocardait bien un peu, mais si le radical bouffait du curé, c’était à la sauce blanche et le lecteur de l’Écho de Paris serrait volontiers la main de l’abonné à l’hebdomadaire de gauche, Marianne. Leurs enfants fréquentaient les mêmes établissements scolaires. On appartenait à la même caste et on s’estimait .

Depuis les évènements de juin 40, la vie avait changé. La donne était bouleversée. Les familles de prisonniers, quelle que fût leur situation dans le civil, ne touchaient plus qu’un modeste pécule. Les fonctionnaires en place devaient se serrer la ceinture, le coût de la vie grimpait, grimpait … et la mention « augmentation  de salaire » était supprimée du vocabulaire. Quant aux Français exerçant une profession libérale leur situation était très aléatoire. Certes on avait toujours besoin de médecins, mais que faire d’un architecte quand la construction n’était plus qu’ un rêve. L’écrivain, lui, était censuré, à moins, bien sûr, qu’il n’acceptât de chanter les louanges du Maréchal à défaut de celles de l’Occupant. Et que dire des familles juives, exclues de toute activité officielle !…Désormais, le Riche était l’ épicier, le boucher, ou celui qui avait quelque chose d’indispensable à vendre comme le paysan que l’on adulait.

Au lycée régnait une certaine pudeur, aucune élève déshéritée ne se plaignait des restrictions subies par sa famille non plus que les privilégiées ne se vantaient de leur bien-être confortable . Néanmoins la différence entre les unes et les autres était palpable. C’était à la mise que se reconnaissaient les différences. Certaines portaient des vêtements flambant neufs, bien adaptés à leur taille. D‘autres usaient leurs manteaux des années précédentes, parfois transformés en trois-quarts laissant apparaître des genoux osseux et des poignets maigrichons.

Chez les adultes on remarquait peu une robe défraîchie, mais chez une adolescente, qui poussait comme une asperge, on ne pouvait s’y tromper.

Une seconde divergence divisait les Français. Alors qu’avant-guerre, on était plutôt de droite ou plutôt de gauche, désormais on était pour le Maréchal ou contre le Maréchal. Le choix était sans nuance.

Certes les élèves appliquaient à la lettre , pour le moment du moins, les consignes de Mme la Directrice : pas de politique en classe, une neutralité intégrale au lycée. Pourtant la jeune Jeannine Lannes se vantait d’assister tous les dimanches à un ou plusieurs concerts donnés par des orchestres militaires allemands aux points stratégiques de la capitale. Jeannine ne prononçait jamais l’adjectif « allemand », mais son engouement pour les marches militaires interprétées par une clique teutonne, en disait long sur les propos que ses parents devaient tenir à la maison.

À l’opposé et tout aussi discrète, Joséphine Dominici, corse plus corse qu’il n’était possible, avait voué aux insoumis, à ceux qui refusaient la défaite et qui venaient de prendre le qualificatif de « résistants », un culte et une admiration sans bornes.

Rinette ne savait rien de ce choix courageux jusqu’au mardi 12 novembre. Ce matin là, Joséphine arriva au lycée le regard plus noir que jamais, sous ses épais sourcils. À voix basse, par courtes phrases, tout en paraissant s’intéresser à la leçon d’algèbre, elle s’adressa à sa voisine de table et meilleure amie, Jeannine Tronchet. Celle-ci écoutait, l’œil fixé sur le professeur, mais l’oreille aux aguets, penchée vers Joséphine. Rinette remarqua le manège . La sonnerie de l’interclasse avait-elle à peine sonné qu’elle se précipita vers les deux filles :

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

- Tais-toi, tais-toi, la coupa Joséphine, je t’expliquerai après la classe, derrière le lycée, rue Mademoiselle… »

Sans qu’on ne sût comment, en dépit d’un silence apparemment total, une dizaine de filles reçurent le message pendant le cours suivant. De sorte qu’à la sortie de 13 heures, ces élèves se retrouvèrent derrière le lycée. Joséphine, arrivée la première tenait conciliabule à voix basse :

« Mon cousin qui est en première au lycée Buffon a été arrêté hier après-midi sur l’avenue des Champs-Élysées, avec des camarades …

- Qu’est-ce qu’ils faisaient là ? demanda innocemment une fille

- Depuis six semaines mon cousin fait de la Résistance, se rengorgea Joséphine.

- De la résistance à quoi ? demanda une autre.

- Aux troupes d’Occupation, bien sûr et au Maréchal Pétain qui nous a trahis. Tu es sotte ou quoi ? Louis, mon cousin ( on le saurait qu’elle avait un cousin, se dit Rinette) avait appris par un tract provenant de la Sorbonne que, le 11 novembre, un défilé, réunissant des étudiants et des lycéens de Buffon, Janson de Sailly et de Lamartine, remonteraient les Champs-Élysées jusqu’à l’Étoile pour déposer des fleurs sur la tombe du Soldat Inconnu. Or, par les soins d’un mouchard, la rumeur est arrivée jusqu’ aux oreilles des autorités allemandes et françaises. Les salauds, ils ont tout fait pour empêcher le mouvement.

- Et ton cousin faisait partie du cortège ?

- Bien sûr. A la maison, nous sommes très inquiets. À neuf heures, Louis, n’était pas rentré. Des camarades, qui l’accompagnaient et qui avaient pu s’enfuir à l’arrivée des Allemands, sont venus voir mon oncle pour lui raconter ce qui s’était passé. Les boches et les collabos devaient être fous de rage… Dans le rassemblement, il y avait des gens qui agitaient des drapeaux bleu blanc rouge et qui criaient « Vive de Gaulle » et «  À bas Pétain ». Mon oncle et ma tante sont fiers de leur fils maisils ne sont pas près de dormir tranquilles.

- Oh, là, là ! », s’écria l’auditoire en chœur.

Pour une révélation, c’était une révélation. Rinette prit conscience de vivre une époque héroïque pendant laquelle le lycéen le plus anonyme pouvait se changer en Chevalier d’Assas. Fort excitées , les camarades de Joséphine cherchaient à poursuivre la conversation quand l’apparition au coin de la rue de deux professeurs mit fin à l’attroupement et chacune s’en fut par son chemin respectif.

Depuis plusieurs semaines, les vœux de Rinette étaient exaucés. Elle avait conquis  l’attention de Colette … Colette à la chevelure d’or, Colette sans Jacky (cette dernière avait quitté le lycée Camille Sée à la rentrée d’octobre)

Rinette et sa nouvelle amie habitaient non loin l’une de l’autre et suivaient le même chemin pour se rendre au lycée et en revenir. Elles empruntaient la rue de la Croix Nivert, la rue du Théâtre jusqu’à la rue du Commerce où les parents de Colette tenaient un magasin de vêtements : « Au Grand Saint Éloi ».

Au début ce n’était que politesse et phrases anodines...« La surveillante générale  était de mauvaise humeur, ce matin… » ou « Il faisait froid dans la classe … » etc…

Mais bientôt une complicité souriante pour ne pas dire rieuse s’établit entre elles deux.

Colette, quoique plus jeune d’une année et demi, paraissait l’aînée. Rinette, petit pruneau maigrichon et tout en membres, levait les yeux pour parler à sa compagne tandis que celle-ci baissait un peu les siens pour lui répondre, mais leurs regards se confondaient dans une même joie de se raconter.

Les voyant arriver et repartir chaque jour ensemble, une élève prit Rinette à part et lui dit à voix basse , en confidence :

« Je te préviens, Colette est juive, tu devrais faire attention.

- Comment tu peux dire ça ? » demanda Rinette, tout intriguée

- Son nom Stoll, c’est un nom juif. Et son père vend des habits ? Vendre des habits c’est un métier de juifs… »

 Mise au courant, Colette mi- riante , mi- outragée se défendit :  

« Mon père a repris le magasin fondé au début du siècle par son père. Alsaciens depuis des générations, les Stoll sont aussi catholiques que les Dupont ou les Durand ». 

Rinette se voulut rassurante :

« Oh moi ! ça m’est égal . Méfie-toi de ce qu’on raconte, c’est tout. »

Or donc, ce matin-là , après avoir quitté Joséphine, Colette et Rinette s’empressèrent de commenter les évènements du 11 novembre :

« Georges, mon frère de lait, dit Colette, est en seconde à Buffon ainsi que Jean-Luc Coby, son ami d’enfance. Je ne comprends pas qu’il ne m’ait rien dit . Je vais me renseigner ce soir et lui demander pourquoi ils ne sont pas allé défiler...

- Ils ont peut-être eu peur ! » avança Rinette

- Il ne manquerait plus que cela.., s’exclama Colette , je veux savoir et je te dirai… ».

Quand Rinette eut quitté sa camarade, elle poursuivit son chemin en s’interrogeant sur ses propres capacités d’ héroïsme. Une très vilaine pensée traversa l’esprit de l’adolescente : «  À quoi bon ces actes de bravoure, à quoi bon tous ces sacrifices, pour vingt ans après perdre la guerre suivante ? »

Ce n’était pas courageux, mais cela ne manquait pas d’un certain bon sens.

Qui pouvait, en ce mois de novembre 1940, prédire l’avenir, mise à part Sainte Odile ?

Mais on touchait là au domaine de Marguerite et Rinette ne tenait pas du tout à entrer dans le dans le jeu de sa mère. Mettre un peu de distance entre elles deux donnait à l’adolescente l’impression d’ouvrir une fenêtre et de respirer à plein poumon la brise printanière .

Être gentille, oui, mais pas soumise… À dix-sept ans, c’était permis... néanmoins dans le cas présent, ce n’était ni facile, ni évident.

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5. Le début des restrictions

Comme pour ajouter aux difficultés quotidiennes, le froid s’annonçait précoce et rigoureux. Dès la Toussaint, on frissonnait non seulement dans les rues, mais aussi dans les appartements. Supprimant délibérément toutes les cheminées, les architectes des immeubles récemment construits avaient opté pour le chauffage central au fioul, combustible désormais introuvable. Les habitants de ces appartements modernes , si fiers hier de leur ascenseur, immobilisé dans leur cage aujourd’hui, déchantaient et s’attendaient à vivre tout l’hiver au pôle nord entre l’Alaska et la terre Adélie. Les autres, les locataires d’habitations anciennes se moquaient bien de devoir monter leurs étages à pied. Ils avaient l’habitude. Bénéficiant de cinquante kilos de charbon mensuels, alloués par le Service du Ravitaillement, ils pourraient allumer de temps en temps un bon feu dans leur vieille cheminée.

À l’école Saint Paul, on était relativement à l’abri de ces restrictions de chauffage.

Depuis la rentrée d’octobre, le Maréchal Pétain avait décidé que les établissements de l’enseignement libre profiteraient des mêmes avantages que ceux de l’enseignement public, raison de plus pour que Marguerite ajoute à la prière du matin, récitée dans chaque classe, la supplique suivante : « Nous vous implorons Seigneur de prêter longue vie au Maréchal Pétain, notre chef bien aimé ».  Cette petite phrase n’était que faible reconnaissance face à la générosité de Vichy. Il était un fait certain : quoique ce charbon fût réservé au réchauffement des classes, la directrice de l’école, non plus que les siens, ne resteraient pas grelottants comme des fiévreux, face à ce tas de boulets. Ils profiteraient de l’aubaine. Mais restriction oblige, il fallait trouver une solution efficace et économique pour ne pas trop dépenser d’anthracite. On abandonnerait les chambres du premier étage, pour la salle à manger. On installerait, entre la fenêtre et le buffet Henri II, le sommier et le matelas de leur grand lit surélevés de briques.« Un matelas sur des briques , ah le bel ensemble  ! » plaisanta Rinette. On se serait cru dans une roulotte de pauvres manouches . Comment pourrait-elle jamais inviter des camarades de classe dans un décor pareil ? Et elle , où dormirait-elle ? Marguerite décida que ce serait sur un canapé dans son bureau directorial . Un poêle à bois installé dans la première pièce chaufferait l’ensemble. Les toilettes étant au premier, sans chauffage, on utiliserait deux pots de chambre pour les éventuels besoins de la nuit.

« À quand la chaise percée ? »...s’interrogea Rinette… »

Régis, le gendre préféré de Marguerite, était venu donner un coup de main à son beau père pour la mise en place de la nouvelle installation.

Prétextant une version anglaise à rendre le lendemain, Rinette s’installa dans la cuisine et ne prêta guère attention aux allées et venues de ses parents et de son beau-frère, quand tout à coup elle entendit revenir à plusieurs reprises le mot « charbon ». De quoi était-il donc question ?

En fait Marguerite, apitoyée par le sort de ses beaux-enfants, avait proposé de leur fournir chaque semaine une provision de boulets. Le transport serait facile, puisque les jeunes ménages venaient déjeuner tous les dimanches, Régis n’aurait qu’à se servir d’un des landaus des petites - filles, désormais inutile. À l’allée, la voiture d’enfant serait vide et au retour, elle serait pleine de sacs de charbon, cachés sous le tablier de moleskine et la capote relevée. Rinette n’en revenait pas, elle trouvait ce projet à la limite du frauduleux.

Elle ne dit mot, mais Marguerite, à laquelle rien n’échappait et qui, disait-elle, savait lire dans les regards, l’apostropha :

« Tu as quelque chose à dire ? … Mais tu n’as RIEN à dire…Cela ne regarde personne. Tu ne mourras pas de froid, toi, cet hiver. Tes sœurs, leurs maris et leurs enfants non plus… S’ils habitaient dans l’école, ils seraient chauffés, alors…. »

La belle réponse ! 

«  Mais ils n’habitent pas dans l’école… ironisa Rinette …  dans ces conditions, ce n’est pas la peine de critiquer les gens qui font du trafic… »

« Ça n’a aucun rapport… ma petite fille. Je ne fais pas de trafic, je ne vends pas le bien de l’État, je le donne, j’aide ma famille. Ça suffit. Et puis, j’ai ma conscience pour moi. Toi, tu ne t’occupes de rien, tu n’as rien entendu… tu n’as rien vuet tu te tais. Je fais ce que je veux de MON charbon » 

Voilà que le charbon du Maréchal était devenu le sien.

Comme on s’y attendait, les mois de décembre, janvier et février furent glacials.

On aurait cru que la nature s’alliait au désastre de la France pour faire payer aux hommes leur inconséquence et leur désordre passés : « Ah, mes amis, vous avez perdu la guerre et bien vous allez le payer dans votre chair ! ». Un froid polaire mordait les mollets du genou à la cheville et s’insinuait glacé dans les chaussures comme pour congeler les orteils. Quant aux mains, la souffrance était plus cruelle encore.

En dépit des gants de laine recouverts de moufles tricotées, la froidure attaquait les doigts violacés et boudinés jusqu’à l’ulcération. On appelait ces plaies des engelures. Quand venait le soir, les extrémités des mains et des pieds vous démangeaient au point que vous vous en seriez arraché la peau. Il aurait fallu s’empêcher de se gratter, mais comment faire lorsqu’un bouquet d’orties se glissait entre le doigt et l’ongle.

Interrogé sur ce fléau, le corps médical ne décela que la cause du mal sans en trouver le remède : on manquait de matière grasse. Un peu de margarine ne remplacerait jamais un bon morceau de beurre d’Isigny ou une cuillerée d’huile d’olive.

Les journaux publiaient, de temps à autre, diverses panacées pour adoucir les engelures, mais comme le disait Marcel «  C’est un cautère sur une jambe de bois… »

Au lycée, alors que Rinette exhibait ses pauvres mains à l’une de ses camarades, Jeannine Thierry, - une forte fille bien en chair, qui avait de quoi pouvoir passer quelques années de restrictions sans devenir pour cela squelettique – celle-ci lui indiqua « Un seul remède efficace et … pour tout dire, jouissif . Tu trempes tes doigts dans le pipi et tu m’en donneras des nouvelles ! »

« Mais, c’est dégoûtant ! protesta Rinette. Tu me vois me laver les mains dans le pot de chambre, c’est sale et ça sent mauvais

- Mais non, rétorqua Jeannine en se moquant, tu ne te sers pas du pot de chambre, tu mouilles le bout de tes doigts à la source et, de plus, tu te fais plaisir… »

- Comment ça, je me fais plaisir ? »

- Tu ne vas pas me dire que tu ne te caresses jamais par là ?...

- Je ne comprends pas...

- Oh ! ne fais pas ton innocente… tu te touches comme tout le monde, là où sort le pipi, entre les lèvres du clitoris »

Clitoris, quel drôle de nom ! Devant l’air ahuri de Rinette, Jeannine se sentit obligée d’expliquer :

« Cette ouverture s’appelle la vulve du clitoris. Qu’est-ce qu’ils t’ont appris tes parents ?

- Ah bon ! » murmura Rinette toute songeuse.

La sonnerie annonçant le cours suivant la priva d’une précision complémentaire .

Mais elle en savait assez. Il ne lui restait plus qu’ à appliquer la méthode anti-engelure de sa camarade. Et c’est ainsi qu’à dix-sept ans Rinette découvrit avec un plaisir certain  et solitaire, ce que signifiait les « mauvaises manières » dont on lui avait fait une abomination depuis des années sans lui en fournir la moindre explication.

Alors que le froid semblait s’être installé sur la France pour de longs mois et que le moral des Parisiens, affamés et grelottants, se détériorait chaque jour davantage, on apprit par la presse que le gouvernement allemand, dans un élan de grande générosité amicale et fraternelle se proposait de rendre à Paris les cendres de l’Aiglon dont le tombeau reposait, depuis près d’un siècle à Schönbrunn, parmi les sépultures des princes autrichiens. Cette nouvelle fut reçue dans une indifférence quasi générale. Toutefois, quelques pétainistes de tendance collaborationniste en conçurent émotion et reconnaissance:  « Ah que cet Hitler a bon cœur, mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, nous rendre les restes du fils de Napoléon pour qu’ils reposent en paix auprès de ceux de son pèreQuelle délicatesse ! Quelle bienveillance ! »

Certains autres, ceux qui n’arrivaient pas à digérer la défaite, se sentirent insultés.

« On nous prend vraiment pour des imbéciles. On nous vole toutes nos ressources et on nous jette quelques os, comme à un chien galeux, en croyant nous amadouer, mais qu’ils gardent leur duc de Reichstadt. Les autrichiens, morts ou vifs, ils sont bien chez eux, à Vienne ! » 

L’événement se passa de nuit, le 15 décembre, à une heure du matin sous le grésil et la neige fondante. Le fourgon funéraire traversa un Paris désert et obscur....

Quelques personnalités françaises avaient été invitées sur le parvis des Invalides.

Les journalistes signalèrent la présence de Sacha Guitry et du ministre Abel Bonnard. L’amiral Darlan représentait le Maréchal Pétain et l’ambassadeur Otto Abetz, le Führer. Au son d’une Marche Funèbre, le cercueil, porté par des soldats du Reich, fut déposé à l’intérieur de la chapelle sur un catafalque drapé d’un drapeau tricolore – délicate intention que ne manqua pas de souligner la presse.

Pendant ce cérémonial funèbre et macabre, les parisiens, l’estomac bien léger, ronflaient de bon cœur. Les couples s’étaient enlacés pour se tenir chaud ; quant aux malheureux délaissés, ratatinés dans leurs lits, ils étreignaient un cruchon de grès ou une bouillotte de caoutchouc encore tièdes. Tous s’étaient endormis en répétant la formule du chansonnier : «  Ils feraient mieux de nous donner du charbon plutôt que des cendres ! ».

Quand vint Noël le catalogue des cadeaux fut bien mince. Pas de fines victuailles, pas de caprices vestimentaires, finis les boîtes de chocolats, les foulards de soie, et autres babioles superflues. Tandis que les étalages de Berlin, de Munich ou de Hambourg regorgeaient de victuailles en provenance directe du terroir français, les commerçants parisiens décoraient leur vitrines de dindes factices et de fruits confits cotonneux.

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6. Jean-Luc Coby

Chaque jour, Rinette découvrait davantage que le destin de l’ Homme, et en l’occurrence de la Femme, était beaucoup plus complexe et beaucoup plus intéressant - pour ne pas dire passionnant – que cette espèce de vie à l’eau de rose bénite que Marguerite voulait de toute force lui faire partager.

Un désir profond tenaillait l'adolescente. Il lui fallait dénicher un confident de son âge, préoccupé, comme elle, par les mêmes interrogations sur le monde .

L’oiseau rare se fit attendre jusqu’au printemps.

En ces temps d’austérité , la messe dominicale de 11heures apparaissait comme une coupure à la morosité du dimanche

Vers 10 heures et demie, Rinette passait chercher Colette. Sur le parvis de l’église Saint-Jean Baptiste de Grenelle, elles retrouvaient les sœurs Cavaillet, Christiane et Micheline, élèves comme elles au lycée Camille Sée. Bientôt se joignait au petit groupe une amie de Christiane, Yvonne Ganne, accompagnée de son frère, Gérard et d’un camarade de Georges, le frère de lait de Colette, Jean-Luc Coby que tout le monde appelait Jean. Rinette fut attirée par ce dernier.

Attirée n’est pas le mot juste, intriguée serait plus exact .

Jean était un jeune métis, mulâtre haïtien, au visage de couleur caramel. Les yeux ? Deux billes de diamant noir qui riboulaient sur un fond de nacre. La chevelure ? Des ondulations aussi sombres et brillantes que ses prunelles. Et comme pour adoucir l’ensemble, un joli nez aquilin et une bouche aux lèvres fines et bien dessinées, ouvertes sur des dents étincelantes de blancheur .

Ce garçon ne ressemblait à personne.

Pendant l'office, séparée de Jean par la seule Yvonne Ganne, Rinette avait tout le loisir de l’observer. Elle se rappela alors que, depuis des années, peut-être depuis sa première communion, elle croisait parfois dans la rue un petit moricaud auquel elle ne faisait pas attention. C’était lui.

À la fin de la messe, tandis que les paroissiens se hâtaient vers quelques boutiques aux trois quart vides , Rinette et ses amis descendaient les marches de l’église, au grand ralenti et s’arrêtaient sur la place. Après une longue parlote, l’un d’eux regardait sa montre et s’écriait «  Oh, là, là, il est déjà midi et quart ». Alors on se séparait rapidement et chacun s’en allait de son côté.

Après avoir laissé  Colette devant sa porte , Jean et Rinette s’aperçurent qu’ils habitaient à quelques encablures l’un de l’autre. Belle occasion de faire connaissance.

Jean était d’un caractère communicatif, il aurait aimé être l’ami du monde entier, c’était un être généreux, un expansif.

Vif comme un Arlequin, sans aucune arrière-pensée, il prit le bras de Rinette. Celle ci fut tout d’abord un peu surprise, mais dès qu’elle tourna la tête vers son camarade, il lui sembla que les choses ne pouvaient se dérouler autrement. Elle et Jean étaient amis depuis des années et pour la vie. En fait , ils s’étaient toujours connus. Certes ils se vouvoyaient encore , mais cela ne durerait pas longtemps . Ne s’appelaient-ils pas déjà par leurs petits noms…. Dès lors pour Rinette, Jean-Luc devint tout simplement Luc. Luc lui semblait plus intime et plus rigolo que Jean.

Arrivé au bas de son immeuble, Luc proposa à sa camarade de l’accompagner jusque chez elle. Rinette ne pouvait pas refuser. Et pourtant ? Elle s’inquiéta.

Comment Marguerite allait-elle réagir en apercevant sa fille accompagnée par un garçon inconnu et basané de surcroît ? Rinette n’eut pas le temps de peser le pour et le contre que Luc l’entraînait vers la rue Rouelle. Les dés étaient jetés.

Ils étaient d'autant mieux jetés qu’arrivés à la porte de l’école, ils furent rejoints par Louise, Marthe, André, Régis et les petites nièces qui, selon la sempiternelle coutume dominicale, venaient déjeuner . La rencontre fut brève. Tout sourire, Luc expliqua :

« Bonjour Messieurs et Mesdames, je raccompagnais Rinette après la messe… » 

Mais, devant le silence du quatuor, il ajouta à l’intention de sa compagne :

« Au revoir. C’est d’accord,… À dimanche prochain ! »

Et il s'en fut.

Après un coup de sonnette impératif, la porte de l’école s’ouvrit. Dès l’entrée, sous le regard sévère de son épouse et de sa belle sœur, Régis attaqua sa belle-mère :

«  Savez-vous que votre fille se fait accompagner… par un sidi ?

- C’est pas un sidi, son père est haïtien …. protesta Rinette

Marguerite, ne comprenant rien à la sortie de son gendre, se tourna vers sa fille :

«  Veux-tu m’expliquer ce que tout cela veut dire…. »

- J’ai été à la messe avec Colette. Elle a rencontré un ami qui est au lycée Buffon. Il habite rue de Lourmel, au - dessus du bureau de poste. Il m’a accompagnée jusqu’ici.

- Ne serait-ce pas le fils de M. Coby  ? .

- Je crois bien que c’est lui… »

Marguerite respira, elle avait eu peur :

« Monsieur Coby est un homme très courtois . J’ai fait sa connaissance au cours de la vente de charité paroissiale . Chaque fois que nous nous croisons, il s’incline et me donne un grand coup de chapeau ...C’est quelqu’un de très distingué…

- Mais ce ne sont pas des gens de notre race… insista Régis.

- Je sais ce que je dis, Madame Coby est Française. Si ma fille doit fréquenter des jeunes gens de son âge, j’aime autant que ce soit leur fils, un garçon bien élevé… j’en suis sûre ».

Rinette n’en croyait pas ses oreilles. Elle était trop heureuse ! Elle allait pouvoir rencontrer Luc comme elle le voudrait. Ils deviendraient des amis et à l’avance elle savait que leur entente aurait une influence capitale sur sa vie d ‘adolescente.

Elle avait trouvé son confident-libérateur, l’objet de ses vœux, celui auquel elle raconterait tout, tout, tout... Avec ce garçon elle pourrait discuter théâtre, littérature , avenir, connaissance du monde… Dès l’enfance, elle aurait tellement voulu avoir un frère à qui se confier ! Et elle sentait que Luc allait être ce personnage .

La semaine parut longue . Rinette avait tant à raconter, tant de sujets à aborder avec Luc qu’elle ne saurait par lequel commencer. Tandis que les jours passaient ,elle anticipait leurs futures conversations, les enjolivant au besoin .

Enfin le dimanche arriva. Comme par un fait exprès, Colette était en retard et les deux filles entrèrent à l’église au moment où le prêtre montait à l’autel.

Elles se placèrent donc dans le fond de la nef et ne retrouvèrent leurs camarades qu’à la sortie de l’office. Rinette se précipita vers Luc. Elle fut arrêtée dans son élan en le voyant tout sourire, plaisantant avec Christiane Cavaillet. Celle-ci, figée d’admiration béate, le mangeait des yeux. Ah l’hypocrite ! la petite fourbe !….

Rinette n’acceptait pas cette incursion. Depuis une semaine, elle s’était attribué Luc, il était son ami à ELLE et non celui de n’importe quelle idiote … Elle s’incrusta donc auprès de lui ; enfin le garçon jeta un regard de son côté et le plus simplement du monde l’interpella :

« Ah bonjour Rinette, tu vas bien ? On rentre ensemble  ?.. »

Il venait de la tutoyer sans s’en apercevoir. Voilà qui allait au mieux. Rinette n’eut alors qu’une envie, quitter la petite bande le plus vite possible pour se retrouver seule avec SON camarade. Elle pressa donc les Au Revoir et, Colette rentrée chez elle, elle attaqua de plein fouet :

« Je suis très contente parce que ma mère est tout à fait d’accord pour que nous nous voyions, toi et moi. Je voudrais connaître ton avis sur plein de choses…

- Moi aussi, lui répondit Luc, ça me ferait très plaisir qu’on parle longuement. Le retour de la messe, ça ne nous suffit pas, c’est trop court. Viens donc chez moi dans la semaine. Mes parents travaillent tous les deux. Il n’y a à la maison que Mémé, souvent elle est malade, elle reste alors dans sa chambre .De toute façon, elle ne se mêle jamais de rien, elle tricote le plus clair de son temps … Veux -tu qu’on dise jeudi après-midi ? Tu seras libre ? »

Cette question ? Bien sûr qu’elle serait libre Rinette.  !

Enfin elle avait trouvé un confident gai et compréhensif. Pour la gaîté elle en était certaine, pour la compréhension elle croisait les doigts.

Luc et ses parents habitaient un grand appartement, dans un immeuble faisant le coin de la rue de Lourmel et de la rue du Théâtre , au cinquième étage au dessus du bureau de poste.

En grimpant les escaliers, Rinette se sentait prise d’émotion , pas de cette émotion gnangnan qui aurait paralysé ses mollets, mais une sorte d’émotion excitante qui lui faisait grimper les marches deux par deux .

À partir du quatrième, elle entendit au-dessus d’elle quelqu’un qui jouait du piano sur un rythme accéléré. À n'en pas douter, c’était Luc.

Arrivée au palier du cinquième étage, elle se trouva devant trois portes et hésita.

Elle prit le parti d’appuyer sur le bouton de la porte qui lui faisait face, de derrière laquelle venait la musique. Premier coup de sonnette, rien…. Rinette, en jeune fille bien élevée, attendit une minute, mais cette minute-là lui sembla un siècle. Elle appuya à nouveau sur le bouton avec une certaine insistance … Le piano s’arrêta comme par enchantement et à la seconde qui suivit , Luc apparut :

« Tu es là depuis longtemps ?  tu as déjà sonné ? demanda-t-il , Excuse-moi. Il est deux heures et demie, je croyais que tu viendrais plus tard … Je m’occupais en t’ attendant… »

Rinette, elle, qui depuis midi, ne vivait plus, fut déçue de cet accueil, elle s’attendait à plus de chaleur de la part de son camarade. « Il n’est pas pressé de me recevoir » pensa-t-elle, un peu amère.

Elle n’eut guère le temps de se renfrogner que déjà le garçon l’avait prise par les épaules et l’avait conduite dans sa chambre. Sa chambre, un vrai capharnaüm !

Ce désordre n’était pas fait pour déplaire à Rinette, elle-même peu ordonnée et peu soigneuse. Sur le lit défait, recouvert à la va-vite d’ un édredon rouge, avaient été posés à la diable des manuels scolaires et des romans. Les livres, qui n’avaient pas trouvé place sur le lit, gisaient çà et là par terre . On les enjambait en faisant attention où l’on mettait les pieds… Sur la table - bureau, des cahiers de cours, une pile de copies, un brouillon de composition française au trois-quarts recouvert par un vieux dictionnaire Larousse ouvert, des crayons noirs et de couleurs, un stylo, une bouteille d’encre bleue à moitié vide .Sous le bureau, une corbeille à papiers débordait de feuilles froissées en boule ou déchirées en mille morceaux. Sur le siège et le dossier de la chaise avaient été jetés à la volée un pull-over bleu marine, une superbe écharpe de laine angora tango, tricotée par la grand-mère , une chemise tachée d’encre et des chaussettes en boule, l’une à l’endroit et l’autre à l’envers.

Au mur était punaisés une photographie de Jean-Luc à douze ans entouré de ses parents ainsi qu’un éphéméride dont on arrachait les feuillets à l’occasion. En ce jeudi-là 20 février, le calendrier indiquait la date du 3 janvier …

En pivotant sur soi-même, on découvrait le PIANO, merveille entre les merveilles, instrument de rêves, source de bonheur et de félicité. En fait c’était un piano droit, banal, tout pareil à celui installé dans le préau de l’école de Marguerite.

Mais, pour Luc, le sien était un objet de culte. Rinette le comprit très vite.

Sur la tablette supérieure, une pile de partitions avait été rangée avec le plus grand soin.

Pas question d’avoir posé la partie-piano de La Petite Musique de Nuit à la place de celle de La Lettre à Élise, non plus que le petit format deJ’ai ta Main dans  ma Main après celui de Vous qui passez sans me voir  Un méli-mélo ? Quel crime de lèse majesté !…

À côté des partitions, trônait un pick-up tout neuf, épousseté chaque matin et dont l’aiguille était changée au moindre grésillement.

À la droite du phono, Luc avait méticuleusement entassé une dizaine de disques 78 tours. Ces disques, offerts par le cousin haïtien Salenave, lors de grandes occasions, anniversaires ou fêtes de fin d’année, étaient pour la plupart des enregistrements de jazz américain d’avant-guerre.

Exécrée par les autorités d’occupation, la culture yankee, et particulièrement la musique, faisait objet d’interdiction de la part de Vichy. Les jeunes garçons , qui se voulaient insoumis mais qui n’osaient pas l’avouer, se faisaient un glorieux plaisir de tourbillonner sur une musique syncopée ,venue tout droit des U.S.A.

Luc était doué d’une oreille musicale stupéfiante, il lui suffisait d’écouter deux ou trois fois un même air pour qu’il soit capable de le retransmettre sur le clavier. C’est ainsi qu’à l’arrivée de Rinette, il s’essayait à jouer de mémoire le célèbre succès de Duke Ellington Caravan  ! Il le tenait presque !

Sans plus de manière, d’un revers de main, il dégagea une place sur son lit pour faire asseoir Rinette :

« Écoute-moi, tu me diras si cela te plait… »

Et il se remit au piano.

Rinette ne s’attendait pas à tant de désinvolture. Elle s’était préparée à disserter pendant des heures sur la magie du Théâtre et de la Poésie, et la voilà plongée la tête la première dans un bain de musique qu’elle n’avait jamais entendue.

À contrario de Luc, elle ne possédait aucun sens du rythme. Et pourtant, elle demeurait là, heureuse. Il fallait avouer que le spectacle de Luc au piano était irrésistible. Il se secouait en cadence, battant la mesure de ses pieds, riboulant des yeux en balançant la tête, fredonnant les notes à voix basse puis les hurlait sans raison apparente et les murmurait de nouveau. On aurait pu croire que ses longs doigts de bronze, sur les touches blanches, étaient la proie d’un boisseau de puces tant il les agitait frénétiquement sur le clavier.

Certes Rinette avait déjà vu des pianistes à l’œuvre, ne serait-ce que lors des actualités cinématographiques. Les musiciens étaient à la fois royaux et inspirés, leurs belles mains blanches caressaient les touches avec art et préciosité, leur visage, un peu penché en arrière, exprimait une extase émotionnelle. Rien de commun avec l’état de transe épileptique dans lequel se mettait Luc.

Son numéro terminé , il poussa un grand cri, leva ses avant-bras et, d’un coup de rein fit tournoyer son tabouret face à Rinette.

« C’est formidable cette musique ! Tu aimes ça ?

- Je ne connais pas, je n’ai jamais entendu pareille chose …

- Tu ne connais pas le jazz ? ni le swing ? attends, attends

Il se leva, choisit un disque parmi la pile et le plaça très délicatement sur son pick-up.

Dès les premières notes, il se trémoussa comme un fou en criant à Rinette

- ….C’est Benny Goodman le saxo… Viens danser…

- Je ne sais pas, moi..

Luc se précipita vers le lit, attrapa Rinette par le bras et l’attira vers lui dans un grand mouvement rythmé. Il la colla contre sa poitrine et au moment où elle crut devoir le prendre par le cou, la rejeta à bout de bras pour l’ attirer à nouveau, puis la lâcha, tourna sur lui-même et la reprit par la taille :

« Allez, allez ! … laisse-toi aller… suis la musique,… fais ce que tu sens… danse… »

Transformée en statue de sel, Rinette restait clouée sur place.

« Mais tu n’as jamais dansé ?

- Si… quand même… » répliqua Rinette un peu vexée. »

Luc se fit taquin en lui passant son index sous le menton :

« Quand ? sous Louis XV ? La polka ou le menuet ….

- Au mois d’octobre dernier , lors du mariage d’une cousine, j’ai dansé une valse avec le témoin de la mariée…

- Oh ! là, là !  Avec toi, je vais avoir du travail…. Tu ne me parais pas très douée…Chic …On devrait se voir souvent…

Et sautant du coq à l’âne, il regarda sa montre :

- Quatre heures et demi ! Excuse-moi, il faut que j’aille faire le thé de Mémé » .

Il sortit alors rapidement dans le couloir, entrebâilla une porte du fond et s’adressant à une personne invisible :

- Mémé, je suis en retard mais je te fais tout de suite ton thé… » et il disparut

Seule, Rinette jeta un coup d’œil sur les romans qui jonchaient le sol.

Elle reconnut la couverture d’Autant en emporte le Vent. Et Luc revint.

« Ma grand mère est neurasthénique, en ce moment elle est en crise. Elle reste enfermée dans sa chambre. Je veille sur elle quand mes parents ne sont pas là. »

- Vous avez du thé ? demanda Rinette. Il y a longtemps qu’on n’en trouve plus...

- Ce n’est pas du vrai thé. C’est une mixture pas mauvaise du tout. Ça s’appelle du « Thé d’orange ». Mon père nous en apporte de temps en temps.On en trouve chez Corselet, avenue de l’Opéra. Tu veux goûter ? »

- Non, non, non. Je vais m’en aller, il est tard. J’ai à travailler pour demain…

- Ne pars pas encore. J’aurais voulu que tu me parles de toi… »

Luc ouvrait les digues, les vannes et les écluses… Rinette qui n’attendait que le moment de raconter sa vie, se laissa aller avec la fougue d’une marée montante au galop. Elle en voulait tant dire que les mots se bousculaient, parfois elle en bégayait. Tout y passa sans ordre, la Comédie Française, Mony Dalmès 2, Alfred de Musset, Molière, Julien Bertheau 3, Alfred de Vigny, Racine, Le Cid, Ruy Blas et Musset de nouveau et… même Shakespeare qu’elle avait appris à aimer lors d’une récente représentation de La Nuit des Rois. Imitant Renée Faure dans le personnage de Viola, Rinette se mit à déclamer comme une folle, les bras levés vers le ciel…

«  Je crierai votre nom à l’écho des collines… »

C’était au tour de Luc de s’esclaffer  et de rire aux éclats :

« Arrête, respire un peu, tu vas t’étouffer ! »

Quand, à bout de souffle, elle crut avoir presque tout raconté, - avait-elle tout raconté ? elle oubliait peut-être l’essentiel - elle demanda à Luc :

«  Et toi, tu vas souvent au théâtre ?

- Quelquefois avec le lycée…

- Écoute, tu viendras avec moi à la prochaine matinée poétique, elle est consacrée à Charles Baudelaire. Je crois que ce sera passionnant. C’est un poète qui a été interdit par la censure. Je vais chercher un recueil de ses œuvres et je te le prêterai avant la représentation…d’accord ?

- D’accord, mais maintenant je crois qu’il faut que tu t’en ailles. Tu sais quelle heure il est ?

- Non, non, ne me dis rien… »

Sur le pas de la porte, Luc fixa Rinette dans les yeux :

« Tu peux dire que tu es un sacré numéro !

- Et toi , répondit-elle en lui donnant une petite tape sur la joue, tu crois que tu n’es pas un numéro. ? »

Accoudé sur la rambarde de l’escalier et continuant à rire, il la regarda descendre.

À chaque palier, elle levait la tête, en agitant un bras vers lui et si elle n’avait craint de déranger les voisins, elle lui aurait crié : « Salut à toi, Numéro 1

Elle rentra chez elle au galop. Ce fut Marguerite qui vint lui ouvrir la porte.

« D’où viens-tu, on ne t’a pas vue de l’après-midi ?

- De chez Jean-Luc…

- Tu ne vas pas passer toutes tes journées du jeudi chez lui ? Tu n’avais pas de travail ? »

Et bien sûr que si, elle avait du travail. Pour le lendemain, elle devait réviser à la fois une leçon de géographie concernant les montagnes d’Asie et deux strophes du poème de Coleridge : The Rime of the ancien Mariner :

« And the coming wind…. Na, na, na, na, na, na…

And the sails….Na, na, na, na, na, na… »

Mais ce soir, elle refusait de travailler , rien n’entrerait dans sa tête. Elle se coucherait de bonne heure et elle s’endormirait en rêvant à son après-midi EXTRAORDINAIRE.

Le lendemain matin, elle dut se réveiller à 5heures. Dans le froid, livres en mains, elle se cacha sous la couverture pour étudier. Et vers 6h et quart, au moment où le réveil sonnait, un sommeil de plomb s’abattit sur elle .Il lui fallait se bouger… résister à la torpeur qui l’envahissait. La voix forte et autoritaire de Marguerite la rappela aux dures réalités de l’existence.

Le dimanche suivant, il n’était pas question de traîner à la sortie la messe. Rinette avait été priée de rentrer dare-dare dès la bénédiction finale . Au cours du déjeuner, on devait fêter les 6 ans d’une petite nièce.

Les deux amis eurent juste le temps de se donner rendez-vous pour le jeudi suivant.

Rinette n’en pouvait plus d’écouter les mêmes palabres au cours des déjeuners dominicaux. On en revenait toujours à l’ordre du jour : la guerre.

Certes la situation évoluait. André, le prudent mari de Louise, prétendait qu’il fallait attendre , ne pas se précipiter pour choisir son camp. Dix mois plus tôt on avait donné les Anglais vaincus et voilà qu’ils résistaient à tous les bombardements…

Alors… Alors quoi se demandait Rinette ?

Le jeudi précédent, elle s’était confiée à Luc en sollicitant son avis. Celui-ci fut très clair, très direct. « La France est vaincue, oui, bon, elle est vaincue… Les parents auraient mieux fait de s’en préoccuper plus tôt que de ressasser à présent nos malheurs. Nous,  à 17 ans, nous n’y pouvons rien, alors qu’on nous laisse vivre notre jeunesse, écouter Charles Trénet et danser le swing.…Et toi, Rinette, laisse tomber ! Allez, souris !… Te faire du souci ne servirait à rien… »

Luc avait raison. Pour Rinette, désormais Luc avait toujours raison.  En pleine mutation morale, il fallait bien qu’elle croie en quelqu’un, et ce quelqu’un c’était Luc.

Depuis le cours d’Histoire précédent, Rinette ruminait dans sa tête et dans son cœur une certitude fort déplaisante. Elle venait de découvrir que sa mère l’avait toujours abusée en ce qui concernait le domaine religieux .

Le mercredi précédent à 6heures du matin, Rinette était encore une adolescente crédule, prête à tout avaler. Cela allait changer.

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7. Premiers doutes

À 9 heures, le professeur d’Histoire debout au bord de sa chaire, attendait ses élèves de Seconde. En fait rien que de très habituel. Melle Pardes se savait, sinon aimée, du moins appréciée de son auditoire. Elle ne se contentait pas d’ inculquer son cours d’une voix neutre comme on dit une messe en latin. Elle se passionnait pour les événements passés et ce qui en découlait. Elle savait mêler la vie culturelle aux faits historiques. En retour, elle se montrait exigeante, l’intérêt qu’elle portait au programme de seconde, elle voulait que son auditoire le partage avec elle. En bref , elle savait « prendre » sa classe et grâce à sa complicité avec ses élèves, elle leur insufflait en douceur ses propres convictions.

C’était là sa récompense. Comme le disait le père de Colette: « À n’en pas douter, votre professeur est de tendance Front populaire et Libre Penseur ».

Pourtant Melle Pardes était correcte, elle respectait officiellement la consigne de Mme la Directrice : «  Au lycée, laïcité et neutralité sont de rigueur ».

Si elle exprimait sans détour une certaine opinion, c’est qu’il s’agissait là d’une vérité première, indiscutable, comme par exemple les horreurs de la guerre ; les élèves, de tous bords, ne pouvaient qu’ être d’accord avec elle. Ses allusions cachées et libertaires ne s’adressaient qu’à celles qui savaient les comprendre. Libre à elles d’initier leurs compagnes. Le professeur se contentait des semailles.

Avant d’ attaquer l’étude du règne de Louis XIV, Melle Pardes décida de faire le point sur l’état de la société française au sortir de la Régence, alors que la guerre de Trente ans battait encore son plein. Elle prit un certain plaisir à s’étendre sur les rapports du pouvoir royal face à celui de l’Eglise . Par ses richesses, le Clergé était devenu, en fait et en titre, le premier ordre du royaume. Il avait son important groupe de députés, il conservait ses tribunaux particuliers, percevait, sur l’ensemble de la population , la dîme soit le dixième des produits du sol, et possédait d’immenses domaines faisant de lui le plus grand propriétaire terrien . Les prélats ne résidaient pas dans leurs diocèses. Recrutés parmi les cadets des familles nobles, ils pouvaient prétendre à de hautes fonctions civiles comme le Cardinal de Richelieu. Les charges et les bénéfices se distribuaient en remerciement des services rendus.

À ce moment de son cours, Melle Pardes, s’arrêta de parler pour jeter un coup d’œil général sur sa classe puis demanda :

«  Une élève a-t-elle une question à poser ? »

Quoique bien timide, le grand échalas de Jeannine Tronchet leva le doigt :

« Je vous écoute... encouragea Melle Pardes.

- Mademoiselle, je suis scoute, je… je ( dans son émoi, elle en bégayait, la malheureuse ) je croyais que la… la religion ca… catholique avait pou… our mission d’aider les pauvres et non de s’enrichir sur leur dos. À ce moment-là sa voix s’affirma : Pourquoi le roi laissait-il commettre une chose pareille ?

- Mais réfléchissez, répondit Melle Pardes avec un grand sourire, le roi, face à une noblesse turbulente et un peuple excédé par la pauvreté, avait besoin de s’appuyer sur une force aussi puissante que l’était le Clergé. La France venait de sortir d’une épreuve sanglante causée par la mutinerie des protestants. Il s’agissait maintenant de restaurer un pouvoir suprême et qui mieux que le clergé pouvait soumettre à merci les petites gens et surtout les paysans. Quand le curé exhortait en chaire les miséreux en leur promettant le paradis pour récompense de leurs souffrances terrestres, les pauvres bénissaient leur misère et s’en retournaient bien vite trimer pour le roi. Leur souffrance était pour eux un investissement en vue de la félicité éternelle ».

Tout d’abord Rinette n’osait comprendre ce qu’elle venait d ‘entendre, s’y refusait même, puis petit à petit comme on s’avancerait doucement le long d’un précipice, elle laissa monter en elle la voix d’une logique persuasive : « Elle a bien raison Melle Pardes. Comme cela doit être facile d’exploiter un pauvre, d’en faire son esclave en se servant de la religion comme appât. Il a bon dos Jésus Christ avec ses Béatitudes. Je t’en ficherai, moi des : « Le Royaume des Cieux appartient à ceux qui souffrent sur la terre »…Bravo ! C’est monstrueux… »

Et là Rinette aurait voulu reculer, fuir loin d’elle-même , ne pas savoir, mais une voix intérieure s’incrustait, muette et mugissante à la fois :

«  …C’est monstrueux, n’est-ce pas ? répétait-elle, Et qui te prouve que le paradis existe pour de vrai ; il peut être une invention diabolique destinée à embobiner les pauvres gogos que sont les hommes. »  

Rinette n’écouta plus rien de la fin du cours. Dans sa petite cervelle se poursuivait un douloureux brouhaha de pensées qui s’entrechoquaient plus cruelles et plus incisives les unes que les autres. Elle ne parvenait pas à y mettre un terme.

« C’est ta mère, ta propre mère, qui te raconte toutes ces fariboles, c’est elle qui t’enseigne ces sornettes , elle te bourre le crâne, elle te baratineEt voilà pourquoi tu serais prête à obéir comme les autres par peur du péché et de sa punition céleste… Es-tu bête !… »

Sur le chemin du retour, Colette, qui avait assisté, elle aussi, au cours de Melle Pardes, semblait peu bouleversée. Il fallait dire que, chez elle, si Madame Mère était pratiquante, le père mangeait gentiment du curé . Pour lui la confession, la communion, l’assistance à la messe étaient des distractions de bonne femme.

Néanmoins il acceptait que Colette soit cheftaine, qu’elle ait fait sa Première Communion. Une fille, cela n’avait aucune importance… Et puis dans le commerce, il est inutile de choquer une clientèle bien pensante.

La douloureuse indignation de Rinette parut à sa camarade surfaite et démesurée.

Moqueuse, elle lui demanda:

« Tu es sûre de ne pas aller trop souvent au théâtre. Tu me joues quoi en ce moment ? Écoute, si tu te poses des questions, parles en à ta mère. Demande-lui des explications. Sans doute qu’à elle aussi, quand elle était enfant ,dans son pensionnat religieux, on lui a raconté des craques. D’autre part, tu sais comme moi que Melle Pardes est de tendance plus ou moins socialiste . Avec elle, il faut en prendre et en laisser » .

Ces paroles de sagesse eurent un effet de douche glacée . Rien ne pouvait agacer Rinette autant que d’entendre «  Tu me joues la comédie ! ». Elle ne se jetait pas dans un rôle comme dans un bain de miel. Le théâtre était un art sublime qu’elle ne ridiculisait pas en l’utilisant à des fins personnelles. Quant à demander des explications à sa mère, on voyait bien que Colette la connaissait mal… sa mère.

Mille fois, Rinette avait entendu Marguerite regretter de ne pas avoir attendu la réouverture du collège religieux Ste Elisabeth et de s’être trop pressée, en juillet 40, pour inscrire sa fille dans un établissement laïc aux mains de pédagogues sans foi ni loi. C’était pourquoi, Rinette se garderait bien de rapporter à Marguerite les propos de Melle Pardes. Pour rien au monde elle n’aurait voulu être arrachée de son lycée.

Allait-elle se confier à Luc ? Non. Elle prendrait trop de risques. Peut-être aurait-il la même réaction que Colette, peut-être allait-il se moquer d’elle, l’accuser de jouer la tragédie .De peur d’être profondément blessée, elle préféra se taire et devenir, dans le secret de son cœur et selon la formule de l’Evangile,« un être de peu de Foi. »

Luc avait promis à Rinette de l’accompagner à la Comédie Française, sauf les dimanches en matinée. Chez les Coby, on avait ses traditions et le jour du Seigneur était réservé aux cousins haïtiens. Dans l’appartement de la rue de Lourmel, on vivait alors, à l’heure antillaise. La famille Sallenave, dont le fils Léonce avait l’âge de Luc, arrivait vers 12h.15. Le déjeuner à la créole était fort joyeux. Il se terminait toujours par la chanson …

« P’tits zoiseaux, la, la, la la la,
P’tits zoiseaux, la, la, la, la la. »

Dehors il pouvait venter, pleuvoir, neiger, le soleil d’Haïti brillait chez les Coby.

Luc n’aurait jamais raté un de ces repas et il avait promis à Rinette de la faire inviter prochainement.

Ce dimanche 27 mars, Rinette s’en fut donc seule au Théâtre Français, comme Musset 4 pensa -t-elle. Elle avait pour habitude d’ arriver une bonne demi-heure avant le lever du rideau. Assise dans une avant-scène au premier étage, elle voyait la salle se remplir de spectateurs endimanchés. Certes, la première fois qu’elle aperçut des officiers allemands prendre place aux meilleurs fauteuils d’orchestre, elle s’était sentie offensée – partout ailleurs ,oui, mais pas à la Comédie Française –

Et puis… et puis l’habitude venant, elle ne faisait plus guère attention à la présence de ces soldats qui restaient nos ennemis.

Au programme de cette matinée : Les  Femmes Savantes. Mony jouait le personnage d’Henriette. Rinette savourait à plaisir l’espiègle sagesse de l’ingénue, en réponse à la prétention ridicule de sa sœur Armande, une jeune pédante, qu’interprétait Jeanne Sully :

« Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez

Si ma mère n’eût eu que de ces beaux côtés

Et bien vous prend ma sœur que son noble génie

N’ait pas vaqué toujours à la philosophie. »

Certes ces vers étaient de Molière, mais la manière exquise et malicieuse de les interpréter en revenait à Mony. Dits par une autre comédienne, ils n’auraient pas été aussi délicieusement narquois.

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8. Le frère et la sœur

Depuis quelques semaines , il ne suffisait plus à Luc et à Rinette de se rencontrerdeux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, Luc avait pris l’habitude de venir, chaque jour, attendre son amie à la sortie du lycée et ils rentraient déjeuner chez eux, de plus en plus tard, en début d’après-midi.

Un jour, lors d’un interclasse, Mme Horace, la surveillante générale , appela Rinette et lui demanda si elle avait des frères et sœurs. Très étonnée , Rinette répondit la vérité : elle avait deux demi-sœurs mariées et c’était tout. Mme Horace ajouta  « Aucun frère ? », Rinette remua la tête négativement sans comprendre cette insistance.

Le lendemain, à la sortie du lycée, pas de Luc en vue. Rinette s’inquiéta, attendit un moment, et puis, dépitée, se mit en route. Caché au coin de la rue Guillaume Larroumet et de la rue Léon Lhermitte, Luc surgit soudain comme un diable sortant de sa boîte

«  Qu’est-ce que tu fais là ? » demanda Rinette

Il paraissait tout énervé :

« Elle n’est pas commode ta surgée. Hier, elle m’a repéré et m’a demandé qui je venais chercher. J’ai répondu : « ma sœur… ». Elle m’a demandé comment s’appelle-t-elle, votre sœur ? J’ai donné ton nom. Ce matin, elle m’a chassé, comme si j’étais le dernier des voyous

Rinette était morte de rire. C’était la réponse à la question de Mme Horace …

« Pourquoi ne m’as-tu pas raconté cela hier, j’aurais dit que j’avais un frère, un jumeau, pour te faire plaisir… un peu plus brun que moi…bien sûr…

- Je n’y ai pas pensé, j’avais oublié…»

Et les voilà tous les deux se donnant du « Ah mon petit frère… Ah ma sœur chérie… » en se prenant par le bras, par le cou…

Cette anecdote fut pour Rinette la réponse à une interrogation capitale : « Aimait-elle Luc d’amour ? ».

Jamais elle n’avait éprouvé une telle confiance envers quelqu’un, jamais elle n’avait été aussi heureuse auprès de quelqu’un… jamais. Mais était-ce cela l’Amour dont on parle dans les livres ?

Elle aimait que Luc lui caresse la joue, qu’il s’asseye tout près d’elle pour lire le même livre, qu’il la prenne dans ses bras pour lui apprendre à danser, qu’il la taquine en riant.

En un mot, elle ne pouvait plus se passer de lui et lui, apparemment, ne pouvait plus se passer d’elle.

… Alors ? Ils s’aimaient !

En 1941, quand on s’aimait, on se mariait. Pas d’autre alternative… sinon brûler en enfer pour pêché mortel.

Ils étaient tous deux en seconde au lycée. Il était impossible d’envisager une solution aussi grave que le mariage. «  Maman, je veux épouser Jean - Luc ». Réaction de Marguerite !!! Rinette aurait eu droit à une séance d’exorcisme afin de chasser les démons qui la possédaient.

Et puis… Et puis, il fallait bien l’avouer, Rinette sentait monter en elle une certaine inquiétude. Le mariage ne se satisfaisait pas de baisers sur la joue et de douces paroles, il fallait accepter le devoir conjugal : « faire l’amour », rien à voir avec l’Amour des poètes. Et ça, Mystère … En fait Rinette ne savait pas trop comment les choses devaient se passer. Couchés tous les deux, nus dans le lit, son mari se plaquerait sur elle, pour  s’adonner à la pénétration . Pénétration, terme déplaisant employé dans les romans sans explication ? Rinette aurait pu s’informer auprès de Colette, plus au fait des choses de la vie, mais elle avait honte de son ignorance.

Ce qui était certain c’est que la  pénétration  devait être douloureuse. Or, Rinette était douillette. Puis, une autre question primordiale se posait : Luc avait-il envie de s’imposer à elle, de la  posséder  ? Peut-être que non, peut-être que oui. Et si c’était le cas, l’aimerait-elle  après l’épreuve? Ne le détesterait-elle pas pour toujours ? Très vite, elle chassa de son esprit ces pensées insupportables . De toutes façons, Luc ne lui avait jamais dit : «  Je t’aime ». Alors ?

Un autre problème moins scabreux et de chaude actualité se posait. Quoiqu’il affirmât le contraire, Luc n’aimait pas le Théâtre. Il promettait souvent d’accompagner Rinette à la Comédie Française, et il trouvait toujours une bonne raison pour se dérober. Or vivre avec quelqu’un qui ne partagerait pas sa passion de la scène, avec lequel elle ne pourrait pas en parler à tout bout de champ avec enthousiasme, elle n’aimerait pas ce quelqu’un intégralement. Son Amour ne serait pas entier !… 

Être la SOEUR de Luc, voilà la solution idéale. Luc l’avait trouvée cette solution: Un frère, une sœur, pour la vie , une affection intense, à fleur de peau, mais pas davantage. Rinette s’en expliqua à Luc. Implicitement, ils décidèrent de chasser de leur relation toute amourette banale, tout flirt douteux qui les aurait conduits obligatoirement à une rupture navrante, parce que sans avenir. Ils avaient tant de choses communes à partager autres que les étreintes physiques…

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9. Les Privations s’accentuent

Après avoir fait signer à la France un accord de soutien en Syrie et en Afrique du Nord, Hitler se disposait à envahir l’U.R.S.S. La guerre prenait un nouveau tournant, sans tintamarre, sans bruit.

Depuis onze mois, les Parisiens semblaient s’être accommodés plus ou moins de leur situation difficile. Ils s’étaient tout d’abord sentis floués par les évènements.

On leur avait promis depuis vingt ans que la guerre de 14 serait la Der des Der, puis on leur avait pris leurs économies sous prétexte de Défense Nationale, tout en les assurant que la France était la plus puissante de toutes les nations, et que très bientôt leur argent leur serait rendu au centuple, pour finalement les jeter dans une aventure désastreuse dont ils ne se sentaient pas responsables, ils avaient eu du mal à digérer la pilule. De prime abord, ils ronchonnaient ferme les Parisiens. Mais coûte que coûte, il leur fallait bien continuer à vivre et supporter tant bien que mal la présence d’ un ennemi quasiment invisible dans les quartiers populaires.

Certains, qui se voulaient bons pétainistes, assis devant leur poste de T.S.F. écoutaient les nouvelles de Radio-Paris diffusées sur le ton doctoral et métallique par le speaker de service, Jean-Herold Paqui. Ce n’était que propagande et endoctrinement : un Führer triomphant face à de pauvres petits Français, faibles, déficients, abusés par de méchants alliés, une ancienne proie facile pour la race maudite et exécrable des Juifs. Pitoyables, les vaincus pouvaient s’estimer heureux de collaborer avec leur grand frère héroïque et valeureux ! Leur salut était à la portée de leur main.

Quant à la perfide Albion, on ne donnait pas cher de sa survie : « Elle sera détruite comme Carthage » en un temps très bref….

Et un discours analogue se renouvelait tous les soirs.

Ces nouvelles, si encourageantes fussent-elles, n’empêchaient pas le brave parisien de faire le bilan de sa situation et de constater que son pouvoir d’achat s’amenuisait chaque mois. Force à lui de reconnaître que le poids de l’Occupation devenait (insidieusement, certes) de plus en plus écrasant, de plus en plus contraignant, de plus en plus insupportable. Quotidiennement, la presse annonçait, en petits caractères au bas de la page 4, une restriction nouvelle : le lundi, c’était le cuir qui se faisait rare, le mardi, c’était les pommes de terre, le lendemain c’était le charbon, et comme cela presque chaque matin. Et l’argent filait au moindre achat… Jamais la formule « Ce qui est rare est cher »  ne s’était montrée aussi vraie. Vaincue, la France était une opulente nation dont les richesses disparaissaient vers l’Allemagne. Dame, on collaborait ! on collaborait !

Face à cet état de fait, le gouvernement de Vichy donnait ordre à la Presse de maintenir le moral du peuple et de lui démontrer le bon côté des choses. Ainsi les restrictions alimentaires, à première vue éprouvantes pour l’équilibre des organismes, étaient en réalité bienfaisantes pour la santé. L’amaigrissement supprimait les palpitations, les vertiges, les vapeurs, les essoufflements et la congestion. Quoi de plus laid que la couperose  alors que des visages au teint de lys, bien pâle n’étaient qu’enchantement, encore que le remède surpassant le mal, les faces chlorotiques aux cernes brunâtres sous les yeux n’inspiraient pas l’amour. Et les silhouettes des femmes ! Parlons-en des silhouettes des femmes, comme elles s’étaient affinées !

Finis les amas de graisse que les dondons d’avant-guerre trimballaient en montant les escaliers…

L’hebdomadaire féminin  Pour Elle, le quotidien Le Petit Journal et d’autres magazines jouaient la carte « Contre mauvaise fortune, bon cœur ». Ils réservaient des pages entières aux recettes magiques permettant de faire bonne chère avec peu de nourriture et beaucoup d’imagination.

Le cheval de bataille des rédacteurs était La Chasse au Gaspillage. Le mot Avarice avait disparu du vocabulaire pour être remplacé par celui d’Économie. Régis n’avait plus le droit de traiter son beau père de « Constipé du porte-monnaie », il devait le saluer comme bon « gestionnaire du foyer ». En effet, Marcel gérait très bien l’épluchage des légumes ; selon son mode d’emploi , les pommes de terre ne se pelaient qu’une fois cuites, on économisait ainsi 10% de chair sur les petites et 20% sur les grosses. Le couteau de cuisine ne coupait pas, il servait à gratter la peau des carottes, des topinambours et des rutabagas. La récupération des déchets n’allait pas à la poubelle : les côtes de salades, et d’épinards, les fanes des radis et des carottes, le vert coriace des poireaux, faisaient d’excellents potages. Marcel se régalait chaque soir de deux bonnes assiettées de sa soupe qu’il estimait roborative.

Quant à Marguerite et Rinette, elle se contentaient des restes de la cantine municipale

Livrée à l’école par les soins de la mairie vers 11 heures tous les matins, ces rations ne sortaient pas de chez Lucullus, mais elles avaient pour avantage d’être copieuses.

Si les pommes (seul fruit accessible sur les marchés) manquaient au moment du dessert, on finissait le repas avec quelques biscuits du Maréchal. Biscuits vitaminés livrés dans toutes les écoles pour être offerts aux écoliers. Il y avait toujours une ou plusieurs élèves absentes, pour maladie ou autre raison : il restait ainsi chaque mois un rab de petites galettes à la disposition de Mme la Directrice et de sa famille.

L’élevage du lapin sur les balcons était devenu chose courante. Marcel aurait aimé qu'on lui abandonne un coin de la cour de récréation pour y installer un clapier. Marguerite fut formelle : « Non, non, non pas d’élevage de volailles, ni de mammifères.  C’est sale, ça crotte partout et ça donne des maladies… ». Inutile d’insister. Donc pas de lapin pour Marcel. On en resta là.

Il était une innovation qui enchantait Rinette. Sans la guerre, sans les restrictions d’essence, l’avenue du Bois n’aurait jamais présenté le spectacle 1880-1910 qu’elle s’offrait chaque dimanche matin .

On avait ressorti les vieux cabriolets, cabs et phaétons. On les avait bien poncés. Leur peinture écaillée, recouverte d’un nouveau vernis, leur rendait un air de jeunesse. Les dames et les messieurs du beau monde ou du demi-monde, parmi lesquels se mêlaient quelques jeunes officiers allemands, de fière allure, aux gants de cuir noir et bottes brillantes, se pavanaient en fiacre, attelés à de fringants trotteurs, brossés et pomponnés, conduits par des cochers, revêtus d’une longue redingote noire et coiffés d’un haut-de-forme ou d’un chapeau melon.

On se serait cru au temps de l’impératrice Eugénie. Il suffisait de laisser vagabonder son imagination .

Face à ce monde élégant, léger, frivole, gracieux, insouciant et courtois, Rinette oubliait la guerre, les privations et jusqu’à son état de lycéenne. Pour que sa félicité fut complète, il lui aurait fallu rencontrer Mony qui demeurait rue Lesueur, une petite rue donnant dans l’avenue du Bois. Elles se seraient promenées toutes les deux, bras dessus-bras dessous, en parlant poésie et Comédie Française.

Hélas, Mony dormait tard le dimanche matin. Résignée à ne pas exiger l’impossible, la joyeuse Rinette fredonnait en se promenant une chanson alors très à la mode:

Dans les salons du temps de Maupassant

Tra la la la la la la la la la

Bel amour, bel amant, bel ami

Tra lali , tra la li, tra la li …..

Le temps de la balade était compté. Rinette regrettait de ne pouvoir le prolonger. Mais elle voulait à tout prix rejoindre Luc sur le parvis de Saint Jean Baptiste de Grenelle avant la messe de 11h et quart. Quel dommage que ses deux plaisirs ne puissent se conjuguer. Si Luc avait bien voulu se laisser entraîner vers l’avenue du Bois, Notre Seigneur Jésus-Christ se serait passé d’eux pour son Saint Sacrifice, mais Luc avait refusé la promenade. Non qu’il fut très pieux. Manquer la messe ne le bouleversait pas.

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10. L’influence d’A-J Cronin

Mais depuis quelque temps, il paraissait préoccupé et moins insouciant que d’habitude. Il ne taquinait presque plus Rinette. Il ne la décoiffait plus en lui passant la main dans les cheveux. Il ne se moquait plus : «  Oh toi avec tes genoux en citron et tes trous de nez en violette !… » En voilà des comparaisons… Les genoux en citron Rinette comprenait. Elle pouvait admettre que les rotules de ses jambes maigrichonnes présentaient la forme ovale des citrons. Pour ses trous de nez en violette, elle refusait le compliment qui ne signifiait rien, mais qui faisait beaucoup rire Luc, heureux de sa trouvaille stupide.

Pourtant depuis quelques jours, plus rien, plus de plaisanterie. Un « Bonjour, Bonsoir, Tu vas bien ? . Au moment de se quitter, Luc oubliait le baiser esquimau du départ. Ce geste à la fois tendre et chaste - les narines n’étaient pas les lèvres - situait bien les rapports que les deux adolescents souhaitaient établir entre eux.

Pour Rinette, il était admis que Luc puisse embrasser une autre fille sur la bouche, mais ELLE, elle devait rester sa seule complice, sa soeur .S’il avait choisi une autre confidente ,cela lui aurait été insupportable .Et voici qu’une malencontreuse idée jaillit comme un éclair dans son esprit et l’inquiéta au plus haut point : Luc, indifférent , aurait-il fait une nouvelle rencontre ? Une autre fille qui serait devenue son amie… l’amie …. Horreur !

Face à son incertitude, le mieux pour Rinette était de pousser son camarade à lui avouer ce qu’il avait dans la tête et sur le cœur.

« Qu’est-ce que tu as ?

- Mais rien . Qu’est-ce que tu veux que j’aie ?

Rinette n’aimait pas cette dérobade, elle insista :

- Je ne sais pas. Je te demande… Tu n’es plus le même… Tu ne m’embêtes plus … Tu ne te moques plus de moi. Tu écoutes à peine ce que je te dis. Tu lèves les épaules quand je t’invite à venir avec moi le dimanche matin, avenue du Bois… »

Luc éclata et monta sur ses grands chevaux, Rinette avait piqué le point sensible :

- Alors là, ma vieille, tu tombes bien.. 

- Quoi ? 

- Faut-t-il que tu n’aies rien dans la tête pour admirer ces gugusses-là ? Moi, le grandmônn-de me dégoûte !. 

- Alors ça c’est nouveau… 

- Tu ne comprends pas qu’il y a des gens qui sont pauvres, qui souffrent, qui sont malades et qui sont bien plus intéressants que tes espèces de guignols déguisés et bourrés d’argent. Tu me déçois… tu sais.. 

- Mais qu’est-ce que tu me racontes, tu ne m’as jamais parlé comme ça. Je sais bien qu’il y a des gens très malheureux. Mais qu’est-ce que je peux y faire ? Et puis ça n’a aucun rapport avec le fait qu’avenue du Bois, le dimanche matin, le spectacle est très amusant. On se croirait dans un film…dans des tableaux vivants…

- C’est là, toute la différence entre nous. Tu vois. Moi, je me fous pas mal des films et des tableaux vivants . Je ne connais que la réalité. Il faut combattre la misère. Je crois que tout homme doit aider plus pauvre que lui , que ceux qui sont en bonne santé doivent se préoccuper des malades et le meilleur moyen pour secourir les autres, c’est de devenir médecin. J’admire les médecins…

- Tu veux devenir médecin ? 

- Je ne sais pas, Peut-être… »

- Ça t’a pris comme ça, un beau matin en te réveillant ? Je croyais que tu voulais faire le pianiste dans un bar pour jouer du jazz ? Et maintenant tu veux guérir la misère du monde ? 

- Je me pose des questions… 

- C’est ça qui te bouleverse ? 

- Oui…  Je ne sais pas…».

Rinette respira, il n’y avait pas d’autre fille à l’horizon. Tranquillisée, elle écoutait d’une oreille bienveillante les explications de Luc. Il venait de découvrir, grâce à Philippe, un copain du lycée, les œuvres d’un écrivain dont il ignorait jusqu’alors l’existence, un certain Archibald Joseph Cronin.

« Comment peut-on s’appeler Archibald Ça ne fait pas sérieux ! On dirait le nom d’un personnage de Labiche : Mr Archibald est annoncé… » plaisanta Rinette.

- Que tu es sotte ! Le nom, est-ce que ça compte ?… le type est extraordinaire. Ses ouvrages sont interdits en France parce qu’il est Ecossais, Philippe m’a prêté deux de ses livres : Les Vertes Années et la suite de ce roman : Le Destin de Robert Shannon. Ce sont des œuvres capitales. Quand tu as commencé à en lire un , tu ne peux pas t’en arracher. Philippe va m’en passer d’autres. Mais il faudra que je lui rende. Je vais essayer d’en trouver et je te les prêterai. Il faut absolument que tu les lises. J’espère que tu les comprendras. Quand j’ai eu fini le premier tome, je ne savais plus où j’en étais…  »

- C’est poétique ?  demanda Rinette.

- Mais non. Pas du tout. Ce ne sont pas des pièces de théâtre, mais des romans VRAIS qui témoignent de la vie de tous les jours, je te le dis depuis un quart d’heure. L’auteur raconte les drames et les injustices à l’échelle humaine. Ça n’a rien à voir avec ton Musset et ses petites histoires amoureuses, pas plus qu’avec les beaux messieurs et les belles dâ-âmes qui se baladent au bois… et que tu trouves admirables. C’est l’histoire de gens qui sont pauvres, qui sont malades, dont les autres se moquent et qu’ils vont même jusqu’à mépriser. Puis un jour un garçon, pas plus extraordinaire que la moyenne des hommes, mais qui réfléchit, se dit que les inégalités sont intolérables et ne devraient plus exister dans le monde.

- Eh alors ? 

- Eh alors ! Eh alors ! Je me pose des questions, je te dis…  »

Rinette, complètement désarçonnée, ne savait que répondre. Cette générosité face à l’humanité souffrante que Luc étalait sous ses yeux lui était totalement étrangère. Elle ne se sentait pas prête du tout à accompagner son camarade dans ses discours concernant la misère universelle. Mais problème…Si elle ne cherchait pas à comprendre son frère ,si elle n’entrait pas dans son univers, si elle ne s’efforçait pas de partager tant soit peu ses aspirations, elle perdrait son affection et sa confiance. Il trouverait une autre confidente. Elle en était sûre. Et elle ne pouvait pas l’accepter. Elle devait donc faire un effort.

On était début juin, les grandes vacances approchaient, il restait une solution : Rinette proposa de lire pendant ses semaines de liberté, les romans de ce M. Archibald Cronin, si Luc les lui prêtait. Elle s’efforcerait de comprendre l’engouement de son frère et peut-être de le partager. Elle s’appliquerait, elle promettait.

Cette pauvre petite preuve de bonne volonté fit ricaner Luc et moqueur, en ébouriffant la chevelure raide de Rinette, il s’esclaffa :

« Ah, tu es bien une fille et une fille ne comprend pas grand chose à la vie... Avec tes genoux en citron et tes trous de nez en violette.. tu peux être fière de toi... ».

Luc et Rinette étaient redevenus complices… Oh ! Merci !

Dans la semaine qui suivit, Luc annonça que, dorénavant, il manquerait la messe de 11h. À bon escient, sa grand-mère s’était souvenue qu’une de ses lointaines cousines avait une ferme en campagne normande. Elle avait écrit à la dite cousine et celle-ci consentait à recevoir chaque semaine le petit-fils de sa parente. Un paysan qui acceptait la visite d’un parisien était un don du ciel… pour ainsi dire le gros lot…

Donc le dimanche suivant, à 6h du matin, Luc enfourcha sa bicyclette et pédala vers la route de Louviers. «  La Diguedondaine, la Diguedondon » .Le ciel était bleu, la campagne verdoyante et parfumée, les pommiers en fleurs, la vie était belle.

Chaque dimanche, Luc arrivait à la ferme en fin de matinée. Il retrouvait une famille nombreuse, attablée devant volailles et mottes de beurre. On lui faisait une petite place. Son côté métis amusait la galerie. Comment de bons Normands pouvaient-ils avoir un petit cousin noiraud ? On en avait parlé aux voisins. Ceux-ci venaient boire le coup de cidre à la fin du déjeuner pour serrer la main au fils de la fille de leur proche… pas tout-à-fait un négrillon… Être le point de mire de l’assistance ne troublait Luc en aucune façon. Le grand air, la bonne chère aidant, il trouvait cette famille, sa famille, très sympathique.

À 4 h de l’après-midi, il lui fallait repartir pour être rentré avant le couvre-feu . La cousine bourrait de victuailles la valise de carton bouilli, encordée sur le porte - bagages. Le cousin disait «  « Allez mon gars, un p’tit Calva pour le retour, ça tue les vers et ça donne des jambes.T’en boiras pas d’si bon à Paris… »

Embrassade générale, avec une légère insistance sur joues des jeunes cousines, et voilà Luc reparti.

Le retour paraissait plus pénible que l’aller. Le bon repas, les bolées de cidre, le digestif, la valise devenue pesante, les jambes s’étaient alourdies de quelques kilos. L’air était plus lourd, le ciel moins bleu, les couleurs de la campagne ternies, quant aux fleurs des pommiers, elles perdaient leurs pétales.

La traversée du département de l’Eure paraissait interminable.

Dès l’entrée en Seine et Oise, la frousse se joignait à la fatigue. Plus, Luc se rapprochait de la capitale, plus il lui fallait être prudent. Se faire prendre par la police, - française ou allemande peu importait - avec du ravitaillement clandestin, c’était l’arrestation assurée et l’arrestation… grand point d’interrogation. On ne savait où cela pouvait vous mener…

Dès 18 h 30, à Paris, deux bonnes âmes se faisaient un sang d’encre.

La mère de Luc n’en menait pas large. Elle tentait de se raisonner : son fils n’était pas le seul à braver les interdits pour cause de ravitaillement et elle n’avait jamais entendu parler d’une interpellation policière, mais il n’aurait suffi que d’un gendarme jugulaire - jugulaire sur la route de Luc….pour que… quelle angoisse ! Ah ! son cœur se mettait à battre la chamade . Elle jurait que jamais plus son fils ne quitterait Paris sans elle. Aussi quand elle entendait la clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée, elle se précipitait vers son rejeton, le prenait dans ses bras et lui arrachait la valise maudite – valise qu’il avait montée péniblement jusqu’au 5ème étage. Luc était mort de fatigue, il murmurait à voix inintelligible « Ah ! Je n’en peux plus… »

Alors, sur la table de la cuisine le père, la mère, la grand-mère déballaient en silence, le morceau de jambon, le poulet, les œufs et le beurre normands. Il leur semblait encaisser le prix du sacrifice de leur enfant. Mais ce sentiment de culpabilité s’effaçait très vite lorsque le lendemain ou le surlendemain soir, les cousins Sallenave venaient, rue de Lourmel, faire un bon dîner. Toute la famille félicitait alors Luc de son exploit et l’encourageait à poursuivre ses expéditions alimentaires.

La seconde personne, qui mourrait l’inquiétude face au danger encouru par Luc, était Rinette. Elle ne pouvait, le dimanche soir, qu’espérer l’heureuse fin de l’aventure. Si Luc n’était pas normalement rentré, elle ne le saurait que le lundi après-midi par sa camarade Colette, elle-même prévenue, à l’heure du déjeuner par la mère de son ami d’enfance Georges, élève de la même classe que Luc au lycée Buffon. Pendant trente-six heures, l’ appréhension d’une mauvaise nouvelle rendait Rinette assez nerveuse, quoique cette crainte présentât malgré tout un certain intérêt à ses propres yeux : elle avait son secret, elle avait son héros…

En fait, toute cette dramaturgie faisait partie de l’ambiance de l’époque. Entre les alertes, les arrestations, les mises à mort d’otages, les articles mensongers de la presse, les nouvelles inquiétantes qu’infiltraient en France les agents venus d’Angleterre, les menaces camouflées de l’occupant, les discours paternalistes et lénifiants du chef de l’Etat, on avait l’impression de vivre dans un monde d’intensité héroïque. Il y avait du vrai, il y avait du faux, des drames réels, des mélodrames inventés, de la gloriole, de la vaillance… un pays en émoi.

Pour Rinette, qui, par la grâce du Ciel et de ses parents, n’était ni juive, ni communiste, n’avait ni fiancé, ni père, ni frère prisonniers ou décédés au combat, ce climat asphyxiant la plongeait parfois dans une excitation émotionnelle, palpitante, mais quelque peu mensongère. Elle se montait la tête.

Puis la vie reprenait toujours son train-train quotidien. Le danger s’oubliait, alors  il ne demeurait de l’Occupation que ses contraintes, franchement assommantes : Couvre-feu, restrictions dans tous les domaines...

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11. Juin 1941

Pressées de rejeter Staline jusqu’aux frontières de la Chine, le 22 juin, les troupes allemandes envahirent le territoire soviétique. Ces combats lointains laissèrent Rinette et ses camarades indifférents.

Rinette n’avait manqué aucune des douze matinées poétiques de la saison 1940 - 1941.

Luc se désintéressant de la poésie et Colette préférant les activités sportives que lui procurait le scoutisme, elle continuait à se rendre seule à la Comédie Française.

Après s’être envolée sur les ailes poétiques des vers de La Fontaine, Musset, Banville, Baudelaire, Hugo, Corneille, Ronsard et avoir découvert le Jocelyn d’Alphonse de Lamartine, Rinette connut l’apogée, l’apothéose, le bouquet final le 28 juin, lors d’ une représentation de gala consacrée à la Chanson Française. Les comédiens et les comédiennes, doués d’un filet de voix mélodieuse, travestis en ménestrels, troubadours, pâtres, bergères, seigneurs, marins et capitaines racontèrent en musique l’histoire des Français, de ce peuple ardent et irrévérencieux.

Le programme couvrait cinq siècles, allant du Moyen-Âge jusqu’aux refrains de Béranger.

On y chantait l’amour, le Roi, le firmament, la mer, les saisons, les moissons, les fleurs, la Révolution, et encore l’Amour et toujours l’Amour. Rinette allait de plaisir en plaisir. Elle n’oublierait jamais - dût-elle vivre jusqu’à cent ans - le groupe de joyeux révolutionnaires, ( robes à rayures rouges et blanches, fichus de linon pour les femmes, culottes courtes, chemise de cotonnade et bonnets phrygiens pour les hommes ) formé par Mony, Pierre Dux , Denise Clair ,Julien Bertheau , Jeanne Sully et Gisèle Casadesus, dansant et chantant Auprès de ma Blonde, non plus que le duo Si j’étais le seigneur d’ici, vous en seriez la dame aussi qu’interprétèrent Pierre Bertin et Madeleine Renaud.

Cette après-midi-là, la prière du poète était exaucé : «  le temps avait suspendu son vol.... »

Le programme des matinées classiques était moins riche que celui des matinées poétiques, restrictions obligeaient sans doute. Néanmoins, avant de partir en vacances, Rinette assista, le 8 juillet, à une nouvelle présentation de Fantasio, comédie en deux actes de son adoré Musset.

Fallait-il qu’il soit stupide Luc pour vouloir ignorer un texte pareil. Comment pouvait-on rester indifférent en écoutant cette phrase : « Je voudrais être ce monsieur qui passe ! » ?

Sur le chemin du retour, Rinette imaginait le jeu qu’elle aurait pu inventer si son frère avait assisté au spectacle. Reprenant la fameuse réplique, ils se seraient attribué, chacun à son tour, une identité différente à l’intention de Ce Monsieur qui passe : Ils avaient le choix. Ils seraient devenus Jules César, François 1er, Michel Ange, Christophe Colomb, d’Artagnan, le Roi Soleil ou Napoléon… et, de fil en aiguille , l’un des deux joueurs, poussé par le délire de son imagination aurait-il pu s’écrier : «  Je voudrais être ce Mr Hitler qui passe ! » … Ciel ! Rinette était allée trop loin…

Marguerite n’avait-elle pas affirmé, en septembre 1939, que le Führer, être démoniaque, n’était autre que l’Antéchrist, annoncé par les prophètes.

On ne joue pas avec l’Antéchrist…

Encore que ? Se référant aux discours lénifiants du Maréchal, Rinette s’interrogeait :
« Loin d’être  l’Antéchrist, Hitler ne serait-il pas le défenseur du monde occidental, l’envoyé de la Providence ? »

La presse, la radio aux ordres du gouvernement de Vichy, imposaient le maître du IIIème Reich comme le rempart de la liberté, face au danger imminent du Bolchevisme.

Et le Bolchevisme voilà le Mal, voilà l’Enfer !

Un beau soir de mai, l’Amiral Darlan déclara au micro de Radio-Paris : « Il s’agit pour la France de choisir entre la vie et la mort. Le Maréchal et son gouvernement ont choisi la vie. Suivez le Maréchal, aidez-le de toutes vos forces, comme je le fais moi-même, dans son œuvre de rénovation nationale dans le cadre de l’Europe.. »

À la même heure, l’élève Joséphine Dominici écoutait les consignes de Radio-Londres : « Jeunes Français ,enrôlez -vous dans les troupes françaises de Londres . La France a signé l’armistice . Mais elle a néanmoins une dette de reconnaissance et un devoir à remplir à l’égard de son ancienne alliée qui poursuit la guerre ».

Le lendemain matin, en montant les escaliers du lycée, Joséphine passait le message à voix basse, lèvres à peine entr’ouvertes et regard rivé sur la surveillante générale.

Son héros, libérateur de la Patrie, s’appelait le général de Gaulle, ce déserteur, exécré de la France dite patriote. À qui se fier ? Rinette se refusait, involontairement d’ailleurs, à choisir une cause : Être ou ne pas Être pour la Rénovation Nationale, Être ou ne pas Être pour la Résistance ? Rinette restait neutre par défaut. « Pourquoi discuter ? pensait-elle, Comment savoir qui a raison ? » Exposer à Luc ses hésitations ne serait-ce pas lui avouer la faiblesse de son caractère, Il s’apercevrait bien assez tôt de cette impuissance naturelle à décider. Il se serait moqué d’elle à propos d’un sujet sérieux, il l’aurait peut-être méprisée. Mais lui, quel camp choisissait-il, mystère !

Quand Rinette n’allait pas chez Luc, on la trouvait chez Colette. Les parents de cette dernière appréciaient la camarade de leur fille. Ils la trouvaient bien élevée, amusante, elle avait tout pour leur plaire. Plusieurs fois par semaine, ils l’invitaient à déjeuner. Roger, le père de Colette, la quarantaine fleurissante, prenait plaisir à taquiner l’amie de sa fille en lui servant quelques petites gauloiseries bien innocentes. Rinette gloussait en rougissant. Alors Roger Stoll la menaçait du doigt : « Elle a compris, la coquine !». Et tout le monde éclatait de rire.

Rinette ne faisait plus que passer à l’école de la rue Rouelle pour dîner et pour dormir et quand elle y était, elle n’y était pas vraiment.

De caractère taciturne, Marcel ne cherchait pas à sortir de son mutisme. Aurait-il voulu se rapprocher de sa benjamine qu’il aurait dû faire de gros efforts dont il était bien incapable.

Tout en paraissant plus chaleureux, les rapports mère-fille n’étaient guère plus intimes.

Marguerite avait d’autres soucis en tête que de s’intéresser aux préoccupations d’une adolescente éprise de littérature et de théâtre, fût-elle son enfant ! Rinette paraissait en bonne santé, c’était le principal, merci mon Dieu !

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12. Vacances en Indre et Loire

Assommés par la chaleur au début de l’été, les Parisiens n’avaient plus qu’un désir : quitter la capitale, ses restrictions draconiennes, son asphalte bouillant, son soleil implacable, son atmosphère étouffante, pour des contrées plus douces, plus fraîches, plus ombragées où les estomacs pourraient enfin se satisfaire et ne plus crier famine.

Colette, partait deux mois retrouver son oncle, sa tante et ses petits cousins, à Megève.

Mme Coby était bloquée à Paris. Secrétaire-comptable depuis une dizaine d’années aux usines Ford de Poissy, réquisitionnées par les Allemands, elle était interdite de vacances.

En bon mari, Edouard ne voulait pas abandonner son épouse. Tous deux passeraient donc les mois d’été rue de Lourmel, ainsi que la grand-mère qui ne quittait plus jamais son appartement. Luc, lui, partirait chez les cousins de Normandie, au royaume des fromages, du lait, de la crème, du beurre, des rillettes, de l’andouille et du calva. Ce Paradis terrestre n’était pas pour lui déplaire même si, pour quelques semaines, il lui fallait se transformer en pastoureau et aider à la traite des vaches. Les travaux de la ferme se présentaient à lui comme un plaisir champêtre. De jeunes moissonneurs et moissonneuses riant et batifolant auprès d’une meule de foin, quoi de plus charmant ? Une scène pour le calendrier des postes…

Pour Rinette la décision familiale fut beaucoup moins alléchante. Finis les séjours aux Sables d’Olonne. La fréquentation des stations balnéaires était interdite à toute personne autre qu’aux citoyens inscrits sur les registres des mairies.

Après mille discussions entre les filles, le père, les gendres, la belle-mère : « Oui, Non, Si, Mais, Pourquoi pas ? », il fut entendu que toute la famille irait s’installer, de fin juillet au 15 août, à Bléré, dans la grande maison tourangelle, appartenant à Madame Bernard, la mère d’André.

Petite bourgade bien tranquille, Bléré, chef-lieu de canton de l’Indre-et-Loire, n’avait pour originalité en cet été 1941 que celle de se trouver à la frontière de la zone non-occupée. : « Comme je vais m’ ennuyer ! » se lamentait Rinette.

Était-ce des vacances pour une jeune fille de bientôt 18 ans que celles passées en compagnie de ses parents, ses grandes sœurs, ses petites nièces ,la mère de son beau-frère et de sa grand-tante Adrienne ?

Mme Bernard était encore sexagénaire mais plus pour longtemps. C’était une personne très digne, au langage fleuri, une bonne pratiquante ,toujours vêtue de noir depuis le décès, en 1934 , de son cher époux, un ancien chef de gare. Sa discrétion, sa courtoisie, ses bonnes manières portaient sur les nerfs de Marguerite. Elle se retenait à quatre pour ne pas traiter son hôtesse de faux-jeton, tant sa politesse exquise pouvait cacher, disait-elle, d’ hypocrisie .

Rinette préférait la grand-tante Adrienne. En fait elle ne savait pas trop quoi dire à cette vieille dame, de presque trois générations son aînée. Mais elle la trouvait amusante. Sur sa table de nuit et sur ses deux commodes, l’aïeule avait mélangé bénitiers, images pieuses , crucifix et boîtes de pilules, flacon d’eau de mélisse, et fioles de vulnéraire (bouteilles de porto et de malaga). Se croyant mourante au moins trois fois par jour, elle avait besoin à la fois de l’eau bénite et d’un petit remontant : elle soignait de concert l’âme et le corps.

Les jours passaient, les jours étaient longs et Juillet en avait trente et un !

Ne sachant comment occuper son temps Rinette se rappela la promesse faite à Luc : lire les romans de A.J Cronin. À vrai dire, ils lui paraissaient manquer d’intérêt. Pour suivre le déroulement de l’histoire, Rinette devait parfois relire plusieurs fois le même passage.

Après Les vertes Années, elle attaqua Le Destin de Robert Shannon. Quand elle était saturée d’admirer les qualités du don de soi, du dévouement, de l’abnégation, du sacrifice d’un médecin, sauveur de l’humanité souffrante, Rinette se défoulait en déclamant à mi-voix un poème de Musset :

« Si je vous le disais pourtant que je vous aime

« Qui sait brune aux yeux bleus ce que vous en diriez ?

« L’ Amour vous le savez cause une peine extrême

«  C’est un mal sans pitié que vous plaignez vous même

«  Peut-être cependant que vous m’en puniriez.

À midi et quart et à sept heures et demie, Mme Bernard sonnait la cloche annonçant les repas. Que c’était agaçant ce rituel ! Cette cloche concrétisait la monotonie des journées bléroises. Il n’arriverait donc rien dans ce maudit patelin, rien qui ne bouleversât jamais l’ordonnancement des journées. Etait-ce une existence de vivre ainsi, comme une vieille taupe ? Jamais, jamais, jamais le moindre événement ne venait troubler ce rituel quotidien. De quoi devenir neurasthénique… Et pas moyen de se plaindre, sinon on lui répondrait : « Mais, c’est la guerre, comprends-tu, c’est la guerre, tu es bien contente de ne pas mourir de faim, il y a plus malheureux que toi » .

Certes, il y avait plus malheureux qu’elle, Rinette le savait. Mais d’autre part elle savait aussi que la guerre pouvait être un bon prétexte à mille aventures les plus imprévues, les plus passionnantes. L’histoire de France était saturée de ces actes chevaleresques accomplis par des héros de….18 ANS.

Les poètes eux-mêmes reconnaissaient que la jeunesse était synonyme de folie et de démesure. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » proclamait Arthur Rimbaud, et Shelley n’avait-il pas écrit « Celui qui n’est pas capable à 18 ans d’ériger une barricade ne sera pas capable à 30 ans d’être capitaine des pompiers » ? Par association d’idée, cette citation, apprise en cours d’anglais, lui rappela sa camarade Joséphine, celle qui se vantait d’être Résistante. Celle-ci devait passer son temps à autre chose qu’à lire des romans édifiants. Pendant que Rinette comptait les jours, les heures et les minutes, Joséphine, grisée par sa révolte contre l’occupant et son espoir en un avenir aux couleurs de liberté, se gargarisait sans doute de discours enflammés. Elle vivait dans un milieu de Corses insoumis, et se voulait la plus résolue des passionarias. Caramba ! À n’en pas douter, Joséphine vivait sans doute de merveilleuses vacances. Rinette qui, en temps ordinaire, ne prenait guère parti face aux évènements, s’ennuyait tant et tant qu’elle serait devenue presque une héroïne de roman par désœuvrement.

Elle écrivait à Luc, deux ou trois fois par semaine, de longues lettres dans lesquelles elle exprimait tout son ennui. Il lui répondait par retour du courrier que si elle voulait vivre et non vivoter, il lui fallait choisir. Mais Rinette savait qu’elle manquait d’audace pour se lancer dans l’aventure. Pour couper court à toute discussion, elle se dépêchait d’envoyer un nouveau courrier dans lequel il n’était question que de poésie et de théâtre. La réponse de Luc se faisait alors attendre….

Vers six heures du soir, lorsque la chaleur commençait à tomber, la promenade quotidienne mère-fille était de rigueur.

Lors de leur première balade, les deux femmes furent très surprises de croiser des soldats allemands, en plus grand nombre qu’elles n’en rencontraient à Paris, dans leur XVème arrondissement. En fait, l’explication était simple : la ligne de démarcation entre la zone occupée et la zone libre passait à quelques centaines de mètres au sud de Bléré et la ville était sous une surveillance permanente. Tous les soirs à 18h15 précises, un défilé militaire d’une vingtaine d’hommes parcourait, au pas de l’oie, les artères principales de la ville en chantant le Horst Wessel Lied (Salut à l’Allemagne), suivi du Deutschland über alles (L’Allemagne domine le monde).Tétanisée en juillet 1940, un an plus tard, la population s’était plus ou moins accoutumée à ce genre de démonstration et ne paraissait plus y faire attention. Les richesses touristiques de la ville n’ayant plus de secret pour Rinette et sa mère, Marguerite décida de changer d’itinéraire. Afin de varier les plaisirs, elle proposa une promenade à travers champs. Une fin de journée, les deux femmes s’engagèrent dans une petite rue qui se perdait en pleine campagne. Rinette n’aimait pas trop ce genre de parcours. Les trous et les bosses recouverts d’herbe sèche ne lui disaient rien qui vaille. Elle ne voyait pas où mettre le pied et ne cessait de se tordre les chevilles. Par contre, Marguerite, stabilisée par les 39 et demi de ses sandalettes de toile, avançait à grand pas… sans souci. C’était l’heure de sa gymnastique respiratoire.

Tout en marchant, elle ouvrait les bras, levait la tête, gonflait la poitrine, respirait à fond, puis après quelques secondes, elle laissait retomber ses bras et sa tête et expirait pour vider ses poumons. Elle rythmait ses mouvements à son propre commandement «  Respirez ! Soufflez ! ». Rinette trouvait l’exercice ridicule, elle suivait sa mère en l’imitant bien mollement.

« Allez,  respire, cette gymnastique vaut un bifteck »

- Mais qu’est-ce qu’elle raconte ? » rouspétait Rinette à voix basse.  Rien ne pouvait remplacer un bon bifteck, rien. Et surtout pas cette pantomime. Lasse de l’exercice, Rinette finit par ne plus baisser la tête. Mal lui en a pris, car bientôt elle s’emberlificota les pieds dans un morceau de fil de fer barbelé :

- Aïe. Je me suis fait mal !

Marguerite se retourna vers sa fille

- Mais qu’est-ce que tu as encore ? Avance, Respire…

- Décidemment, se dit Rinette , elle ne comprend rien » 

Furieuse, elle interpela sa mère 

- Mais regarde par terre, regarde par terre, il y un fil de fer barbelé, et je me suis blessée..

- ’est sans doute la clôture du champ qui est tombée - Et naturellement tu as marché là où il ne fallait pas…

- Mais regarde, regarde, il y deux piquets qui ont été arrachés .

- Je te répète que ce n’est rien , allez, continue ! En rentrant tu mettras un peu de teinture d’iode sur ta jambe. Allez ! Respire !

- Mais ça me pique et ça sai… ».

Elle n’eut pas le temps d’achever .

Devant Rinette et sa mère se tenaient deux colosses vêtus de l’uniforme vert, des SS. Menaçants, ils portaient la main droite sur un fusil-mitrailleur plaqué contre leur poitrine. L’un d’eux de sa main libre retenait au garrot un chien-loup, sorti de l’enfer. Le monstre grondait comme un fou en exhibant l’étau de sa denture éclatante.

Horreur ! Rinette venait de comprendre qu’elles avaient franchi la ligne de démarcation.

Infraction gravissime ! Sentant le sol se dérober sous ses pieds, elle jeta un coup d’œil implorant vers sa mère. Celle-ci , arrogante, hochait la tête comme pour dire qu’elle n’avait rien fait de répréhensible et qu’elle « avait sa conscience pour elle et qu’on veuille bien la respecter… ».

Mais les deux boches, non, non , surtout pas «  boches » : « Les messieurs officiers-occupants » restèrent intraitables .

L’un d’eux, le chef apparemment, bouscula Marguerite en lui ordonnant :« Raoust – Papiers ». Celle-ci fut tout d’abord stupéfaite qu’un homme puisse s’attaquer à elle avec cette violence, ce manque de courtoisie, puisqu’elle plaidait l’innocence. Elle allait se rebiffer quand le regard agressif de l’Allemand lui fit comprendre que l’heure n’était pas au cours de savoir-vivre. Il répéta plus méchamment encore :  « Papiers ! ». Elle comprit alors qu’il ne s’agissait pas de finasser, et arrachant la main de Rinette accrochée à son bras comme une arapède, elle se mit à farfouiller nerveusement dans son sac en murmurant : « Mais qu’est-ce que vous croyez ?  J’ai mes papiers, une seconde, je vais vous les montrer. » Ne les trouvant pas et pour gagner du temps … «  Je suis directrice d’école à Paris… Ma mère était une héroïne de la guerre de 1914…  » et la voilà qui se mettait à raconter sa vie ! «  Mais c’est la nôtre d’existence qui est en jeu, s’affolait Rinette. Qu’est-ce qu’on va devenir ? J’ai peur !  »  Les S.S. s’impatientaient , ils n’avaient que faire des discours de Marguerite..

Après avoir fait tomber par terre mouchoir, étui à lunettes et quelques paperasses, Marguerite trouva enfin sa carte d’identité et son livret de famille. L’Allemand lui arracha des mains et se plongea dans leur lecture avec une attention inquiétante . Quand il eut fini, il ne rendit pas les documents ; il les regardait à nouveau, puis levait la tête vers Marguerite, puis reprenait sa lecture. Le molosse trouvait le temps long et s’énervait. Son grognement s’intensifiait et il grattait le sol, prêt à bondir sur ses proies. Subitement muette, Marguerite commençait à perdre contenance.

Le silence de son interlocuteur la chamboulait. Le manège dura un petit moment pendant lequel, Rinette vit , pour la première fois , les yeux de sa mère se remplirent peu à peu d’angoisse, ce qui n’était pas fait pour la rassurer. Elle avait un besoin intense de la protection maternelle. Celle-ci lui faisait défaut.

Partie en robe légère, Rinette n’avait aucun papier justifiant de son identité. Si sa mère ne la défendait pas, elle serait arrêtée et mise à mort par ces deux brutes. C’était sûr. Sanglotant, au bord de l’évanouissement , elle s’entendit répéter sur un ton tragique :«  Je suis la fille de ma mère , je suis la fille de ma mère, …. ». Belle explication ! Belle défense ! Enfin le soldat se décida à interroger Marguerite.

Sans bien comprendre la question, à tout hasard, elle répondit : « Nous sommes en vacances chez Mme Bernard, à Bléré ». Le soldat, baragouinant encore autre chose, empocha les documents. Marguerite demanda : « Vous ne me rendez pas ma carte d’identité ? » « Nein ! »  lui hurla le S.S. et, au moyen de sa mitraillette, il fit signe aux femmes de rebrousser chemin. Elles ne se le firent pas dire deux fois. Sans se retourner, elles se sentirent pousser des ailes.

Au repas du soir, très excitée, Marguerite donna sa version de l’incident : «  Ah ! si vous saviez ce qui nous est arrivé, etc… etc… ».

Conclusion comprise, le récit était conforme à la vérité. Il n’y avait rien à redire.

Mais arrivée à l’épilogue, Rinette ne s’y retrouva plus du tout. Elle apprenait que sa mère, digne descendante d’une héroïne de la guerre de 14 et de Jehanne Hachette, réunies , avait tenu en respect les deux Boches – à présent on pouvait dire « Boche » -. Grâce à l’intervention de la Providence, qui avait délégué auprès d’elle sa sainte patronne et son ange gardien pour lui inspirer courage et force d’âme, elle avait été cornélienne.

Pourtant, Rinette ne se rappelait pas avoir vu le ciel s’entre ouvrir pour laisser passer quelque séraphin et vierge quelconque. Mais elle ne commenta pas. Elle ne discuta que lorsque sa mère lui intima l’ordre de l’accompagner le lendemain matin à la messe de 7 heures, en action de grâce. Et elle finit par obéir.

Marguerite fut convoquée à la Kommandantur pour y récupérer ses papiers. Correct mais froid comme une banquise, le sous-officier qui la reçut lui fit comprendre qu’elle était sous surveillance. La police allemande l’avait à l’œil. Dorénavant elle devait se contenter de promenades autour de la résidence de Mme Bernard.

Dans le courrier du jour, Rinette se devait de raconter son aventure à Luc. Mais cette fois, elle n’était jamais satisfaite de sa lettre. Elle la recommençait et la recommençait. Tantôt elle exagérait le danger, tantôt elle le réduisait en une anecdote sans importance. Après avoir déchiré deux ou trois feuilles de papier, elle décida de remettre son récit à la rentrée. Oralement, ce serait plus facile de raconter que sa mère n’était qu'une affabulatrice pas plus courageuse qu’une autre. Quant à elle, Rinette, qui se voulait libre et indépendante, au premier coup de tonnerre, petit poussin apeuré, elle cherchait à se réfugier sous l’aile maternelle. Rien de bien brillant, en somme.

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13. Jean-Luc se cherche

Enfin, le jour du retour arriva. Bonheur pour Rinette de retrouver Paris, de rejoindreson petit monde d’amis.

Revoir Luc n’était pas si simple. Il était imprévisible ce garçon. Serait-il toujours décidé à faire sa médecine, ou bien avait-il été, pendant ses vacances, la proie d’une fulgurante et irrémédiable vocation aussi nouvelle qu’ imprévue, comme par exemple se faire berger ou laboureur. Allez savoir !

Autre angoisse : à supposer que Luc rêve toujours de devenir le « Médecin sauveur des infortunés », il ne se priverait pas de poser des questions sur les œuvres de Cronin. Rinette serait obligée d’avouer s’être efforcée de lire Les Vertes Années, mais qu’en ce qui concernait Le Destin de Robert Shannon, elle n’avait que survolé le récit. Les romans de Cronin tournaient toujours autour du même  sujet : un médecin se sacrifiait et prenait des risques mortels face aux microbes et à la contagion. Pour lui, les honneurs et l’argent ne comptaient pas, non plus que l’amour et les femmes. ... Bravo, bravo, bravo !.. Malheureusement, derrière ces beaux sentiments se cachait la réalité de bras cassés, de vomis, de diarrhée, de purulences, de sanies, de transpirations nauséabondes et d’haleines fétides, sans y ajouter le spectacle des tripes à l’air, du sang dégoulinant et de suppurations gluantes ... Merci bien !… Comment pourrait-on se complaire dans ces descriptions écœurantes quand on aspire à la sublimation de l’amour, de la poésie et des arts ?

Certes, Luc serait déçu en apprenant que sa sœur était incapable de s’ « ouvrir un peu la cervelle », d’abandonner « ses rêveries poético-gamines » pour se hisser enfin à son propre niveau de jeune homme responsable. Rinette devinait d’avance les discours de son petit camarade et les redoutait.

Elle avait bien tort de se tracasser. Luc avait délaissé Cronin pour des lectures d’une tout autre actualité brûlante.

Rentré de Normandie une semaine avant le retour de Rinette, Luc, qui se sentait seul, chercha à lier connaissance avec son voisin du premier étage, Jean Aime vingt ans, étudiant en deuxième année de médecine. Passionné de politique, prêt à se livrer à une action d’éclat, Jean avait trouvé en Luc un auditeur de choix. Ils eurent tous deux de longues conversations qui se terminaient tard dans la nuit. Sachant leur fils retenu dans l’immeuble, les parents de Luc ne s’inquiétaient pas de ses relations.

Par la force de ses discours, Jean Aime se persuadait lui-même qu’il « était temps d’agir »  et poussé par cet incitateur, Luc se sentait citoyen d’ un monde captif qui n’attendait que le sacrifice suprême de sa jeunesse pour renaître . Si la délivrance de la liberté était à ce prix, le héros l’acceptait... À eux deux, ils sauveraient la planète.

Lors des retrouvailles avec Rinette, Luc mit les choses au point  : «  Que ce soit clair, je serai un médecin, ma décision est prise... mais pas un médecin comme les autres. Grâce à Jean Aime, dont je te parlerai plus tard, j’ai compris bien des choses. Je sais maintenant que je ne pourrais pas remplir ma mission entièrement si je devais rester indifférent à la situation du monde qui m’ entoure...si je ne prenais pas position. Je dois m’impliquer dans le combat de tous les jours . Un médecin ce n’est pas seulement une machine à signer des ordonnances. Un médecin, c’est avant tout un homme qui doit avoir des convictions et les défendre . Il doit soigner le corps et l’esprit de ses patients, et surtout l’esprit. En ce moment, pendant que je te parle, il y a des gens qui acceptent de souffrir, non parce qu’ils sont malades, mais volontairement par sacrifice pour la défense de la Liberté , de notre Liberté. Et Jean Aime est prêt à accepter ce sacrifice...et moi aussi… »

- Ah ...Et qu’est-ce que tu vas faire ? » interrogea, Rinette éberluée.

- Je vais commencer par me tenir au courant de ce qui se passe en France. Je vais me renseigner. Tu as lu, toi les affiches qui sont placardées sur les murs ? »

-  ... Ben oui... elles sont assez grandes, elles font au moins 1 mètre 50 de large… On voit le vieux maréchal en civil, le doigt pointé en avant, il a l’air d’un bon pépé, il dit : « Français, venez à moi avec confiance. Vous n’êtes ni vendus, ni trahis, ni abandonnés.. » C’est assez rassurant ! »

- Je ne te parle pas des affiches de propagande pétainiste, je te parle d’affichettes jaunes et noires imprimées, en français à gauche et en allemand à droite. Elles annoncent le massacre de dix otages innocents... des juifs et des communistes… Ça, tu ne l’as pas vu ?»

Devant la mine ahurie de sa soeur, Luc eut pitié d’elle... elle était gentille, mais décidemment elle ne comprenait rien à rien. Pas la peine d’insister. Une fois de plus, Luc posa sa main sur les cheveux de Rinette et lui secoua la tête : «  Allez , Biquette, ne t’en fais pas, tout va bien. Viens te promener au Champ de Mars. On verra si les arbres commencent à perdre leurs feuilles »

Ce ton protecteur, oh  que c’était vexant ! Comment rattraper le coup , se demandait Rinette ? En essayant de s’intéresser à Cronin ? Effort inutile, c’était trop tard !

Les deux amis marchaient côte à côte, rue Dupleix. Luc parlait, Rinette n’écoutait pas. Elle regardait de côté son camarade. Comme on aurait dit au théâtre, il n’avait pas du tout le physique de l’emploi. Les grains de café qui lui servaient de pupilles riboulaient à leur habitude, ses dents blanches éclairaient son visage de pain d’épice … iI se prenait pour le Cid ou le chevalier Bayard et il continuait à être Arlequin. Il y avait erreur de distribution.

« Pourquoi me regardes-tu comme ça ?

- Parce que je me demande si j’ai toujours les trous de nez en violette…

- Elle est folle, ma petite sœur…

- Et toi aussi, tu es complètement fou, mon p’tit frère. »

Luc ne résista pas, il attrapa Rinette par le bras et ils se donnèrent le baiser esquimau. Rinette était heureuse

Luc n’était pas totalement perdu… mais très influençable. Attention à l’ami Jean Aime ! Il risquait d’endoctriner son camarade pour le conduire vers une ultime folie. Oh non, non, la Patrie n’avait que faire du sang de Luc. Rinette, elle, avait besoin du rire de son frère. Pour se défendre, il fallait qu’elle entre dans son jeu, s’intéresse à la guerre, à la politique de Vichy, à l’avenir de sa génération, ainsi pourrait-elle essayer de contrer les laïus du héros intégral.

Elle était certaine que Luc allait se procurer des journaux clandestins. Mais oserait-elle lire de pareils torchons, ou même y toucher ? Ils lui brûleraient les doigts ! En réalité Rinette avait peur de la contagion et la tragédie la dépassait.

Pour se changer les idées, elle rechercha le N° de juin de l’hebdomadaire Pour Elle précieusement conservé. On y lisait une lettre d’Alfred de Musset à George Sand :

« ...Jamais un homme n’aime comme je t’aime...Je t’aime, ô ma chair et mon sang. Je meurs d’amour, d’un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu... Ils disent que tu as un autre amant. Je le sais bien, j’en meurs, mais j’aime, j’aime, j’aime, j’aime.... ». Rinette se laissait aller à son rêve. Dans quelques années, elle-même et un bel inconnu s’écriraient des lettres aussi enflammées. Ce serait... au-delà du paradis .

Par moment, elle voulait oublier Luc et Jean Aime ! Leur aspiration les entraînait vers des sommets sacrificatoires ? Bonne chance ! Les héros ne connaissaient rien à l’Amour. Mourir pour une idée, c’était bien joli, mais vivre pour aimer… c’était autre chose ! À chacun son destin !

Mais à peine avait-elle dit « zut » à son frère que déjà Rinette le regrettait… Ah, là, là, là ! là ! Que la vie était compliquée…

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14. Les Mystères de la Collaboration

En ce mois de septembre 1941, le maréchal Pétain continuait de fricoter avec l’occupant. On annonçait un rendez-vous entre le chef de l’État Français et Von Ribbentrop, le ministre des Affaires Étrangères du Reich. Qu’en sortirait-il ? Le gouvernement de Vichy était incapable de mettre fin aux attentats perpétrés contre les membres de l’armée d’occupation. Des cours de justice étaient instituées et, comme l’avait dénoncé Luc, des condamnations à mort immédiates étaient prononcées chaque jour contre des otages innocents. Néanmoins rien n’y faisait, l’occupant demeurait une cible.

La lecture des journaux scandalisait Marcel. Un soldat, qui s’était battu dans l’honneur, ne pouvait que s’indigner des attentats. La dignité des vaincus était d’accepter leur défaite, par respect pour le drapeau français, fut-il en berne. Que des tueurs, à la solde de pseudo-patriotes, réfugiés en pays ennemi, ( le beau courage que de vivre en Angleterre !), plantent des couteaux dans le dos d’officiers allemands à l’entrée du métro , quelle honte !...

Quant à Marguerite, après son détestable séjour surveillé en Touraine, elle retrouvait forme, ardeur, vivacité et entrain. Elle s’apprêtait à une rentrée des classes tambour battant. Elle préparait son allocution de bienvenue, en s’inspirant des discours du Maréchal à l’adresse de la Jeunesse Française. Dans son laïus, il serait fait mention de notre Espoir, de notre Richesse morale, de notre Renouveau National : « La Jeunesse est le ferment de l’Avenir… »  Pour que ce ferment soit fécond, il était indispensable que les maîtres et les élèves suivent les consignes inspirées au Maréchal par la voix divine, c’est-à-dire la loyauté, le courage, la morale, l’amour du travail, de la famille et de la patrie. La conclusion du speech faisait allusion à l’avenir de la Jeune Fille chrétienne, à son futur état d’épouse et de mère de famille donnant à la France les meilleurs de ses fils.

Comme toutes les années, au mois de septembre, elle recevait les parents des nouvelles élèves pour les inscriptions mais également les pères ou les mères des « anciennes » qui venaient par courtoisie la saluer.

Au cours de ces visites, Marguerite fut informée des rumeurs les plus extravagantes qui circulaient dans Paris. Pendant les longues files d’attente, devant les magasins, il fallait bien se distraire. Les imaginations batifolaient et les langues se déliaient. C’était à qui sortirait le plus sensationnel des racontars - sous le sceau du secret, bien sûr :

« Savez-vous, Chère Madame, que  le Général de Gaulle a été tué dans un bombardement londonien ? Ses cendres ont été substituées, par l’Intelligence Service, à la dépouille du duc de Reichstadt et reposent à présent aux Invalides.

- On m’a assuré, Madame la Directrice, que le 1er janvier dernier, le chef de la Gestapo de Paris avait reçu une boîte de chocolat de la confiserie La Marquise de Sévigné de la part de l’Intelligence Service. Oui, oui, oui, je vous assure. Il y a connivence entre Berlin et Londres… »

- On a affirmé à mon mari que le Général de Gaulle était le fils illégitime du Maréchal. »

D'autres informateurs étaient encore plus précis :

« Au Ministère de l’Intérieur, on est très inquiet parce que de Gaulle doit atterrir samedi prochain, place de la Concorde. C’est un fonctionnaire haut placé qui l’a affirmé à mon gendre. »

Ces révélations, plus farfelues les unes que les autres, enflammaient l’esprit romanesque et optimiste de Marguerite. Elle rêvait ! Si, dans la coulisse, les chefs de la Gestapo et le Maréchal Pétain faisaient ami-ami avec les dirigeants de l’Intelligence Service et le Général de Gaulle, ce serait le début de l’Union Sacrée … Qui connaissait les desseins de la Providence ? Peut-être réunirait-elle plus vite qu’on ne le pensait Churchill, de Gaulle, Pétain et même Hitler. Tout ce beau monde sablerait ensemble le champagne pour la plus grande paix et la prospérité d’une Europe unie et réconciliée. Prions Dieu en attendant de le remercier.

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15. L’Entrée en 1ère

Au lycée, la rentrée des classes 1941 fut beaucoup moins officielle que celle de l’année précédente . L’ensemble des élèves, réuni dans le grand hall d’entrée, fut salué par Mme la Directrice d’ une simple formule de bienvenue. Elle se borna à recommander «  TRAVAIL ET DISCIPLINE » et exigea par-dessus tout le respect d’une NEUTRALITÉ parfaite : Un lycée est un lieu d’étude et non un forum politique. Au moindre manquement, une mise à la porte immédiate serait envisagée.

Sur ce dernier avertissement réitéré, les élèves furent dispersées vers leurs galeries respectives.

Le charbon se faisant de plus en plus rare, certaines salles de classe restèrent fermées et les élèves furent réparties différemment des années précédentes. Les amies furent séparées, Colette, qui n’étudiait pas le latin, se trouva dirigée vers un autre groupe de Première que celui de Rinette... Toutes deux furent déçues. Mais comme on le répétait vingt fois par jour, « C’est la guerre ».

Une fois les élèves installées dans leurs classes respectives, la Surveillante Générale fit l’appel. Enrichie des noms de deux redoublantes, tronquée de ceux des inscrites dans une autre section, la liste était semblable à celle de l’année précédente. Toutefois, il n’était plus fait mention de l’élève Eva Polak, cette grande et maigre fille aux gestes brusques qui vous fixait de ses yeux vert pâle comme les eaux de son pays, - mais quel pays ?- Quand on lui demandait : « Où es-tu née ? », elle ne répondait pas directement, elle disait  : «  Je suis apatride... ». Si on la poussait à plus de précision, elle ajoutait, hésitante : «  Je suis estonienne » et si on rétorquait : « Alors maintenant tu es Russe... » elle vous foudroyait du regard. Et quand on la questionnait : « À Paris, où habites-tu ? » sa réponse était toujours différente , tantôt elle demeurait chez une tante, tantôt dans un foyer de jeunes filles et si on insistait sur la situation de ses parents, violente, elle changeait de conversation. Eva, dix-sept ans, se distinguait des autres élèves par son allure de jeune femme. En la voyant, gabardine beige, béret marron posé de travers sur ses longs cheveux raides à la blondeur presque albinos, on pensait à Greta Garbo. Elle maniait le français et l’anglais d’une façon impeccable et se montrait une élève très brillante en toutes matières. Si Rinette avait eu un reproche à lui adresser, cela aurait été sa froideur et son penchant à prendre ses camarades pour des imbéciles. Renée Gelber manquait elle aussi à l’appel. En cette rentrée d’octobre, qu’étaient donc devenues ces deux élèves ?

Ne pouvant plus partager sa table avec sa meilleure amie Colette, Rinette se choisit une place libre au hasard. C’est ainsi qu’elle se trouva voisine de Françoise Lanavère. Celle-ci traînassait pour enfiler sa blouse bleue d’uniforme, en ronchonnant : « En classe de 1ère, on pourrait nous considérer comme des étudiantes et non comme des gamines  en tablier... »

Sans se préoccuper de la présence de Rinette, Françoise leva le doigt et se prétendit gelée. La température de la classe tournant autour de 17°, elle fut autorisée à se couvrir. Elle avait gagné. Dorénavant hiver comme été, elle se distinguait des autres élèves par son manteau de drap grenat posé négligemment sur ses épaules et qui cachait sa blouse. Lectrice assidue des revues féminines, Françoise suivait la mode de très près. Elle était jolie, elle avait de l’allure, elle le savait. Elle cherchait à mettre en valeur, son teint de brugnon, sa bouche bien dessinée et ses yeux marron aux reflets vert foncé qui, prétendait-elle, changeaient de teinte avec la couleur du ciel. Côté coquetterie, ses ambitions étaient difficilement réalisables . L’emploi du Rouge baiser étant interdit, la malheureuse dut faire une énorme consommation de pommade Rosa pour donner à son sourire l’éclat indispensable à tout beau visage. Pas question d’autre part d’exhiber en classe des ongles vernis. Et pourtant de jolies mains ne pouvaient s’en passer.Tenant les poings fermés, Françoise s’efforçait de cacher les siens  d’un rose délicat. Prendre des notes, dans ces conditions, n’était pas particulièrement facile.

À  cette image de jeune élégante, il lui fallait ajouter une note d’originalité personnelle, d’où l’emploi d’accessoires. Il ne manquait à Françoise ni les longues boucles d’oreilles tombant jusqu’aux épaules, ni la grande écharpe de rayonne blanche nouée autour du cou. Non plus que, porté sur l’épaule, le sac en bandoulière composé d’une pochette de cuir usagé retenue par les morceaux d’une ceinture coupée en deux - copie approximative du sac de Carole Lombard d’après une photographie d’avant-guerre .

En 1939, il avait été de bon ton de s’adonner à une danse venue de Londres, La Chamberlaine, ayant pour accessoire indispensable un grand parapluie, identique à celui que possédait Arthur-Neville Chamberlain, le premier ministre britannique d’alors.

Depuis l’Occupation, finie la Chamberlaine, danse maudite. Françoise en était toujours toquée. Elle avait emprunté un vieux riflard de son père. Elle ne s’en séparait jamais, et, par un mouvement du poignet, le balançait à la manière des lords anglais. Rien, dans le règlement du lycée, n’empêchait une élève de porter sac et parapluie pendant les cours, le cas ne s’en était jamais présenté… C’est pourquoi, lors des changements de classes, on voyait Françoise coinçant sous un bras livres et cahiers , tenant de la main gauche la lanière de son sac et, de la main droite agitant en cadence son éternel parapluie.

Cette mise en mouvement faisait la joie de ses camarades qui avaient affublée la jeune personne du surnom ridicule de Daphné-Swing. Elle s’en moquait éperdument. Elle avait SA personnalité. Fille d’officier supérieur, en dépit des quolibets, elle savait garder son rang, tête haute...

Passionnée de Littérature et d’Histoire, Rinette attachait une importance toute particulière aux professeurs qui enseignaient ces deux matières.

Melle Dumont, professeur de Français, ne l’enthousiasmait pas. De taille moyenne, assez forte : la masse graisseuse l’emportait sur la masse musculaire. Elle était vêtue d’une robe de drap noir, serrée à la taille par une étroite ceinture qui séparait, en deux bourrelets, le ventre et l’ estomac. Le visage aurait dû être ovale, mais la chair molle des joues blafardes en arrondissait le contour. Les cheveux noirs et ternes, étaient tirés en un chignon plat ,collé au bas du crâne.

Melle Dumont était myope, mais myope à ne pas voir sa main quand elle se mouchait. Elle portait donc de grosses lunettes, cerclées d’écaille qui cachaient ses yeux globuleux et inexpressifs. À n’en point douter, Melle Dumont resterait toute sa vie la vieille fille qu’elle était ; elle ne connaîtrait jamais rien de l’Amour et Rinette se demandait comment un professeur d’aussi peu d’intérêt pouvait enseigner avec flamme les œuvres lyriques et sublimes des divins poètes. Elle ne devait rien y comprendre…

Le professeur d’histoire, Mme Ozouf paraissait beaucoup plus intéressante. Non que son physique fût plus attirant que celui de Melle Dumont. Elle était maigre : un tas d’os , brune, de teint brouillé, olivâtre.  Le marron foncé ou vert bouteille de sa jupe et de ses corsages lui donnaient la mine d’une hépatique chronique. Mme Ozouf était presbyte. Pour lire, elle portait de petites lunettes, cerclées de fer qu’elle ôtait pour interroger les élèves. Alors de son regard noir et inquisiteur : « Vous avez vraiment ouvert votre livre ? » elle les fixait droit, d’œil à œil...

Au premier déjeuner d’octobre, la famille de Rinette fêta l’avancement d’André : il venait d’être nommé chef du bureau du personnel de la Caisse des Dépôts. Plus que jamais, il se targuait d’avoir des nouvelles « fraîches, sérieuses et crédibles » en provenance de la Direction Générale. L’auditoire du dimanche était diversement intéressé. Louise, l’épouse, bavait d’admiration devant « son p’tit loup », Marcel, le beau père, l’écoutait avec une attention affectueuse, Régis et Marthe le beau-frère et la belle sœur, avec politesse, Marguerite, la belle mère, avec ironie ( ses tuyaux à elle étaient beaucoup plus croustillants). Rinette n’écoutait rien. Parfois elle entendait des noms comme Pearl Harbour, Beyrouth, Sébastopol. On parlait de villes et de pays très lointains. Il s’y passait ce qu’il s’y passait... À chacun sa guerre...

Comme à l’accoutumée, Rinette prenait prétexte de sa version latine hebdomadaire pour quitter la table et monter s’enfermer dans sa chambre.

Dès le mois de novembre , il faisait froid à l’étage. En fin de matinée Marcel bourrait le Mirus 5 de papier journal et de petit bois, il ne restait plus à Rinette qu’à jeter l’allumette. Avec un manteau, des mitaines et un cache-nez, elle pouvait tenir deux ou trois heures.

À la Comédie Française la reprise des Matinées Poétiques fut annoncée pour le 8 novembre. Les trois premières séances étaient consacrées à la poésie lyrique en France des origines à Charles Péguy. Rinette avait le choix. Elle se jeta à corps perdu dans son anthologie de la poésie française et passa de délicieux moments en compagnie des troubadours dont elle lisait à mi-voix les vers enchanteurs.

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16. Premiers témoignages de Résistances

Le 23 octobre un coup de tonnerre éclata sur la France. Assassinat d’un officier allemand à Nantes. Seize otages furent fusillés et on annonça d’autres représailles. Face à ce drame, le Maréchal s’offrit en victime expiatoire. N’avait-il pas fait don de sa personne ? II tiendrait ses engagements et donnerait sa vie en échange de celle de Allemand assassiné… Comme c’était grand ! Comme c’était beau ! La poignée de main de Montoire était oubliée. Retour de flamme. Gloire au héros ! De la France entière, un cri s’éleva :« Non, non, ne mourez pas ! Ne nous abandonnez pas ! Restez avec nous, soyez notre guide et notre sauveur ,sans vous nous sommes perdus !  ».

Puisque son peuple refusait son sacrifice, le Maréchal se soumettrait… et vivrait. Il se borna à prononcer, d’une voix égrotante, un émouvant discours à la radio. Discours au cours duquel il fustigea le Général de Gaulle, les Juifs, les Communistes et tous les déserteurs de la Radio libre de Londres. C’était eux les instigateurs des crimes envers nos vainqueurs .Ils méritaient le châtiment suprême.

Marcel et Marguerite communiaient dans leur admiration pour leur Chef de l’État. Lui, avec pondération, elle, avec exaltation. Rinette était plus dubitative.

Offrir sa vie, c’était héroïque, mais le Maréchal vivait toujours, de par la volonté des Français, certes, mais il vivait… alors que les seize otages envoyés ad patres, tout innocents qu’ils étaient, personne ne les avait défendus.

Rinette n’ignorait pas qu’un mouvement de révolte contre le régime de Vichy grandissait de jour en jour, parmi une certaine jeunesse. Jusqu’alors , mis à part les zazous, - mais ces derniers étaient de petits rigolos – les lycéens se montraient en apparence tranquilles et disciplinés. Dans tous ses discours, le Maréchal leur rendait hommage et se glorifiait de leur loyalisme envers la patrie. Pourtant force était de constater que depuis la rentrée d’octobre la neutralité des lycées, Camille Sée comme Buffon, s’était quelque peu estompée.

On reconnaissait chez les filles celles qui avaient des frères étudiants. Elles étaient au parfum. Chuchotant entre elles, elles avaient toujours des secrets à se dire. Devant Jeannine Lannes, elles se taisaient. Pourquoi ? Parce que cette dernière s’était vantée d’avoir un père adjoint de Jacques Doriot 6. Depuis ce jour, on était poli avec elle, mais les distances étaient gardées. Aucune véritable animosité , rien de bien tangible , on était dans le flou, dans le doute, dans l’expectative. Toutefois, on se méfiait d’elle.

Les mots Collaboration, Résistance, étaient rayés du vocabulaire lycéen, mais certains signes ne trompaient pas. Dès l’entrée dans une classe, les élèves inspectaient attentivement leurs tables pour s’assurer qu’aucun graffiti n’y était inscrit. Si tel était le cas, la fille indignée levait le doigt en interpellant le professeur : « Madame, madame, madame, il y a une croix de Lorraine , (ou une croix gammée, ou une faucille et un marteau,) gravée sur mon bureau …et ce n’est pas moi… »

Jamais l’année précédente un tel incident ne se serait produit.

Ce fut pendant un cours de géométrie, que Rinette prit connaissance de son premier tract anti-pétainiste.

Un matin de fin octobre, l’ensemble de la classe paraissait calme. Mme Corbin, le professeur de Math s’était attaquée aux triangles isocèles, futures projections de pyramides. Au moment où elle se leva et se tourna vers le tableau noir, Joséphine Dominici sortit rapidement de son cartable une feuille de papier bleu qu’elle tendit à l’élève, assisse devant elle, en lui faisant signe de la faire passer discrètement aux autres. La fille parcourut le texte, sembla choquée, Mme Corbin, alors, se retourna pour se rasseoir, le papier disparut sous un autre bureau, ni vu, ni connu. Dès que le professeur se releva, hop, la feuille fut récupérée par une autre élève, Rinette tendit le bras et au bout de quelques instants le papier lui arriva. Que lut-elle ? :

« Au poteau Laval, Darlan, Déat et tous les autres de la bande sinistre de Vichy ! Ces traîtres n’ont pas qualité pour parler au nom de la France, car ce ne sont que de misérables gredins qui touchent de l’Allemagne le prix de leur honteuse trahison. Vive la France ! »

Rinette fut interloquée. Elle n’en croyait pas ses yeux. Jamais encore elle n’avait connu de pareilles monstruosités contre le gouvernement du Maréchal. Elle relut vivement le texte pour être bien sûre qu’il ne s’agissait pas d’insulte contre les traîtres de Londres. Non, non, c’est bien du gouvernement de Vichy dont il était question. Rinette jeta un coup d’œil vers Joséphine. Celle-ci, apparemment très calme, recopiait sur son cahier les figures géométriques que le professeur avait dessinées au tableau noir. Rinette se sentit envahie par la peur . La page lui brûlait les doigts .

Que Mme Corbin lève la tête de son bureau, la découvre le tract à la main, et lui demande « Voulez-vous m’apporter ce que vous tenez… » et c’en était fait d’elle. Joséphine, l’élève modèle, n’y serait pour rien. Ce serait Rinette qui prendrait la porte. Elle se tourna vers sa voisine. Françoise, apparemment inspirée par la géométrie,   n’avait rien remarqué... elle prenait des notes. « Ne lui disons rien » pensa Rinette, elle se débarrassa au plus vite du papier maudit en le passant sous une autre table. La chose faite, elle se retourna une fois encore vers Joséphine, toujours impassible ! ... Cette maîtrise de soi, c’était incroyable ! En quelques millièmes de secondes, cette fille, jusqu’alors sans importance , au physique banal, prenait des allures d’ héroïne révolutionnaire. Une vraie Corse... une descendante de Bonaparte... Elle avait la patrie dans le sang. Mais, en ces jours de confusion et de doute, quels étaient ceux qui avaient sincèrement la patrie dans le sang ? Les Pétainistes ou les Gaullistes ?

Rinette pensait à Luc.. Par moments, elle s’en voulait d’être si écervelée. Il lui aurait fallu réfléchir et se faire une opinion personnelle. Le moment était grave. La France était à un tournant . Luc avait raison. On devait prendre position.

À la sortie du lycée, Rinette n’était pas la seule à souhaiter interroger Joséphine. Celles des élèves, qui avaient eu le temps de lire le tract, traînassaient sur le trottoir dans l’attente de leur camarade. Mais la Surveillante générale veillait, sur le pas de la porte, pas d’attroupement. Mme Horace tapa dans ses mains et dispersa tout son monde .

Rinette chercha alors à retrouver Colette pour lui raconter l’incident ; face au grand sourire avenant de sa camarade, l’histoire du tract perdait de son importance . Colette, elle aussi, avait un message à passer. La veille au soir, ses parents avaient invité à dîner les Lemoine, bourreliers - maroquiniers de la rue Frémicourt et leurs deux fils, Georges, le fameux frère de lait de Colette, et Henri son aîné. Celui-ci, féru de toutes les chansons à la mode, avait appris à Colette la dernière production de Charles Trenet

C’est la romance de Paris

Au coin des rues, elle fleurit

Ça met au cœur des amoureux

Un peu de rêve et de ciel bleu...

Colette chantait tellement faux que Rinette éclata de rire. À son tour, elle essaya de se rappeler l’air et les paroles. Le résultat n’était guère plus brillant. Les deux filles recommencèrent une fois, deux fois, dix fois… Elles s’engagèrent rue du Théâtre puis traversèrent la rue du Commerce, Colette arrivant devant chez elle, fit demi-tour et emboîta le pas à Rinette. Elles s’en furent jusqu’à la rue Rouelle. Arrivées à la porte de l’école, les deux filles s’arrêtèrent , puis rebroussèrent chemin, cette fois ce fut Rinette qui raccompagna Colette.

Le ciel était bleu, le fond de l’air frais, le vent léger. Elles étaient jeunes. Elles aimaient la vie. Elles se sentaient pleines d’énergie, de fougue. Personne ne pouvait aller là contre, ni la guerre, ni l’occupation, ni les discours, ni rien…

La Vie est belle, belle, belle

Le monde est fou...

Les moutons bêlent, bêlent

Avec les loups…

Les jours succédaient aux jours, Luc se montrait gentil, rieur, mais toujours aussi condescendant. Il refusait de discuter de « choses sérieuses  » avec une fille, avec Rinette en l’occurrence… Celle-ci un peu vexée se tournait alors vers Colette pour tenter d’en parler. Mais sa camarade, sans ignorer les difficultés, voire les drames des temps présents, ne paraissait pas y attacher une importance capitale, encore qu’elle se posât quelques questions sur les absences courtes mais réitérées de son père. Que manigançait-il ? Lui aussi était discret.

Une après-midi de novembre, alors qu’ elle s’apprêtait à commencer son devoir d’ anglais, Rinette s’aperçut que son livre de versions manquait dans son cartable. À n’en pas douter Françoise l’avait emporté par mégarde et elle, Rinette, devait aller le rechercher chez sa camarade qui demeurait au delà de l’église Saint-Jean Baptiste de Grenelle.

Une petite promenade, vingt bonnes minutes en marchant d’un bon pas. Arrivée au troisième étage d’un immeuble bourgeois, Rinette sonna et re -sonna à la porte de l’appartement du Commandant et Mme Lanavère. Un vague bruit se fit entendre. Sans conteste, il y avait du monde à l’intérieur.

Après un troisième appui sur le bouton, la porte s’ouvrit. Apparut Françoise suivie de sa mère, toutes deux démaquillées, vêtues d’une large blouse blanche fraîchement tâchée de vert foncé. Elles portaient des gants de coton blanc et leur la tête était entourée d’un vieux foulard de soie. L’une et l’autre paraissaient très gênées, comme contrariées de se trouver prises en défaut. Rinette ne se sentait pas à l’aise, elle non plus. Elle dérangeait ! D’une voix timide, elle se lança :

« Excusez-moi , Madame ...» et elle exposa son problème.

«  Je vais voir... » répondit sèchement Françoise.

Elle disparut laissant sa mère et Rinette en tête-à-tête. Un silence s’établit. Madame Lanavère, petite bonne femme, la cinquantaine, accorte, très vive, très enjouée, très coquette 1925, la femme d’officier supérieur qui avait « Son Jour » - Chaque mardi, elle offrait le thé (enfin …un succédané de thé…) à des dames de sa condition -. Semblant ignorer Rinette, elle s’occupait les mains en changeant de place des petits objets posés sur un guéridon. Rinette attendait debout, ne sachant quelle attitude adopter. Françoise revint tenant le livre désiré et le tendit à sa camarade. Mme Lanavère, alors salua avec un petit sourire et se retira.

Quand elles furent seules, Françoise prit Rinette par le bras, la regarda dans les yeux et lui dit : « Je t’en prie, ne dis rien aux autres, et particulièrement à Colette. Ne raconte pas que tu nous a trouvées, maman et moi, ainsi attifées. Je vais t’avouer la vérité mais tu me promets que tu ne la répèteras pas.... »

«  Je te le jure » assura Rinette intriguée.

Alors Françoise reprit volubile :

« Nous n’avons rien de neuf à nous mettre, c’est pourquoi nous avons décousu nos vieilles robes d’avant-guerre et nous teignons, dans la lessiveuse, les morceaux de tissus en couleur plus foncée pour en retailler des corsages que l’on croira nouveaux. Le père de Colette est dans l’habillement et c’est pourquoi on la voit toujours avec des toilettes neuves. Nous, nous n’avons que les points textiles ; cela n’est pas suffisant si l’on veut garder un certain rang. Mon père nous interdit de faire du Marché Noir. De toute façon, mes parents n’ont pas assez d’argent pour trafiquer. La retraite de mon père n’y suffirait pas .Ce n’est pas parce que nous avons perdu la guerre que nous devrions vivre comme des mendiantes. Maman et moi nous en avons assez de traîner nos vieilles nippes…. Tu comprends ? » Rinette comprenait. Elle promit à nouveau de ne rien dire à personne... et le plus fort, c’est qu’elle tint parole.

Françoise Lanavère
Françoise Lanavère

Les fêtes de fin d’année furent ternes et comme obligatoires. Les vœux du Jour de l’An tournaient autour de la Paix. Elle paraissait si improbable, si lointaine, cette Paix… Et pourtant la guerre finirait bien un jour, d’une façon ou d’une autre. Pour l’instant, prions Dieu qu’il nous donne la santé …

Toujours fidèle aux matinées poétiques et toujours aussi enthousiaste, Rinette fit la connaissance, lors du premier trimestre 1942, de trois nouveaux poètes. D’abord, Charles Cros. découverte sensationnelle. Jamais Rinette n’aurait imaginé qu’un poète eut tant de fantaisie. Jusqu’alors, le lyrisme et le romantisme étaient les deux seules sources de la poésie, mais il se trouvait que l’humour en était une autre et joliment inspiratrice. Lorsque Pierre Bertin s’avança en scène, la mine un tant soit peu tragico-comique , annonça : Le Hareng saur et se mit à déclamer :

« Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu,

Contre le mur une échelle – haute, haute , haute

Et, par terre, un hareng saur - sec, sec , sec ».

Rinette rit aux éclats en se croisant les mains comme pour dire « Ce n’est pas vrai » !

La matinée suivante, fut consacrée à José Maria de Heredia. Les poèmes étaient beaux, les vers balançaient bien, ils étaient musicaux. Quand, en grand fourreau noir, à l’allure guerrière, la tragédienne Mary Marquet déclama avec force Les Conquérants, elle donna la chair de poule à son auditoire :

« Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal... »

Pour commencer, Rinette ne savait pas ce qu’était des gerfauts, et pour le reste, elle se sentait obligée d’admirer, mais elle ne participait pas. Commentateur, Pierre Bertin présenta Jose Maria de Heredia comme un poète parnassien, pourfendeur du romantisme.

Ce discours réconforta Rinette; le poète n’aimait pas le romantisme, elle n’aimait pas le poète. Sully Prudhomme eut plus de chance et trouva grâce auprès de la jeune spectatrice. La charmante mélancolie de Madeleine Renaud récitant Le Vase Brisé lui procura une émotion semblable à celle que lui inspiraient parfois certains vers de Musset.

Rinette se rendait à la Comédie Française avec d’autant plus de plaisir que l’absente de Luc lui était pénible. Elle et son frère se rencontraient par-ci, par-là. Luc passait rue Rouelle, sonnait à l’école, disait bonjour et repartait en coup de vent. Il envoyait un petit mot amical. Il donnait un rendez-vous… qu’il décommandait. Luc s’était évaporé dans les airs.

Mr. Coby rencontra un jour Marguerite et lui demanda pourquoi on voyait moins Rinette. Elle n’était pas malade ?

De retour chez elle, Marguerite n’eut de cesse de questionner sa fille. Mais celle-ci que pouvait-elle répondre ? Elle n’était pas fâchée avec Luc. Il n’avait plus le temps de la voir. C’était tout.

Quelques jours plus tard , oh surprise, en sortant du lycée, Rinette aperçut Luc sur le trottoir du square Saint-Lambert en face le lycée. En la voyant, il lui fit de grands signes.

Elle se précipita. Il la prit par le bras et lui murmura : « J’ai quelque chose à te dire, renvoie les autres… ».

À la cantonade, Rinette cria : « Au revoir, au revoir, au revoir, à demain, à demain, à demain ! ». Et la voilà partie avec Luc.

Depuis plusieurs mois, Jean Aime, avec l’accord de sa famille, préparait son départ pour le Maquis. Il avait eu une occasion et était parti la veille au soir. Luc aurait aimé l’accompagner mais il ne pouvait se décider à quitter ses parents. C’était au-dessus de ses forces. Rinette aurait bien aimé qu’il n’ait pas pu la quitter elle, non plus. Mais le principal était qu’il ne soit pas parti, qu’il soit encore là.

La vie reprit comme par le passé. Le frère, la sœur s’étaient retrouvés

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17. Découverte des Thibault et autres lectures

Depuis le départ de Jean Aime ,Luc s’était rapproché de son copain de lycée, Philippe Ozouf. La mère de ce dernier était le Professeur d’Histoire de Rinette et son père l’inspecteur d’Académie de Marguerite. On était en pays de connaissance . Quoique que les deux familles fussent d’un milieu social très différent  - chez Rinette , on priait le Bon Dieu à longueur de journée, chez Philippe on était radical-socialiste, donc laïc depuis des générations -. Mais Rinette se moquait bien de l'appartenance politique de ce nouveau camarade. Pour elle, il avait un grand mérite : celui de ne pas embarquer Luc dans des missions périlleuses et lointaines. Tant qu’à faire que de se laisser endoctriner, il valait mieux pour son frère de s’ébaubir sur les vertus républicaines de Louis Blanc ou de Léon Blum plutôt que de s’engager dans des expéditions clandestines et aventureuses.

Philippe était gentil , assez secret, un peu bourru, un peu rustre, ni beau, ni laid, un physique passe-partout. Il ne sautait pas au cou des filles, il se contentait de leur serrer la main en leur disant :« Bonjour, ça va ? » et n’attendait pas la réponse.

Issu d’une famille d’enseignants, la lecture était pour lui une nourriture quotidienne, aussi indispensable que le petit-déjeuner du matin. C’était lui qui avait révélé à Luc les œuvres de A.J. Cronin. À présent que les deux garçons s’étaient reconnus pour amis, Philippe n’avait de cesse d’entretenir Luc de ses connaissances littéraires. Et Luc n’avait de cesse de les découvrir.

Une fin d’après-midi, excité comme un diable, Luc arriva chez Rinette en lui agitant sous le nez le livre qu’il tenait à la main :

«  Il faut absolument que tu lises ce roman. Voilà le premier tome, j’ai les autres chez moi, je te les prêterai au fur et mesure que je les aurai lus . Ça s’intitule Les Thibault.

- C’est si bien que çà ?

- Ah ! Je ne te dis rien, mais tu verras… tu verras… On croirait que l’auteur a écrit son roman en pensant à nous… Ses personnages, on les connaît, ce sont nos amis… ».

Et tel qu‘il était entré, Luc disparut.

Dès qu’elle fut seule, Rinette se prit au jeu, laissa tomber ce qu’elle faisait et se jeta sur la première page du roman dit merveilleux : «  Au coin de la rue de Vaugirard… » De but en blanc, Rinette entra dans l’histoire. La rue de Vaugirard dans le XVème, presque son quartier. ….Un pensionnat religieux… Elle connaissait. Mise à part l’école Saint-Paul, dirigée par Marguerite, n’avait-elle pas été inscrite trois années à l’école Normale Catholique ? Certes, l’ambiance y était moins austère que celle du collège fréquenté par Jacques Thibault, mais la morale religieuse, les prières du matin, les sermons étaient de la même eau bénite.

Rinette lut avec beaucoup d’attention et de plaisir le début du roman et les pages se tournaient très vite. Le chapitre IV commençait par cette phrase :  « C’était un cahier de classe en toile grise… », venait ensuite un échange de billets doux et ardents entre deux garçons de quatorze ans, Jacques Thibault et son camarade Daniel de Fontanin :

« … Je n’oublierai jamais ces moments trop rares, hélas trop courts, où nous sommes entièrement l’un à l’autre. Tu es mon seul amour…O mon amour, si je ne t’avais pas je crois que je me tuerais… »

Réponse de Daniel « … Ah ! que la douceur de notre liaison privilégiée soit un baume sur ta blessure, ô mon ami… »

Alors que dans une romantique histoire d’amour entre un amant et sa bien-aimée de si brûlantes déclarations auraient été émouvantes, elles devenaient équivoques voire condamnables entre deux camarades du même sexe. Rinette poursuivit sa lecture choquée et mal à l’aise. Une idée pernicieuse lui vint à l’esprit : elle se demanda quels pourraient être les rapports de son frère avec un autre garçon : Jean Aime ou Philippe par exemple ?

Deux jours plus tard , Luc l’ attendait à la sortie du lycée. Il avait dévoré les tomes II et III des Thibault en deux journées et une nuit. Impatient, il questionna :

« Alors tu as aimé ? C’est extraordinaire, hein ? Et la suite tu vas voir…

-  … Oui, oui, c’est très bien. » .

Le ton était neutre.

Alors que Luc aurait voulut qu’elle lui crie son admiration pour ces personnages si vivants, si attachants, Rinette ne pensait qu’aux lettres d’amour. Elle restait là, stupide, répétant à mi-voix : « Oui, oui, c’est très intéressant…la fugue des deux garçons, leur aventure à Marseille… » Et regardant Luc bien en face , elle ajouta : « Tu ferais ça avec Philippe ? » Il haussa les épaules : « T’es pas folle ? Mes parents ! Rien à voir avec le père de Jacques. Ils sont formidables, mes parents . Je t’ai déjà dit que je ne pourrais jamais les quitter, leur faire de la peine… »

Rinette comprit que l’épisode amoureux de Jacques et Daniel était passé au-dessus la tête de Luc. Pour lui ce n’était qu’une anecdote qui permettait de faire démarrer l’action. Alors soulagée , elle écouta en souriant son frère s’étendre sur le personnage du père impitoyable, sur la délicate et merveilleuse mère de Daniel , sur la fragile et délicieuse Jenny, sur Antoine, le frère médecin.

Concernant ce dernier, Luc avait beaucoup à dire. Certes, ce jeune docteur était un sujet exceptionnel. Il savait prendre les décisions difficiles quand il le fallait, il parlait aux malades, à leur famille, avec bonté et compréhension . Un médecin exemplaire . Et pourtant Luc trouvait qu’ il manquait à Antoine un «  quelque chose », ce « quelque chose » que Jacques, le méchant fils, possédait. « Je crois que c’est parce que Jacques est un rebelle et qu’Antoine ne l’est pas. Antoine est entré dans la vie sur des rails, tu ne penses pas ? ». « Tu as raison, répondit Rinette, mais n’est pas révolté qui veut… Ainsi, tous les deux, nous sommes de la race des obéissants. Toi, moins que moi, et parce que tes parents sont plus faciles que ma mère… »

Et c’est ainsi que, grâce au roman de Roger Martin du Gard , commença une série de longues discussions entre Luc et Rinette , discussions atteignant parfois l’absurde, tout simplement parce que chacun surenchérissait sur les propos de l’autre. Ils étaient heureux. Ils découvraient le monde et au besoin le réinventaient.

Au cours des semaines qui suivirent , Rinette eut une agréable surprise. Elle, qui avait porté un jugement de mépris sur son professeur de lettres, dut faire amande honorable. Melle Dumont n’avait pas embellie, certes non. Mais lui demandait-on de poser pour Vogue ? Non ! Alors !

En fait, ce professeur, à laquelle Rinette n’avait accordé aucun crédit, se montrait très intéressante. Passionnée de littérature, elle ne se contentait pas de suivre le programme de 1ère concernant l’étude des auteurs des XVIIIème et XIXème, elle engageait ses élèves à découvrir de nouveaux écrivains :

« Lire des œuvres contemporaines françaises ou étrangères, voilà qui vous ouvrira au monde… » leur disait-elle.

Les premiers romans proposés furent : Vol de Nuit et Terre des Hommes de l’aviateur Saint-Exupéry, La Faim du norvégien Knut Hamsun, La Légende de Gosta Berling de la suédoise Selma Lagerlof, et Les Nourritures Terrestres d’André Gide.

La restriction de papier interdisait la réédition des ouvrages épuisés. Il fallait donc s’adresser à l’une des rares librairies possédant en stock ces volumes, neufs oud’occasion.

Face au lycée, un petit magasin exhibait en vitrine les derniers succès littéraires signés Pierre Drieu La Rochelle, Robert Brasillach, Louis-Ferdinand Céline, et autres auteurs agréés par la censure allemande, mais gardait en réserve certains des ouvrages conseillés par Melle Dumont. Le libraire était fou de son métier. Il avait une mission : faire découvrir à de jeunes lecteurs des écrivains de talent.

Après avoir trouvé le livre demandé, il le tenait entre ses mains comme un objet précieux. Il s’écoutait raconter la vie de l’auteur, les anecdotes s’y rapportant et quand, enfin, il tendait l’ouvrage à son acheteur, il semblait gêné d’en indiquer le prix. Il aurait aimé en faire cadeau.

Rinette présenta Luc à ce marchand exceptionnel. Dorénavant, les deux amis se rendirent souvent dans la petite librairie, parfois sans acheter d’ouvrage, pour le plaisir de discuter, de s’informer et de feuilleter des livres.

Un jour qu’elle était seule dans la boutique, Rinette découvrit plusieurs boîtes de cartes postales représentant des centaines d’œuvres d’art. Devant son émerveillement, le libraire lui sourit, la fit asseoir et il lui permit de prendre en mains une première série de reproductions qu’elle étala sur le comptoir. Il s’agissait d’œuvres des XVIème et XVIIème siècles hollandais ; il y avait là des copies sépia de tableaux de Rembrandt, de Rubens, de Franz Hals. Rinette tomba en arrêt devant le portrait d’une jeune bohémienne, au sourire canaille. La truculence du personnage l’enchanta, elle aurait aimé lui ressembler. La carte postale coûtait très peu cher et Rinette l’acheta comme un trésor. De retour dans sa chambre, elle punaisa le morceau de carton devant son bureau. De sorte que chaque fois qu’elle levait les yeux, la bohémienne lui souriait. Ce fut la première pièce de son musée personnel.

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18. La Peinture, source d’émotion

Cette acquisition tombait à pic. Des cours d’histoire de l’Art, d’une demi-heure, étaient donnés chaque semaine aux lycéennes de 1ère. Dans une salle conçue à cet effet ( rideaux sombres aux fenêtres, un drap blanc pour écran, placé sur le tableau noir, appareil de projection installé au milieu de la classe entre les rangées de bureaux ), Melle Pardes initiait ses élèves à l’art pictural. Rinette était sous le charme. Certes la Peinture lui inspirait moins de passion que le Théâtre et la Poésie ; néanmoins, un nouveau paradis s’ouvrait à elle et ce paradis avait pour nom la Beauté.

Hélas, chaque bonheur a son revers. Si l’esthétisme des formes, l’éblouissement des couleurs vous émerveillaient et vous transportaient dans un monde de délices, a contrario, cette perfection vous révélait souvent la médiocrité et parfois la laideur de la réalité. Ainsi quand sur l’écran, apparurent les esquisses de mains dessinées par Leonard de Vinci, ce fut pour Rinette un choc émotionnel tout à fait inattendu. Jusqu’alors les mains ne présentaient pour elle aucun semblant de grâce ni d’élégance. Ce n’était que dix doigts rattachés à deux paumes, huit groupes d’os de trois à cinq centimètres de long auxquels s’ajoutaient deux plus petits et plus gros nommés pouces. Ils étaient fixés en un assemblage de nerfs, de muscles et d’articulations enserrés dans un gant de peau humaine. Rien de magnifique.

On pouvait vanter la profondeur d’un regard, la couleur des yeux, le soyeux d’une chevelure, la souplesse d’une taille, mais les mains ! Outils vivants, elles ne servaient en somme que de pinces ou de crochets, un point c’était tout ! Elles pouvaient être grasses, sèches , humides, que dire d’autre ? Et voici que se découvrait sur l’écran, dessinée par un artiste de génie, l’admirable image d’une main idéalisée, dans diverses poses plus gracieuses les unes que les autres. Les paumes étaient minces, elles avaient la forme de harpes. Elles étaient prolongées par de longs doigts souples et fragiles. Certaines mains évoquaient des ailes d’un oiseau dans l’azur, et d’autres semblaient caresser l’air d’alentour. On était sous le charme. O, Temps suspends ton vol !

Dans un mouvement involontaire, Rinette se gratta le nez. Machinalement son regard se posa sur ses doigts. Ils lui apparurent, pour la première fois, comme une insulte à la beauté. Rouges, boudinés, boursouflés par les engelures implantées sous des ongles courts et déformés, ils lui rappelaient les petites saucisses de Strasbourg d’avant-guerre. Ces doigts étaient laids, vulgaires, tout juste bons à remplir leur mission de maniement des objets .Et dans leur rôle d’outils, ces mains, bouts de chair et d’os, n’étaient pas des championnes, mais de piètres servantes, habituées à laisser tomber, à casser ou à faire des tâches ou des saletés. Certes, elles avaient des excuses, ces pauvres esclaves, les gestes nerveux et maladroits de Rinette ne leur facilitaient pas la tâche... et si elles étaient la cause de bien des avaries, à coup sûr, elles étaient responsables mais pas coupables...

Sur le chemin du retour, l’attention de Rinette se porta sur les gestes de sa camarade Colette. Elle non plus n’exhibait pas des mains à la Léonard de Vinci. Petites, blanchâtres, potelées,  aux ongles trop courts ne couvrant pas le bout des doigts plats et carrés, les siennes aussi manquaient de grâce et de joliesse.

Après un examen sévère et sans indulgence de leurs pouces, index, majeurs et la suite, les deux filles se séparèrent sur un sentiment de frustration. Si les doigts de Rinette ressemblaient à des saucisses de Strasbourg, ceux de Colette s’apparentaient à des petits boudins blancs et ces comparaisons étaient assez désolantes.

Une semaine ne s’était pas écoulée depuis le fameux cours d’Histoire de l’Art révélateur, que Françoise oublia chez elle son livre de version latine. Lors du cours de Melle Guémant, ce fut celui de Rinette qui servit aux deux filles. Françoise tenait le manuel. Au bout de quelques minutes, le regard de Rinette tomba sur la main de sa camarade qui allait tourner une page. Comme elle était belle, cette main, longue, mince, à la peau mate, aux longs doigts effilés, terminés par des ongles taillés en amandes et peints d’un vernis rose délicat, presque invisible. Rinette n’écoutait plus le professeur s’expliquer avec Tite-Live . Le regard rivé sur la main de sa compagne, elle se contentait d’admirer  les veinules à peine bleutées qui apparaissaient à fleur de peau et les petits plis qui dessinaient les phalanges des doigts. Françoise remarqua l’inattention de sa voisine : «  Tu suis le cours ou tu ne le suis pas ?» - «  Si, si, j’écoute.» répondit Rinette en levant les yeux vers sa camarade. Elle s’aperçut alors, pour la première fois, combien Françoise était jolie. Ce long cou, ce visage ovale, ce teint mat, cette bouche bien dessinée, cette chevelure châtain mordoré, coiffée en catogan retenu par un large ruban de velours noir, elle les voyait tous les jours depuis plus d’un an, mais ne les avait jamais remarqués..

Rinette en serait restée sur l’ ancienne image de sa camarade, sans cette séance de projections qui l’avait bouleversée et qui, par contre coup, lui avait fait découvrir l’éclat de la gracieuse Françoise.

Tandis que le cours de latin se poursuivait, Rinette, sans penser à mal , ressentit un besoin irrésistible de toucher cette peau à la fois mate et douce, tout comme elle aurait aimé caresser un morceau de soie ou de velours. Instinctivement le bout de ses vilains doigts effleura la jolie main qui tenait toujours le livre. Françoise se méprit et protesta : «  Je vais tourner la page, attends une seconde... ne sois pas impatiente … ». Rinette retira ses doigts. Les deux filles se regardèrent et se sourirent.

À la sortie du cours, Rinette ne chercha pas Colette des yeux… ce matin là, elle l’avait oubliée. Elle emboîta le pas à Françoise et sans explication lui prit le bras en se penchant vers elle. Les deux filles avançaient se regardant et disant n’importe quoi, pour meubler le silence. Rinette était sous le charme. Françoise se sentait admirée et cela ne devait pas lui déplaire. Après vingt minutes de marche, Rinette prit conscience qu’elle s’était éloignée de chez elle ; elle ne savait plus trop où elle allait, ni ce qu‘elle disait, bouleversée elle ne finit pas sa phrase, et murmura à brûle-pourpoint : « Je vais te laisser… ». Étonnée, Françoise s’arrêta et se tourna vers sa camarade. Sans quitter des yeux le visage de sa compagne, Rinette avança lentement le sien pour un baiser. Françoise éclata d’un rire gentiment moqueur et suspicieux : «  Tu ne trouves pas que ça ressemble à Claudine à l’École ? ». Rinette reçut alors un coup de poing en plein cœur. Des femmes maudites ??? JAMAIS ! Instinctivement, elle recula et, très sèche, demanda à Françoise : « Tu plaisantes ou quoi ?  ». Puis elle s’en retourna seule, plus vite qu’elles n’étaient arrivées à deux.

Le lendemain , Rinette retrouva Françoise à sa place. Cette dernière paraissait tout à fait tranquille. Pour elle, rien d’anormal ne s’était passé. Aspirant vivre dans un monde évolué fait à la fois de modernisme, de courtoisie et de préciosité, monde dans lequel le mot « Chérie » était d’une banalité courante, le fait que sa camarade en soit arrivée à la limite d’un baiser un peu intime ne l’ébranlait nullement. Elle avait mentionné le roman de Colette peut-être par malice comme pour étaler sa culture. Qui sait !

Rinette, elle, n’ avait pas oublié la petite scène de la veille. Avant que la détestable allusion au roman de Colette ne soit prononcée, elle subissait le charme de sa compagne, mais à présent l’envoûtement avait disparu. Françoise avait perdu tout son pouvoir, elle était redevenue pour Rinette, une compagne, parmi les autres, ni plus belle, ni moins belle...

Rien de meilleur pour se remettre d’un choc moral qu’une bonne matinée classique à la Comédie Française. Le 21 novembre, le rideau se levait, en première partie, sur une comédie d’Alfred de Musset : On ne saurait penser à tout. Les rôles principaux :  le Marquis et la Comtesse, joués par Pierre Bertin et Madeleine Renaud , ne pouvaient être interprétés plus délicieusement, avec plus de drôlerie. 

Après l’entracte, changement de ton. Fini de rire. Place à l’émotion. L’administrateur, Jean-Louis Vaudoyer, mis devant l’obligation de recevoir une troupe officielle allemande, avait édulcoré le projet en annonçant un Cycle Iphigénie.

Les trois tragédies, celle d’Euripide, celle de Racine et celle de Goethe seraient présentées à tour de rôle. Ainsi, l’auteur allemand dut partager l’affiche, et perdre ainsi son rôle de vedette.

La première tragédie mise en scène fut l’ Iphigénie à Aulis d’Euripide. Mony tenait le rôle de la jeune victime, prête au sacrifice suprême pour apaiser la colère du dieu marin Nérée. Pendant quatre actes et demi, Mony était si douloureuse, si résignée, si jolie dans sa tunique de voile rose, sa mort inévitable en devenait un crime. Le public gardait un silence pesant. Certains spectateurs faisaient sans doute un rapprochement avec les exécutions répétées d’otages innocents.. Mais lorsqu’à la dernière scène apparut un messager chargé d’apporter la bonne nouvelle  ( sur l’ordre d’Artémis , déesse de la Chasse, une biche avait pris la place d’Iphigénie sur l’autel du sacrifice ) l’ensemble des spectateurs eut un grand soupir de délivrance suivi d’une explosion d’applaudissements.

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19. Attentats contre l’occupant

Au lendemain de la représentation, un communiqué spécial annonçait qu’un attentat avait eu lieu contre la librairie allemande de « la Rive-Gauche » , boulevard Saint Michel. Le magasin était entièrement saccagé. Les livres avaient été déchirés et brûlés.

Il était certain que des arrestations et des représailles allaient avoir lieu parmi les étudiants. Il valait mieux pendant quelques jours éviter le Quartier Latin. Mais Luc, comme par hasard, avait à faire du côté de la Sorbonne.

Alors que d’habitude Mr et Mme Coby, avant de prendre une décision, aimaient en discuter avec leur fils, ce jour-là , ils furent inflexibles, ils interdirent à Luc de quitter le quartier.

Après quinze mois de résignation, de soumission, de pénitence, certains réfractaires commencèrent à ruer dans les brancards. Certes le Führer avait gagné la guerre, il n’y avait pas à revenir là-dessus, il fallait se soumettre à ses diktats. Mais voici que le vent semblait tourner. Il n’était sans doute pas invincible… le bel Hitler.

Au début de l’automne 1942, triomphant, le Fürher avait proclamé l’entrée fulgurante de ses armées en Russie, avec Moscou en ligne de mire. Début décembre, changement de tactique, Hitler décida de suspendre tout mouvement de troupes pendant l’hiver. Ah ! ah ah !. Tiens ! tiens ! tiens ! Le vainqueur serait-il pris à son jeu ?

Dès lors, il ne se passa pas de jours sans que les journaux n’annoncent des attentats en ville, à Paris, à Nantes, à Bordeaux... Était-ce une coïncidence ? Non, ce n’était pas une coïncidence, mais plutôt un coup de fouet pour les insoumis. Les bombes à retardement éclataient ça et là, jusque dans les cafés, restaurants, bordels fréquentés par les occupants. Les représailles étaient brutales et expéditives. Des affiches, annonçant les exécutions d’otages, - pour la plupart naturellement, des juifs et des communistes -, fleurissaient sur les murs de la capitale. Pour cinq victimes allemandes, cinquante innocents fusillés.

Face à la recrudescence d’agressions, le Maréchal se voulut rassurant. Les murs de Paris étaient tapissés de son portrait : un bon aïeul, l’index toujours tendu vers ses enfants pour les tranquilliser :  « Français , Venez à moi avec confiance… ». Malheureusement, à côté de ces affiches lénifiantes, en parurent bientôt de nouvelles, offrant « une récompense d’un million de francs à toute personne qui permettrait d’arrêter les auteurs d’attentats commis ». Et en avant la délation !

Les élèves des lycées de garçons, et particulièrement ceux de Buffon, suivaient l’évolution des évènements avec passion. L’ensemble des lycées de filles, Camille Sée compris, était beaucoup plus sur la réserve. Les demoiselles étaient davantage frileuses, à l’exception de quelques Joséphine Dominici. Mais ces dernières, on ne faisait que les écouter. Les admirer, certes, suivre leur exemple, c’était à voir.

Luc ne savait où se tenait la vérité. Le roman de Roger Martin du Gard lui montait à la tête. Auparavant, bien endoctriné par Jean Aime, il considérait qu’abattre un ennemi était un acte de gloire. A contrario, le personnage de Jacques Thibault lui fit prendre conscience que le fait de tuer un homme était un crime contre l’humanité. Jusqu’alors, Luc aurait aimé faire partie de ces assassins de l’ombre qui, dissimulés sous une porte cochère, avaient le courage de planter un couteau dans le dos d’un officier allemand. Mais, en y réfléchissant bien, que lui avait-il fait cet officier sinon de naître de l’autre côté du Rhin ? C’était un être humain, comme lui. L’abattre n‘était rien d’autre qu’un meurtre.

Prosaïquement, Rinette faisait remarquer à son camarade bien-aimé que, pour être tout à fait sincère, il manquait du sang-froid et de l’audace nécessaires à un éventreur. Luc en convenait. Toutefois, il avait besoin de se rassurer, de lutter contre son incertitude. Quoi ? Le courage n’était pas un vain mot, une cosse vide de sens. Des hommes, autres que des assassins, pouvaient s’offrir en sacrifice, non en tuant, mais en donnant leur propre vie pour le salut de l’humanité. Décision exaltante… oh combien!

C’est dans cet état d’esprit que Luc entreprit la lecture de Saint-Exupéry. Profitant du couvre-feu décrété de cinq heures de l’après midi à six heures du matin , il se jeta dans la lecture de Vol de Nuit.

1929, période héroïque de l’Aéropostale où l’acheminement du courrier de nuit, à travers l’Amérique du Sud, était un exploit. Devenir aviateur ? Que souhaiter de plus exaltant ! Ces hommes ne craignaient pas la mort, ils se devaient tout entiers à leur mission : le courrier était sacré. C’est ainsi que, son avion étant pris dans la tempête et ne parvenant pas à rejoindre sa base, Fabien, le héros de Vol de Nuit, accepta sans peur le sacrifice final.

Luc fut subjugué. Il le fut davantage encore quand Rinette lui apprit qu’Antoine de Saint-Exupéry faisait partie de ces pionniers de l’aviation commerciale. Lui même avait effectué des traversées périlleuses. Vol de Nuit n’était pas seulement un roman, il était un témoignage, de même que Terre des Hommes, dont la première ligne : « La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres… » fut une révélation. Plus forte encore cette phrase que les deux amis lurent côte à côte :

«  S’aimer ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. »

Rinette la trouva si essentielle, si incitative cette pensée que le soir même, sur une feuille de papier Canson, elle l’inscrivit en grandes majuscules et la punaisa au mur de sa chambre, en pendant d’un vers d’Anna de Noailles :

« Le Soleil est un cœur et mon cœur est un astre »

En dépit de leurs élans lyriques, il ne faudrait pas croire que Luc et Rinette ne vivaient que dans un monde d’héroïsme poétique. Chaque occupation avait son temps. À défaut de bravoure, Luc donnait dans ce qu’il croyait être de l’humour anti-maréchalesque. Rien ne l’amusait autant que les blagues d’un certain camarade Gilbert dont le père, bistrot de son métier, répétait « les bien bonnes » entendues à son bar : « Métropolitain, Pétain mollit trop », « Pétain, connétable du déclin » « Saint-Philippe qu’on roule », « Savez-vous ce qu’est le comble de la disette ? C’est manquer de lait et nourrir deux millions de vaches !  ». Se moquer du chef de l’état ou de l’occupant, c’était une manière un peu minable de se croire Résistant. À chacun ses possibilités.

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20. La Comédie Française et Mony

Rinette pour sa part, se délectait des potins entendus dans les coulisses du Théâtre Français. Or en cette fin d’année 1941, un scandale venait d’éclater. Des sous-sols de la Comédie, montait une odeur pestilentielle... Des kilos de poissons y pourrissaient. Il fallait jeter tout le stock. Comment avait-on pu acheter une telle quantité de denrée périssable ? avec quel argent ? On avait tout simplement dépensé, par erreur, le montant d’une subvention allouée par le ministère des Beaux-Arts en vue de l’acquisition d’une glacière. Il fallut un coupable… Une violente altercation intervint entre les comédiens Jean Hervé et Fernand Ledoux. Rodrigue et Tartuffe en étaient venus aux mains. L’administrateur, Jean-Louis Vaudoyer, qui avait bien d’autres chats à fouetter, obligea les deux sociétaires à démissionner du Comité. Ils furent remplacés par des comédiennes : Marie Bell et Madeleine Renaud.

Pour Rinette, ce mini-drame avait plus d’importance que tous les évènements relatés dans la presse. Elle était satisfaite que des femmes prennent part à la direction de la Comédie Française.

À quelques jours de là, les décisions de fin d’année tombèrent comme un couperet. Quatre des plus anciens sociétaires furent autorisés à faire valoir leurs droits à la retraite. En fait, ils furent débarqués sans avis de leur part. Place aux jeunes ! Mony fut nommée sociétaire, à partir du 1er janvier 1942. Elle n’avait que 28 ans. Rinette était à la fois folle de joie et fière d’être l’amie d’une comédienne aussi célèbre. Elle insista tant et tant auprès de Luc qu’il finit par accepter de l’accompagner à la représentation du Misanthrope. Mony y jouait le rôle d’Eliante

Après le spectacle, Mony les emmena tous deux visiter sa nouvelle demeure, 9, rue de Beaujolais, à cinq minutes de la Comédie Française. Quelques semaines plus tôt, elle avait emménagé dans ce superbe appartement dont les fenêtres donnaient sur le jardin du Palais Royal. Au mur, tapissé de soie rose, était accroché un portrait de Mony, debout en robe du soir, tableau signé Jean-Gabriel Domergue, le portraitiste adulé du Tout Paris. Au milieu du salon trônait un piano à queue sur lequel on avait posé un vase de Lalique d’où s’élançaient des lis et des roses. Les quatre fauteuils Louis XV, tapissés de faille à raies blanches et roses, attendaient quelques visiteurs de haute volée. Contre le mur de gauche était installé un canapé de cuir blanc où s’étalaient des coussins du même tissu que celui des fauteuils et devant ce canapé, sur une petite table basse recouverte d’une glace, Mony avait déposé les œuvres de ses poètes préférés en éditions de luxe. Le parrain de Mony, un colonel en retraite, avait pris en charge les frais de décoration et il n’avait pas été regardant.

Luc inspecta l’ensemble de la pièce et s’attarda sur le plafond décoré d’une pâtisserie en stuc blanc mat d’où pendait un lustre de verre aux cent petites pendeloques. Rinette était à la fois surprise et éblouie. Jamais auparavant elle n’aurait imaginé son amie dans un décor aussi élégant. Le comble de son étonnement était de la voir évoluer aussi simplement que dans une cour de récréation. Mony alla chercher dans sa cuisine trois verres et trois oranges qu’elle pressa. Assise sur son canapé, elle invita Luc et Rinette à se joindre à elle après leur avoir offert à boire. Puis elle leur expliqua comment elle avait obtenu un appartement aussi magnifique. Elle avait appris, par les rumeurs du Théâtre Français  qu’un certain M. Robert Rusch, propriétaire des lieux, avait dû quitter précipitamment Paris. Juif, il craignait les Allemands. L’appartement était donc libre. Plusieurs artistes de la Comédie le convoitaient, mais grâce à certaines relations que Mony s’étaient faites depuis quelques mois, elle remporta le morceau. Rinette, en joie, félicita son amie et toutes deux se sautèrent au cou. Luc était plus réservé. Néanmoins, Mony le trouva charmant et au moment du départ, elle le prit par la taille et l’embrassa à son tour.

Une fois dans la rue, alors que Rinette était sous le charme, Luc manifesta sa mauvaise humeur :

« Tu trouves ça bien de profiter d’un malheureux qui est obligé de fuir pour lui piquer son appartement,

- Mais elle ne lui a pas piqué son appartement , l’appartement était vide…

- Moi, ça me gêne… Je n’habiterais pas là, j’aurais l’impression de voler un pauvre type. D’ailleurs ta petite camarade, elle ne le rendra jamais cet appartement qui ne lui appartient pas. »

Cette suspicion de Luc envers sa Mony chérie déplut à Rinette. Elle se renfrogna et refusa de discuter. En se quittant ce soir-là, le courant ne passait plus, le frère et la sœur n’étaient plus que de vagues relations.

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21. Découverte de Jules Romains

Le réveillon 1941 fut encore plus morose que celui de l’année précédente. Les ventres vides n’ incitaient pas aux réjouissances. Les restrictions de nourriture et de chauffage, de plus en plus sévères et abusives, rétrécissaient les estomacs et engourdissaient les membres. Dans les campagnes, les réquisitions imposées se faisaient de plus en plus fréquentes. Les prix avaient baissé, l’occupant achetait viande, légumes et céréales au rabais. Le gros des récoltes de France filait directement vers l’Allemagne.

À Paris, plus de pain blanc. La mie des bâtards et baguettes tirait sur le brun gris, la couleur des pâtes n’était pas plus ragoûtante… et encore on était heureux quand on avait les tickets nécessaires pour se fournir des uns et des autres.

Depuis bientôt un an et demi, on ne connaissait plus que les succédanés : chicorée, margarine, saccharine. Pour remplacer le savon, on vendait une sorte de pierre blanche qui ne moussait pas et écorchait la peau. Tout d’abord, les nouveaux ersatz avaient amusé, on trouvait rigolotes les chaussures à semelles de bois articulé. Les couturières ne désarmaient pas. Elles apprenaient à maîtriser les matières les plus incongrues, - paille, raphia, rotin, fibranne , tissus synthétiques… Mais quand on sut que les étoffes seraient bientôt fabriquées à base de feuilles de fougères, d’aiguilles de pin, de cheveux récupérés dans les salons de coiffure, on commença à se poser des questions. Jusqu’où irait-on ? Ne se promènerait-on pas un jour tout nu. ?

Certes, le marché noir triomphait mais fallait-il encore avoir les moyens pour s’y approvisionner.

Grâce aux leçons que donnait Marguerite, la famille de Rinette ne manquait pas du nécessaire. Aussi se taisait-elle lorsque certaines de ses camarades de lycée se lamentaient. Elle n’avait pas le droit de se plaindre.

Les Parisiens, fervents de Radio-Londres,  cherchaient à se persuader que la nouvelle année verrait la chute du 3ème Reich. Par contre, les auditeurs de Radio-Paris croyaient à l’éternel slogan  : « L’Angleterre comme Carthage sera détruite ». À chacun son espoir !

Le fait qu’Hitler ait décidé de suspendre ses combats en U.R.S.S. jusqu’au printemps donnait raison aux partisans de de Gaulle : le Führer n’était pas invincible. Mais d’autre part, quand au mois de décembre, le Japon, état totalitaire, pro-germanique, bombarda, par surprise, la flotte américaine à Pearl Harbour aux îles Hawaï, faisant plus de trois mille morts, anéantissant cent quatre vingt avions et une dizaine de bateaux de guerre, on comprit que le conflit, étendu à l’Asie, n’était pas près de s’éteindre… En Indonésie, Java était en feu... Java ? Rinette ignorait qu’une île puisse porter un si joli nom. Pour elle, la Java était une danse chaloupée, un peu coquine. Et voilà qu’une île perdue dans le Pacifique - …le Pacifique , quelle dérision ! - venait tout gâcher !

Si l’hiver 1941-1942 avait été doux, les épreuves de la guerre auraient été sans doute mieux supportées. Mais il faisait froid, très froid, si froid que Melle Dumont, avant les vacances, avait mis les lycéennes face à leurs responsabilités : « Si la température est trop basse chez vous, je vous dispense de vos dissertations. C’est à vous de décider... Et je vous fais confiance... ». Deux ou trois élèves, et non des plus mauvaises, ne rendirent pas leur copie.

Rinette passa le plus clair de ses vacances de Noël chez Luc. Philippe s’annonçait souvent. On parlait lecture, Luc venait de se procurer Corps et Âmes de Maxime Van der Meersch. Une histoire de jeune médecin généreux et zélé. Luc faisait l’article, il souhaitait que Rinette et Philippe lisent l’ouvrage au plus vite. Puis les trois amis discutaient… discutaient de tout et de rien. Quand l’une et les autres n’avaient plus d’arguments pour défendre leur point de vue, Luc se mettait au piano. Comme de légers papillons, ses doigts voletaient sur le clavier et ça swinguait, Rinette et Philippe battaient la mesure comme ils pouvaient et pas tout à fait ensemble. « Le rythme, le rythme, le rythme… » s’écriait Luc.

Colette avait obtenu un laissez-passer pour la zone libre. Invitée, comme d’habitude par son oncle et sa tante, propriétaires d’ un appartement à Megève, elle passait ses vacances à skier. À son retour, elle respirait la santé, elle était magnifique. Sa chevelure blonde sur son teint de brugnon bien mûr la rendait resplendissante. On l’enviait… : « Elle a été aux sports d’hiver, Elle ! ». On avait tort : grâce à des vacances privilégiées, Colette rendit service à toutes les lycéennes. Le jour de la rentrée, la température était toujours très basse, frôlant les moins dix degrés ; Colette eut l’audace de se présenter à la porte du lycée en pantalon de ski. Après le premier mouvement d’indignation de la part de la surveillante générale, une réunion exceptionnelle des professeurs, présidée par Mme la Directrice, eut lieu et il fut décidé qu’en temps de grand froid, les élèves pourraient dorénavant venir au lycée en pantalon. Quelle merveilleuse décision, imprévisible ! Émancipation folle ! Dans les trois jours qui suivirent, le lycée se transforma en pensionnat de jeunes éphèbes. Certaines élèves, comme Rinette, exhibèrent un pantalon de drap neuf, les autres empruntèrent une culotte longue à leurs frères ou à leurs cousins.

Les mollets bien couverts, les élèves , dorénavant, auraient eu mauvaise grâce de ronchonner lors de la longue marche séparant le lycée Camille Sée du stade de la Porte de Versailles. Tous les mercredis après-midi, en rang par deux, les classes de 1ère déambulaient par la rue Lecourbe et le boulevard Victor en chantant «  Maréchal nous voilà... » suivi de « Que je suis donc à mon aise quand j’ai ma mie auprès de moi ! ». Bonnets de laine, moufles, écharpes et à présent pantalons, elles ne pouvaient plus se plaindre du froid. Seuls les visage étaient gelés, les bouts du nez rouges et les lèvres gercées.

Arrivées au stade, les filles se partageaient en plusieurs sections – à chacune sa spécialité – Rinette grimpait comme un singe le long de la corde à nœuds, ses trente-sept kilos ne la gênaient guère. Elle aimait aussi la course d’endurance et le saut en longueur, toujours pour la même raison. Par contre, elle évitait le saut en hauteur, craignant de s’empêtrer dans l’élastique tendu entre deux poteaux . Elle détestait par dessus tout le lancement du poids. La faible musculature de ses bras lui demandait un gros effort pour un résultat nul. Elle se dépêchait donc de briller dans ses épreuves favorites, puis allait se planquer dans les toilettes pour se plonger dans un classique des éditions Vaubourdolles, petit livre qu’elle avait caché dans la poche de son manteau.

Après deux ou trois heures d’exercices physiques, quand le soir s’annonçait, les élèves repartaient libres de leur itinéraire individuel. Colette et Rinette rentraient ensemble. De quoi parlaient-elles la plupart du temps ? De mangeaille. Le sport leur avait ouvert l’appétit. Alors elles se mettaient à rêver sur une côte de bœuf ou un rosbif bien saignant. C’était à qui faisait le plus saliver l’autre. Comme à son habitude, arrivée rue du Commerce, devant le magasin de son père, Colette proposait à Rinette de l’accompagner un peu vers la rue Rouelle, puis Rinette faisait demi-tour et emboîtait le pas de Colette jusqu’à la rue du Commerce. Mais, finalement il fallait bien se quitter, elles commençaient à se sentir les jambes lourdes de fatigue. Lorsque les deux filles se séparaient, elles étaient des amies pour toujours.

Les semaines passant, Rinette se sentait de plus en plus heureuse au lycée. Hors les séances de Physique et Chimie auxquelles elle continuait à ne rien comprendre, les cours des autres matières devenaient de plus en plus captivants. En anglais, on lisait et on analysait les auteurs et poètes du XIXème siècle, Dickens, Yeats, Shelley… En mathématique, on avait attaqué la géométrie dans l’espace. Rinette était très accrochée. Il lui semblait que ces points et ces lignes se déplaçant dans l’air pour former une figure en trois dimensions se mélangeaient à un univers poétique. Le passage du rêve à la réalité. Comment ? Elle aurait été bien incapable de l’expliquer, mais il était sûr qu’elle prenait plaisir à deviner , avant toutes les autres, la figure recherchée, sans attendre la démonstration du professeur.

En classe de Français, c’était le bonheur. Melle Dumont, fin février, proposa à ses élèves de découvrir l’œuvre d’un écrivain contemporain, Jules Romains, né en 1885 et toujours en bonne santé. Rinette aimait lire les auteurs encore vivants, avec un peu de chance elle pourrait les rencontrer et s’entretenir avec eux. Ce Jules Romains, de son vrai nom, poétique et champêtre, Louis Farigoule, était le signataire de nombreux ouvrages dont une vaste fresque de dix huit volumes, Les Hommes de Bonne Volonté ( sans compter les dix autres à venir).

De 1906 à 1940, se côtoyaient des personnages de toutes sortes, des étudiants, des politiques, des artistes, des scientifiques, des ecclésiastiques, des hommes d’affaires, des pauvres, des riches, des rentiers, des bons, des méchants, tout un monde précédant celui des adolescents de 1942.

Melle Dumont recommanda la lecture du VIème tome, intitulé Les Humbles :

« J’ai choisi ce volume de préférence aux cinq premiers parce que l’on y voit agir une famille, le père, la mère, et leur fils Louis. Pauvres mais non miséreux, ils doivent faire face aux difficultés financières de leur existence. En 1906, les lois sociales étaient loin d’être instituées et la classe ouvrière souffrait sous le joug du patronat. Il me semble que dans la conjoncture actuelle ,alors que nous endurons des restrictions, nombre d’entre vous se retrouveront dans cet ouvrage ou reconnaîtront plusieurs de leurs semblables. Quelle que soit la période, la vie est rarement facile….Vous devez vous en persuader »

À peine la sonnerie annonça -t-elle la fin du cours que Rinette se précipita chez son petit libraire où Les Humbles semblaient l’attendre bien sagement dans la réserve.

Si l’hiver avait été très rigoureux, le printemps s’annonçait précoce. Les jupes avaient remplacé les pantalons.

Quand son emploi du temps au lycée Buffon le lui permettait, Luc venait rechercher sa soeur qu’accompagnait Colette. Le rendez-vous avait toujours lieu dans le square Saint-Lambert. Après l’embrassade rituelle, Rinette n’eut de cesse d’exhiber sa dernière acquisition. Luc s’informa :

« Jules Romains s’était-il penché sur le cas des médecins et des malades ?

- Nonje ne crois pas… » hésita Rinette ».

Alors, pour Luc, l’auteur avait peu d’ intérêt.

Après avoir dîné en écoutant les nouvelles de Radio-Paris, Marguerite, Marcel et Rinette n’avaient pas grand chose à se dire, ils se couchaient très tôt. À 8 heures et demi du soir, tout le monde était au lit. Rinette avait l’autorisation de lire jusqu’à 10 heures, elle en profitait. C’est ainsi qu’elle attaqua Les Humbles.

Le début, l’histoire du petit Louis et de ses chaussures jaunes, la laissait un peu indifférente. Toute révérence gardée envers l’auteur, cela lui rappelait les ouvrages de la Comtesse de Ségur voire d’Hector Malot. Un petit garçon délicieux dont les parents se sacrifiaient pour qu’il ne manque de rien, la, la, la , c’était du déjà lu…

Au chapitre II, une certaine Mme Camille, herboriste de son état, recevait pour la première fois la visite de Marie de Champcenais qui avait des « ennuis ». Quels ennuis ? Ils dataient de deux mois et demi. Mme Camille faisait déshabiller sa cliente pour l’examiner. Elle lui donnait ensuite un paquet d’infusion et un petit flacon de liqueur à ingurgiter pendant plusieurs jours. Si les drogues ne faisaient pas d’effet, Mme de Champcenais devrait revenir consulter Mme Camille. Rinette ne comprenait rien, lisait, relisait le passage, il y avait là un secret. Mais quoi ? quel secret ? Un secret si grave que Marie devait le dissimuler à son mari. Les remèdes n’agissant pas, Mme de Champcenais retourna chez l’herboriste. Mme Camille commença par réclamer cinquante francs, puis les deux femmes montèrent dans une chambre. Que s’y passa-t-il , nouveau mystère ? Quand elle fut redescendue, Marie demanda : «  Et ça se produira dans combien de temps ? ». Mme Camille lui répondit «  C’est très variable. Ne voyagez pas. Maintenant je tiens à vous le dire : ce sera toute de même une espèce de fausse couche ». Enfin… Rinette sortait de son épais brouillard. Elle savait plus ou moins ce qu’était une fausse couche. Elle commençait à comprendre. Mme de Champcenais devait être enceinte d’un amant et il ne fallait pas que son mari le sache. Si donc une femme ne voulait pas d’un futur enfant, elle pouvait provoquer une fausse couche, se faire enlever son fœtus comme une tumeur. Pour une révélation, c’était une révélation ! C’était incroyable mais au fond assez pratique. Encore que... on devait souffrir...

Rinette n’avait plus sommeil. Ah, mais plus du tout ! Elle poursuivit sa lecture au moyen d’une lampe électrique, en se cachant sous ses draps et ne vit pas le temps passer. Il était plus de minuit lorsqu’elle éteignit sa lampe et s’endormit toute chamboulée.

Le réveil sonna à 6 heures comme d’habitude. Rinette eut toutes les peines à se sortir du lit...

L’air frais du matin finit de la ragaillardir. À peine avait-elle rejoint Colette, au bas du 53 rue du Commerce qu’elle lui demandait : « As-tu lu Les Humbles ? ». N’étant pas dans la même classe et n’ayant pas le même professeur de Français, Colette n’avait pas entendu parler de cet ouvrage. Rinette se fit pressante : « Dès que je l’aurai fini je te le passerai. Il y des passages passionnants. Tu ne peux savoir à quel point...»

Au lendemain soir, le mardi 3 mars 1942, Rinette était couchée à 8 heures et quart...

Elle avait hâte de connaître la suite. Page 134, Jules Romains se penchait sur le cas de l’abbé Jeanne. Vicaire d’une paroisse parisienne, ce jeune prêtre était parfois la proie de désirs charnels. L’épreuve du confessionnal lui était une source de tentations ; de beaux yeux, un visage touchant, lui chaviraient le cœur. Il évitait, au mieux, de s’y complaire. Il refusait de se poser la question cruciale : la chasteté est-elle aussi importante pour un prêtre que l’on veut bien le dire ? Il n’était pas certain de sa réponse.

Rinette dévorait les paragraphes. Elle en apprenait des choses… Pour elle, un ecclésiastique était un être désincarné, représentant Dieu sur la terre et par là même à l’abri de toute attirance sexuelle. La vocation d’un prêtre était synonyme de protection contre le pêché de chair, le plus grave de tous les pêchés mortels.

Et pourtant la suite du roman était confondante.

Un jour, l’abbé Roussieux, collègue de l’abbé Jeanne, entraîna ce dernier vers le boulevard Barbès et lui proposa de monter avec lui dans un immeuble inconnu, prétextant avoir un rendez-vous. L’abbé Jeanne le suivit. Arrivés à l’étage, une dame d’un certain âge ouvrit la porte de son appartement, salua des deux serviteurs de Dieu, et les introduisit dans un petit salon… « Attendez-moi là, dit l’abbé Roussieux à l’abbé Jeanne. Je reviens tout de suite ». Il disparut. L’abbé Jeanne pensait qu’il visitait un malade. Au bout de dix minutes, la porte s’ouvrit et l’abbé Roussier reparut, en vêtements civils…Il s’amusa un instant de la stupeur de l’abbé Jeanne qui, bouleversé, ne trouvait pas un mot à dire. L’abbé Roussier reprit : « Je vais chez ma maîtresse... ».

Oh là ! là ! là ! là ! un abbé chez sa maîtresse... En voilà bien une autre…

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22. Bombardement

Toute absorbée par sa lecture, Rinette n’entendit pas les grondements sourds qui faisaient trembler les vitres.

Affolée, Marguerite bondit de son lit : « Levez-vous, dépêchez vous, habillez-vous, c’est un bombardement… »

L’alerte n’ayant pas retenti, pourquoi s’affoler ? Marcel, arraché à son premier sommeil, tenta de calmer son épouse :

« Mais non, Marguerite, c’est le poêle qui ronfle… »

À peine avait-il fini sa phrase que les sirènes se mirent à hurler, les tirs de la D.C.A explosaient de partout et les faisceaux des projecteurs illuminaient le ciel à la recherche d’avions ennemis.

Pour Rinette cette alerte tombait bien mal. Elle aurait aimé connaître la suite de l’histoire. Qu’allaient-ils arriver à ces deux abbés en proie au stupre et à la fornication? Pour gagner quelques minutes, elle cria : « Oui, oui, Maman, J’arrive… »

Marguerite n’avait pas le temps d’attendre et tandis que Marcel cherchait son caleçon sur une chaise, elle sortit de force sa fille de son lit et la pria de s’habiller à la hâte.

Quelques minutes plus tard, tous trois quittaient l’école en courant pour se rendre dans la cave de l’immeuble voisin. La nuit était douce, le ciel plein d’étoiles et la rue Rouelle illuminée comme en plein soleil. Jusqu’alors Paris avait été épargné. La dernière alerte avait eu lieu plusieurs semaines auparavant. Elle avait duré à peine vingt minutes. Beaucoup de bruit pour rien.

Cette fois-ci, c’était sérieux. Les agents de la défense passive pressaient les gens vers les abris, tandis que les bombes commençaient à tomber au sud de Paris, du côté de Boulogne Billancourt.

Quand Marguerite et les siens arrivèrent en haut de la cave du 42, rue Rouelle, il leur fut impossible de descendre. Jamais autant de voisins ne s’étaient mis à l’abri que ce soir-là. Il ne restait que les dernières marches du petit escalier en colimaçon, mal éclairé et empestant le moisi. Bien heureux encore de pouvoir s’y installer !

Naturellement, Rinette avait emporté Les Humbles. Mais comment lire dans ce climat de promiscuité, de chaleur moite, de panique. Tout le monde parlait , les uns pleurnichaient, les autres étaient morts de peur, les troisièmes maudissaient les traîtres attaquants - Londres et de Gaulle - , les derniers reprochaient aux responsables, allemands et français, de n’avoir pas averti plus tôt les parisiens qu’une attaque aérienne était en marche. Par-dessus tout ce brouhaha, hurlaient les trois ou quatre bambins que les mères n’arrivaient pas à calmer.

Après s’être fait reconnaître par certains voisins, Marguerite s’en remit à Dieu, elle engagea sa fille à dire ses prières et tout particulièrement son acte de contrition . « On ne savait jamais quand la mort viendrait vous prendre ! » Ces paroles tombèrent sur Rinette comme un couperet. Jusqu’alors, les fins dernières de l’homme ne l’avaient guère concernée. Pour la première fois, elle se sentait vulnérable. Il suffisait qu’une bombe s’abatte sur l’immeuble et c’en serait fini d’elle. À son tour, elle implorait le ciel de la laisser vivre : « Mon Dieu, mon Dieu, j’ai peur… Ayez pitié de moi ! » Rinette aurait voulu que Luc soit auprès d’elle. Dans la cave du 38 rue de Lourmel, que faisait-il ? Que ressentait-il ? S’ils avaient été ensemble, ils se tiendraient par la main, il se moquerait peut-être d’elle, alors que près de lui elle se sentirait courageuse. Comme elle avait besoin de Luc dans un moment pareil ! Son FRÈRE, son indispensable FRÈRE.

L’alerte dura de 21h10 à 23h15 .

Ces deux heures furent très longues. Dans la cave, le bruit de fond infernal des tirs de la D.C.A, du grondement des avions et de l’éclatement des bombes au lointain était assourdi, mais, lors d’une détonation plus forte que les autres, les conversations cessaient et tous rentraient leur tête dans leurs épaules en se protégeant le visage de leur mains jointes.

Trois vagues successives de bombardiers anglais déversèrent 542 explosifs de 300 kilos chacun sur Boulogne-Billancourt, Villejuif, Le Pecq, Meudon faisant 400 morts, 250 blessés, 9.600 sinistrés. Plus de deux cents habitations, principalement des petits pavillons, furent rasées. Les usines Renault, cible principale, furent détruites à 40%. Le président Louis Renault avait refusé de fabriquer des armes de guerre pour l’Allemagne mais s’était engagé à fournir 13.000 camions par an à l’occupant et, cette nuit là, il réglait la facture. Malheureusement, il n’était pas seul, une population innocente en payait le prix.

Le signal de fin d’alerte ayant enfin retenti, les occupants de la cave se redressèrent en poussant un Ouf de soulagement. Rinette dut se joindre à Marguerite pour réciter ses actes de foi et d’espérance. Rassurée sur son compte, elle expédia les prières dans une totale indifférence . Elle avait repris ses distances vis-à-vis de Dieu.

On n’était pas encore remonté à l’air libre que déjà les discussions recommençaient. Pour les uns, souriant malgré leur fatigue, ce bombardement de la R.A.F. réveillait leurs espoirs en la Grande-Bretagne. Pour les autres, l’indignation était à son comble : les Anglais n’étaient que les fils d’une race de charognards, tuant de sang froid les Parisiens, leurs anciens alliés…

De retour chez elle, Rinette avait trop sommeil pour finir de lire son chapitre. Elle se coucha tout habillée. Demain serait un autre jour, on reparlerait alors de la guerre, des bombardements, de la mort, de la luxure des curés et de tout le reste. Pour l’instant, elle s’était endormie.

Au réveil, évanouie l’insouciance de l’enfant ! Rinette et ses amis avaient mûri. Non qu’ils aient renoncé à la soif de vivre, celle-ci s’était en quelque sorte intensifiée. Jusqu’alors la vie était évidente, elle devenait précieuse. Ils savaient dorénavant que la mort était là, présente, presque palpable. Si la nuit précédente, ils lui avaient échappé, elle pouvait les rattraper dans l’instant même… Il suffisait qu’ un avion passe dans le ciel, lâche son chargement et s’en était fini de leur belle jeunesse. Pour eux, jusqu’alors on mourait de maladie ou de vieillesse. Bombardement, massacre, tuerie n’étaient que des mots. Les parents leur avaient raconté la guerre de 1914, les combats aériens, Guynemer, la grosse Bertha. Ce n’était que des histoires dans l’Histoire, pas tout à fait comme celle de Jehanne d’Arc sur son bûcher, mais presque. Et voilà qu’à présent, ils étaient devenus les acteurs de la tragédie. Au même titre que les vieillards et les agonisants, face à la mort, ils étaient en première ligne.

Le choc avait été si fort, qu’aucun des jeunes ne savait comment en parler.

Les plus malins avaient beau crâner vis-à-vis des camarades : «  Cette nuit, tu as vu, ce n’était pas de la rigolade, un beau feu d’artifice ! », personne n’en menait large.

Colette raconta que son père, chef d’ilot, n’était pas descendu dans la cave dans le même temps qu’elle et sa mère. Toutes deux étaient très angoissées. Mais sa confidence en resta là. Pas mieux que les autres, elle ne savait exprimer sa peur. Luc, lui aussi, resta silencieux. Peut-être son baiser quotidien à Rinette fut-il plus appuyé, plus tendre que de coutume…

Pourtant dès le lendemain matin, les habitudes quotidiennes reprirent au lycée comme à l’école… On devait s’habituer à vivre sous la menace du danger. C’était tout.

Dès le 4 mars, un discours de Winston Churchill ne manqua pas de rappeler à ses anciens alliés qu’ils étaient en guerre. Les visites nocturnes de la R.A.F. furent très fréquentes, sans bombardement, certes, mais fort dérangeantes. Descendre toutes les nuits à la cave, c’était épuisant. On avait beau se féliciter de vivre une période riche de l’Histoire dont on se souviendrait dans les temps futurs, on finissait par en avoir par-dessus la tête de « payer le prix de la défaite ».

L’exaspération des Parisiens n’était pas de la faute du Maréchal. Il faisait tout son possible pour les apaiser. Ses discours, du miel, encourageaient le peuple français à se montrer patient et digne de ses souffrances. Quant au clergé, il prônait le Sacrifice Majuscule comme une grâce divine pour le rachat de tous les péchés.

Le dimanche suivant, le curé de Saint Jean-Baptiste de Grenelle monta en chaire pour lire un message de Monseigneur Suhard. L’ archevêque de Paris regrettait de tout cœur les deuils et les souffrances causés par le dernier bombardement et recommandait à Dieu les victimes, mais il ajoutait que c’était un mal, sinon nécessaire, du moins inévitable : conséquence de la guerre, en quelque sorte punition céleste.

Le prêtre n’avait pas fini sa lecture, qu’un jeune homme, assis dans les premiers rangs de la nef, se leva et traversa l’église, port droit, tête haute et se dirigea lentement vers la porte. À chaque pas, ses semelles de bois tapaient sur les dalles comme l’appel d’un tambour. Le curé arrêta son prêche, tous les yeux se tournèrent vers ce garçon. Regards d’étonnement, d’approbation, de reproche.

À peine fut-il sorti que Luc se pencha vers Rinette :

«  Ah …Il est courageux… Je devrais faire comme lui… »

Il resta sur place. Et l’office reprit son cours.

Les jours suivants, comme pour un entracte, les alertes cessèrent et ne reprirent que quelques semaines plus tard, lors des bombardements des usines de Poissy et de Gennevilliers.

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23. Apparition de Michel Lageste

Un malheur ne venant jamais seul, voici qu’une nouveau fléau s’abattit sur la France :une épidémie de typhoïde, diphtérie, tétanos, le trio infernal... Prévenant le pire, une loi exigeant la vaccination de tous les J1, J2, J3 7, fut inscrite au Journal Officiel .

Certains lycées parisiens étaient réquisitionnés pour la circonstance. Camille Sée n’en faisait pas partie et ses élèves étaient convoquées au lycée de garçons Janson de Sailly, rue de la Pompe dans le XVIème arrondissement. À l’annonce de cette nouvelle, Colette eut un grand sourire. Ce sourire correspondait à quoi se demanda Rinette. Le fait de se faire vacciner n’avait rien d’enchanteur.

«  Tu crois que c’est rigolo, toi, d’aller se faire piquer le bras ?

- Je vais t’expliquer répondit Colette avec un petit sourire entendu. Pierre Lacombe, le fils d’amis de mes parents a été invité dans une surprise party dimanche dernier, j’ai été autorisée à l’accompagner. J’ai rencontré un garçon extraordinaire, Michel Lagesse, avec lequel j’ai dansé toute la soirée. Il habite avenue d’Exelmans. Je ne pensais pas le revoir, mais comme il est élève en philo à Janson, peut être que je vais le rencontrer à nouveau. Tu comprends ? »

Rinette comprenait. Néanmoins, le souhait de sa petite camarade lui paraissait bien irréalisable. Jamais on ne permettrait aux élèves d’un lycée de filles de se mêler à des classes de garçons. Rinette avait raison.

Au jour dit, arrivées à Janson de Sailly , sous la tutelle de la surveillante générale,  les demoiselles furent dirigées vers un préau où se tenaient un médecin et une infirmière. Dans un second gymnase, de l’autre côté de la cour, des garçons ,de 15 à 18 ans, attendaient leur tour. Toute intriguée, Colette les regardait, tendant le cou, clignant les yeux derrière ses lunettes de myope. Au bout d’un moment, elle sourit et se calma. Rinette lui demanda à voix basse :

« Tu l’as vu, il est là ?

- Oui.. Tais-toi.. »

Une infirmière annonça : « À la suivante, à la suivante… ». L’une après l’autre, les filles relevaient leur manche et présentaient le haut d’un bras. En moins de trois-quarts d’heures, la séance était terminée. On pouvait repartir vers le métro. Rinette chercha Colette et ne la trouva plus… Comment avait-elle disparu ? Mystère ? S’il s’était agi d’élèves de 6ème, la surveillante aurait fait l’appel, elle se serait aperçue de l’absence de l’une d’entre elles… mais des adolescentes, elle leur faisait confiance. Les filles avaient tout intérêt à rentrer chez elles…

Dès le lendemain matin, Rinette n’eut de cesse de savoir ce qui s’était passé la veille. Elle se doutait bien que Colette avait disparu pour retrouver l’objet de ses pensées, mais ensuite ? Colette se montra à la fois fort discrète et heureuse de se confier. Michel, s’étant aperçu de sa présence, l’avait attendue au dehors du lycée, en retrait des autres garçons. Ils s’étaient dit bonjour, puis ils étaient partis tous les deux et avaient marché, marché, marché… Que s’étaient-ils raconté pendant leur promenade ? Pas de réponse, mais un sourire… un sourire beaucoup plus bavard que des paroles. Bref, lors de leur séparation, Colette et Michel avaient promis de s’écrire tous les jours .

Rinette devina que sa camarade ne serait plus jamais la même, elle avait son Secret. C’était peu de dire qu’elle était amoureuse. Elle était possédée par l’Amour, comme une héroïne de tragédie. Dorénavant, la vie avait pour elle un nom : MICHEL.

Michel et Colette
Michel et Colette

Entre les deux amies, un fossé semblait s’être creusé, Colette était passée de l’autre côté du fleuve. Au début, Rinette était sceptique. Sa camarade jusqu’alors n’avait rien d’une fofolle. Elle ne s’emballait pas à la moindre occasion… Elle était plutôt raisonnable, elle avait les pieds bien sur terre. Trop même. Elle était parfois énervante quand elle se moquait des emballements de Rinette pour le Théâtre ou qu’elle jugeait Luc totalement farfelu. Être éprise à ce point-là, sur la scène d’un théâtre, ce serait un sujet merveilleux, romantique en diable, mais, dans la réalité, l’aventure semblait quelque peu excessive. Michel n’était pas un unique centre d’intérêt dans la vie, il y avait tant d’autres choses… Colette paraissait avoir tout oublié. Rinette se confia à Luc. Il avait été lui aussi invité à la fameuse surprise partie, il connaissait donc le garçon en question. Il le trouvait très sympathique et se sentait tout prêt à lui donner son amitié. Mais Luc aimait tout le monde à priori… alors…

«  Un coup de foudre, ça existe, tu sais Rinette ! L’important c’est qu’il l’aime, lui…

- Et s’il ne l’aimait pas ?…Elle serait très malheureuse… !

- On verra bien…

- Ce n’est pas le moment de la laisser tomber .Mais c’est peut-être nous qu’elle va laisser tomber..

- Pourquoi ? Il n’y a pas de raison… »

En fait Colette ne laissa pas tomber Rinette. Elles continuèrent à aller et à revenir ensemble du lycée, mais dorénavant, quels que fussent les sujets de leurs conversations, Colette finissait toujours par en revenir à son bien-aimé. Rinette l’écoutait comme si sa camarade lui récitait des poèmes d’amour. Elle avait pris goût à ses confidences, elle en aurait même redemandé.

Loin de s’être estompée, comme on aurait pu le craindre, l’amitié des deux filles s’était en quelque sorte accrue, renforcée. L’une était devenue la complice de l’autre, et vivait par procuration la passion de son amie .

En ce mois d’avril 1942, les deux adolescentes s’étaient colletées à la Mort et à l’Amour.

Elles avaient grandi.

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24. Déceptions

Six mois étant passés, les professeurs et les élèves du lycée avaient appris à se connaître. Des liens relationnels s’étaient établis entre elles. Après Melle Dumont en littérature, c’était au tour de Mme Ozouf d’intéresser sa classe. Un vaste programme, allant de la Révolution Française à la chute de Napoléon III, s’offrait à elle. Elle demandait à ses élèves non seulement de s’attacher aux évènements, mais aux acteurs de ces évènements. Elle souhaitait ressusciter les hommes du passé. Ils avaient vécu. Il fallait les considérer non comme des personnages fictifs, imaginaires, mais comme des êtres de chair soumis à leurs propres destinées. Il ne suffisait pas, disait-elle, de lire et d’apprendre le Mallet-Isaac par cœur, il fallait, grâce à de la documentation, à des ouvrages spécialisés, fouiller le passé, le découvrir, enrichir ses acquis, en un mot compléter par soi-même les connaissances purement scolaires. Pour conclure son propos, Mme Ozouf demanda aux élèves, à celles qui s’en sentaient capables, de rédiger un rapport sur une de leurs lectures relatives à la période révolutionnaire. Rinette souscrivit tout de suite à sa demande.

Il se trouvait qu’un volume sur l’Histoire de Paris avait été offert à Marguerite. Rentrée chez elle, Rinette ne perdit pas de temps et se jeta sur le chapitre concernant la Révolution. Ignorant l’identité de certains personnages dont il était fait mention, elle alla chercher les gros dictionnaires Larousse qui dataient du temps où Marguerite était pensionnaire. Elle se sentit alors une âme d’historienne. Elle faisait un travail sérieux. Elle prenait des notes. Il n’était pas question de la déranger.

Dans l’ouvrage, les évènements, les faits se succédaient, plus passionnants les uns que les autres, encore que la période fût assez complexe et qu’en suivre le fil n’était pas chose simple.

Parmi toutes les anecdotes, Rinette choisit de raconter celle qui lui parut la plus croustillante : il s’agissait d’un certain Hébert, procureur de la Convention, membre du club des Cordeliers, fondateur d’un journal satirique Le Père Duchène, qui avait organisé chez lui une réunion de chefs révolutionnaires. Au cours de la discussion, il s’était énervé contre un certain Brissot, appartenant au clan des Girondins, un opposant donc. Le ton étant monté, les deux hommes s’insultèrent et Hébert, au comble de la fureur, attrapa Brissot par le fond de sa culotte et le défenestra.

Voilà qui était une exclusivité ! Les autre filles apparemment ne connaissaient pas cette histoire.

Rinette était assez contente d’elle lorsqu’elle rendit sa copie .

La semaine suivante, Mme Ozouf commenta les quelques devoirs qui lui avaient été soumis. Sûre de son succès, Rinette attendait avec impatience qu’arrive son tour. Bientôt, Mme Ozouf se tourna vers elle, l’œil sévère :

« J’ai gardé pour la fin, votre copie . Je voudrais que vous compreniez qu’il n’est pas question de plaisanter. Il vaut mieux ne rien écrire que d’imaginer je ne sais quoi. L’histoire est une science précise, et mérite qu’on s’y attache sérieusement… Faire rire ses camarades de classe n’est pas le but recherché…

- Mais Madame… mais Madame, Rinette, bouleversée, en bafouillait… J’ai lu un ouvrage sur l'Histoire de Paris, Madame ,je vous assure… Je peux vous apporter le livre.

- Très bien. Apportez-le moi, la semaine prochaine… »

Rinette reprit du poil de bête : « Elle va voir, Mme Ozouf… Je vais lui donner la preuve de ce que j’avance. Elle n’a pas lu tous les ouvrages sur la Révolution , c’est tout ! »

Quand l’après-midi, Rinette s’empressa de raconter la scène à Philippe, il éclata de rire. « Avec ma mère, tu n’as aucune chance. Elle connaît tout en Histoire… Et elle n’est pas facile. Elle a toujours raison ! »

Rinette ne se découragea pas. Le mercredi suivant, l’énorme volume n’entrant pas dans son cartable, elle dut le transbahuter à bout de bras de chez elle au lycée. Avant le cours, elle posa l’objet à décharge sur le bureau du professeur. Quand Mme Ozouf arriva, elle regarda le livre en secouant la tête et s’adressant à Rinette : « C’est vous qui avez apporté ce livre ? Je comprends. C’est un très mauvais ouvrage, dont l’auteur n’est reconnu par aucun historien. Je profite de cet incident pour vous recommander, à toutes, de vérifier vos sources. (À Rinette)  Je veux bien reconnaitre que votre bonne foi a été prise en défaut et je ne noterai pas votre copie. Mais ne recommencez pas... Il y a suffisamment d’écrivains sérieux et dignes de foi pour ne pas vous égarer. Si vous avez des doutes, demandez-moi. Je suis là pour vous conseiller. »

Rinette était abasourdie. Comment pouvait-on imaginer qu’un bonhomme se permette d’écrire un livre sans savoir de quoi il parlait. C’était de l’imposture.

Elle était encore sous le choc quand elle arriva chez Luc. Philippe était là comme à l'accoutumée :

« Alors, tu as bluffé ma mère ? »

Et Rinette de raconter sa mésaventure et Philippe de lui expliquer :

« Chez moi, c’est une Faculté d’Histoire en second, mon père est professeur, ma mère est professeur, mon oncle est professeur,- celui-là il a d’autres occupations, pour le moment, mais de cela je ne t’en parlerai pas, moi-même je ne sais pas trop ce qu’il fait 8 -. Mes parents prétendent qu’actuellement la censure ne s’applique qu’envers les ouvrages qui ne sont pas dans la ligne de l’État Français. Pour le reste, si on a de l’argent, on édite ce qu’on veut à condition de connaître un intermédiaire qui fournit du papier malgré les restrictions. Crois bien que ma famille le déplore ».

Rinette n’était pas calmée pour autant. Elle se sentait abominablement bernée. Pour elle, jusqu’alors, la chose imprimée était digne de foi. Belle déception !

Malheureusement elle n’en avait pas fini avec les déboires. Une nouvelle désillusion plus grave encore attendait la malheureuse.

Rinette n’était pas ambitieuse. Elle aimait travailler les matières qui la séduisaient… pour le plaisir. Découvrir, apprendre, très bien ! Mais briguer les premières places, gagner des prix en fin d’année ne l’intéressait pas. Elle n’enviait pas le titre de Bonne Elève. Néanmoins, elle était dévorée par un désir impérieux, un espoir secret : ÊTRE PRÉSENTÉE AU CONCOURS GÉNÉRALE DE FRANÇAIS. Étant donné ses connaissances littéraires, acquises au cours des représentations du Théâtre Français, elle se sentait digne d’assumer l’honneur de se frotter à l’élite.

Les conditions d’ inscription étaient simples. Chaque lycée présentait une élève de Première, celle qui avait obtenu les plus hautes notes aux compositions après addition des résultats du premier et du second trimestres. Avec la meilleure copie en novembre, Rinette avait toutes ses chances. Il s’agissait de remporter la palme lors de la composition d’avril.

Au jour venu, prenant connaissance du sujet, Rinette aurait sauté de joie, si elle avait osé. Il s’agissait de disserter sur un sonnet écrit à la gloire de Molière par le poète Henri de Régnier. Que du théâtre ! Que du théâtre !

Le valet qui friponne et le tuteur qui peste

Le pédant, le marquis, le sot et le barbon

L’apothicaire, le fâcheux, tout lui fut bon

De l’esclave rustique au Jupiter céleste


L’intrigue et l’imbroglio, la gambade et le geste

La mascarade, la seringue et le bâton

Jusqu’au Turc obèse au turban de coton

Et le sac de Scapin et les rubans d’Alceste


Mais, farce à la chandelle ou haute comédie

De tout ce qu’inventa sa verve, son génie

En a fait de la vie et de la vérité.


Et c’est pourquoi ces yeux, ce front et cette bouche

Reçurent le baiser de l’immortalité

Qui, d’abord, avaient pris leçon de Scaramouche


Les élèves avaient trois heures devant elles avant de rendre leur copie. Rinette n’attendit pas une seconde et se lança à plume éperdue dans toutes sortes de considérations sur Maître Jacques, Arnolphe, Oronte, Trissotin, Géronte, Purgon, Alcide, Pierrot, Psyché, Sganarelle, Nicole, Diafoirus, Scapin, Covielle… Malheureusement les heures parurent trop brèves et la sonnerie de midi annonça la fin de l’épreuve avant même qu’elle n’ait pu se pencher sur la souffrance d’Alceste… Et, il restait encore à traiter les tercets ! Pitié, encore quelques secondes… Impitoyable, Melle Dumont arracha à son élève ses quatre pages , écrites à la va-vite et noircies fiévreusement.

C’en était fini du Concours Général. Rinette s’en sortit avec une treizième place, et une petite moyenne. Piètre résultat qui ne dépendait que d’elle. Non seulement son devoir était inachevé mais, pire, elle n’avait pas compris le sujet. On ne lui avait pas demandé d’analyser le sonnet, de faire montre de ses connaissances, mais d’expliquer les intentions de l’auteur du poème, comment « Celui-ci avait réussi, dans le cadre étroit d’un sonnet, à rappeler la variété des personnages de Molière, le grand nombre de ses procédés comiques, les qualité de ses comédies et les raisons de son immortalité ».

À vouloir étaler sa science, sans réfléchir une seconde, Rinette s’était complètement fourvoyée…

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25. Création de la Fête des Mères

Au retour des vacances de Pâques, on apprit que le gouvernement de Vichy venait de décréter un nouveau jour de Fête en faveur des mères française. Les élèves des écoles et des lycées devaient y participer. Un mois et demi avant la date de la représentation, le professeur de gymnastique choisit huit élèves de 1ère, - les deux classes confondues - pour exécuter un ballet intitulé Promenade Romantique. Colette et Rinette furent désignées… toutes les deux… L’une sans l’autre, le plaisir aurait été gâché!

La seconde partie du spectacle était consacrée à l’adaptation de l’ouvrage d’un auteur du programme. Melle Dumont désigna Rinette et lui confia le soin de choisir, de monter une pièce de circonstance et de la jouer. Rinette était ravie. L’important était de découvrir un texte signé du cher Musset, - texte à la gloire de la Mère - Mission quasiment impossible ! Un court récit, intitulé :  Les Deux Maitresses tiré des Contes et Nouvelles pouvait à la rigueur faire l’affaire. Une mère apparaissait au dernier paragraphe. Elle s’efforçait de trouver quelques mots d’apaisement à un chagrin d’amour de son malheureux fils. Devant le peu de matière, Rinette se mit à triturer l’histoire : Valentin, un jeune homme, désœuvré et volage, était tombé amoureux de deux jeunes beautés qui se ressemblaient : l’une était riche, altière, spirituelle, l’autre était pauvre, tendre, craintive. Le galant allait de l’une à l’autre sans se décider, jusqu’au jour où la vérité se faisant jour, les deux maitresses, se croyant l’une et l’autre bafouées, l’abandonnèrent… Rinette reprit une partie des dialogues du récit. Mais comment faire passer ces phrases frisant l’immoralité : « En quoi suis-je coupable d’aimer deux femmes, si chacune mérite qu’on l’aime ? » ou « Pourquoi ne pourrais-je rendre l’une heureuse en faisant le malheur de l’autre ? »  ou encore : « J’aurais plutôt le courage de les perdre ensemble que celui de choisir entre elles ! »

Rinette comprenait les sentiments de Musset et les approuvait. Si, en son temps, le doux poète l’avait simplement remarquée, trop heureuse, elle aurait partagé son amour avec dix autres maîtresses... Mais la directrice du lycée, les professeurs, sa propre mère et les parents des autres élèves, comment allaient-ils recevoir de pareilles déclarations libertines ? Le mieux était de supprimer ces répliques.  À force de coupures, il ne restait pas grand chose du texte initial. Sans complexe, ni scrupule, Rinette ajouta sa prose à celle d’Alfred de Musset. Dans la nouvelle, les paroles consolatrices de la mère se bornaient en ces seules phrases : « Mon enfant, je vous ai vu si triste ce matin. Qu’avez-vous ? Puis-je vous aider ? Avez-vous besoin de quelque argent ? Si je ne puis vous rendre service, ne puis-je au moins savoir vos chagrins et tenter de vous consoler ? ». Et c’était le mot : FIN. Il fallait donc délayer. Rinette ajouta un laïus de son cru. Elle s’étendit sur les immenses trésors de bonté, de dévouement, de don de soi de la mère pour son enfant. En retour, celui-ci devait chérir de tout son cœur celle qui lui avait donné la vie… Les superlatifs intenses, infinis, ineffables, innombrables ne faisaient pas peur au co-auteur du poète. Rinette y allait de toute son imagination.

Le rôle de la Mère fut interprété par Françoise. Rinette aurait aimé le confier à Colette. Mais celle-ci était prise ailleurs. L’Amour ? Elle le vivait, elle ne le récitait pas.… Elle n’aurait jamais assisté aux répétitions, elle aurait profité de l’occasion pour rencontrer Michel… évidemment.

Dans l’espoir d’améliorer la sauce, la metteuse en scène profita des dons de pianiste de sa camarade Jeannine Thierry et lui fit jouer, dans les silences, des passages de L’invitation à la Valse. L’ambiance, pensait-elle, serait ainsi plus enveloppante, plus romantique…

Au jour dit, texte et musique compris, l’acte dura en tout vingt minutes, pas plus. Le succès fut mitigé. Les séances récréatives, bien gentillettes, certes, ne séduisaient pas grand monde, pas même les parents des vedettes. Le seul bénéfice que Rinette retira de cette aventure fut d’avoir attiré l’attention de Mme la Directrice.

La Fête des Mères
La 1ère Fête des Mères

Absorbée par sa mission théâtrale, Rinette avait délaissé Luc. Elle en avait conscience mais par une curieuse circonstance, elle n’eut pas à se le reprocher. Son frère lui annonça que, les deux jeudis suivants, il ne la verrait pas. Il était pris ailleurs…. Il était temps pour lui et pour Philippe Ozouf, de connaître et d’entrer dans la vie secrète des hommes pour devenir un Homme. Or, il n’était pas question pour une fille de partager des découvertes purement masculines.

« Ça veut dire quoi, les découvertes masculines ?

- Ça veut dire que cela ne regarde pas les demoiselles… »

Dans un éclair de lucidité, grâce à ses lectures, Rinette croyait avoir deviné :

«  Vous irez dans une maison close, voir des filles de joies, des péripatéticiennes, comme les appelle le père de Colette ?

- … Oui, …mais on va aussi essayer autre chose…

- Mais quoi ? L’opium ?

- Non, pas l’opium…. On ne sait pas où en trouver… Pour cela, on verra plus tard. Il s’agit d’autre chose… entre … garçons… que je ne peux pas t’expliquer... Tu ne comprendrais pas... Tu ne sais même pas que cela existe... Tu ne dis rien à personne... Personne n’est au courant... J’ai ta parole de sœur... ?

- Oui, oui, je te promets...

- De toute façon on se retrouvera à la maison, dans quinze jours. D’ici là j’irai te chercher au lycée... ».

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26. Surprise-Party

Survint alors un événement de première grandeur : Colette allait avoir dix-sept ans.

Un matin de début mai, elle arriva toute heureuse au lycée. Ses parents avaient accepté que soit organisée une surprise-party pour son anniversaire. Ses grands parents maternels, Mr et Mme Sidoine, lui prêtaient leur appartement, avenue de la Motte-Piquet. Colette pourrait ainsi une quinzaine d’amis, filles et garçons.

La réjouissance aurait lieu le dimanche suivant de 6h à 11h du soir, heure du couvre-feu. Naturellement Rinette était la première invitée.

Pour elle le problème de la permission parentale se posait.

Elle profita d’un moment où Marcel et Marguerite se trouvaient dans la même pièce pour lancer à la cantonade : « Dimanche prochain, je suis invitée par les parents de Colette pour célébrer ses dix-sept ans... » Apparemment, l’information tombait à plat et ne suscitait pas de réponse. Il fallait préciser : « … Oui, alors la fête commencera à 6 h du soir. Je serai rentrée à 10 heures et demi... »

Annoncer le retour une demi-heure plus tôt que le couvre-feu, paraissait adroit. Mais non ! Marguerite se retourna , furieuse, vers sa fille : «  Qu’est -ce que cette histoire, tu ne vas pas te mettre à sortir la nuit en temps d’alerte, je te le défends bien ! ». Marcel, pour ne être en reste, renchérit : « Tes grandes sœurs ne sont jamais sorties le soir avant d’être majeures et de travailler... Et pour toi ce devrait être la même chose ». De quoi se mêlait-il ? Marguerite monta sur ses grands chevaux : « Ses sœurs n’ont rien à voir là-dedans…Il n’y a aucune comparaison... »

La conversation bifurquait. Rinette se faisait toute petite. Elle sentait le vent tourner. Bientôt on en viendrait aux griefs familiaux et puis, et puis, on verrait bien…

En effet , au bout de quelques minutes, Marguerite se tourna vers sa fille. Et sur un ton qui ne demandait pas de réplique : « Tu iras à cette soirée, mais tu rentreras à 9 heures, sinon j’irai te chercher … »

La victoire ne méritait pas que l’on pavoise, mais Rinette s’en contenta. Et dès le lendemain, elle en fit part à Colette.

À partir de cette minute, rien ne comptait plus que l’Anniversaire.

Belle occasion pour Rinette de faire la connaissance de Michel et de Georges, le fameux frère de lait dont Colette lui parlait souvent :

« C’est un garçon très, très bien , tu verras, C’est un passionné, comme toi. Tu aimes le théâtre, lui c’est la médecine , mieux , la chirurgie…

- Comme Jean ? » demanda Rinette (alors elle disait Jean, Luc étant réservé pour l’intimité)

- Non, non, Jean croit qu’il aime la médecine, mais il se monte la tête en lisant trop de romans. Georges est tout à fait différent. Il veut devenir chirurgien depuis qu’il a dix ans. Il n’a pas encore son bachot et ne lit que des livres de médecine. C’est le contraire d’un fou. Il est sérieux, travailleur… Tu vas le trouver extraordinaire, j’en suis sûre… Je lui ai parlé de toi…Vous allez vous entendre…parfaitement. »

Rinette, la médecine !!! Elle supportait les discours de Luc à ce sujet pour lui faire plaisir, mais elle préférait qu’il lui parle d’autre chose. D’ailleurs depuis quelque temps, plus précisément depuis qu’il fréquentait Philippe Ozouf, Luc se préoccupait davantage de l’actualité que de son avenir lointain. Sans être des adeptes déclarés de la Résistance, les deux camarades avaient tendance à en prendre le parti. Leur attitude ne déplaisait pas à Rinette, au contraire, elle aimait assez ce comportement anti-conventionnel, sans en comprendre très bien les raisons. Pour elle, il s’agissait en quelque sorte d’une mutinerie face à un gouvernement autoritaire . Elle n’avait qu’une peur, c’est que Luc ne se laisse entraîner à faire n’importe quoi, comme ce jour où, lors d’une courte absence du professeur de math, un élève de la classe, plus audacieux que les autres, se leva et lança sa gomme contre le portrait du Maréchal, accroché au mur. Tout de suite, un deuxième garçon, puis un troisième, un quatrième renouvelèrent l’attaque. Luc trouva la blague très drôle et, à son tour, bombarda la photo. Malheureusement la ficelle qui retenait le cadre céda et celui-ci se cassa en tombant. À cet instant précis, le professeur rentra en classe. Pris sur le fait, Luc fut mis à porte du lycée Buffon pour trois jours. Se montrer insoumis, dans ces conditions c’était risquer beaucoup pour pas grand-chose.

Après une semaine qui n’en finissait plus, arriva enfin le fameux dimanche du 14 mai, jour de l’anniversaire.

Bien obligée d’assister au sempiternel déjeuner familial, comme d’habitude, Rinette se dépêcha d’en finir pour monter dans sa chambre. De longues heures la séparaient de son départ vers l’avenue de La Motte-Picquet. Elle ne savait comment utiliser son temps. Elle prenait un livre, elle lisait trois lignes qu’elle ne comprenait pas, refermait le livre le laissait traîner  par terre ; elle se peignait mais plus elle passait son peigne dans ses frisures artificielles plus ses cheveux s’aplatissaient ; elle se lavait les mains, elle en se coupait les ongles, ses gestes étaient nerveux et maladroits, ses petits ciseaux dérapaient et lui attaquaient les lunules. Bientôt, elle sortit de la penderie sa robe des dimanches de printemps, jaune d’or, froncée à la taille. Elle la plaça délicatement sur le dossier d’une chaise. Alors ne trouvant plus rien à faire, elle se mit à marcher puis à s’asseoir, puis à remarcher sans but.

Elle aurait aimé aller chercher Luc, ils seraient partis tous les deux à la fête, mais il avait été réquisitionné par Colette pour aider à pousser les meubles, à placer les chaises, à préparer le buffet : une salle de bal ne s’improvise pas…

Enfin cinq heures et demi arriva et Rinette, après un dernier coup d’œil au miroir, descendit, retrouva sa famille, la salua en bloc et, sans écouter les recommandations de Marguerite, s’en fut.

Il faisait très beau, Rinette se hâtait. Vite, vite… l’avenue de la Motte-Picquet !

Tout à coup, sans savoir pourquoi, elle se mit à craindre d’arriver trop tôt, de débarquer la première. Peu à peu, elle fut prise de panique. Parmi les convives de Colette, qu’elle ne connaissait pas, Michel, Georges et d’autres…. y aurait-il au moins un garçon qui s’occuperait d’elle, qui la ferait danser ? Ou resterait-elle toute seule dans un coin ? Elle se sentait maigre, disgracieuse, et maladroite. En fait, elle était très complexée, de par la faute de Luc. Quand, chez lui, le jeudi après-midi, après avoir mis un disque sur son phono, il la prenait par la taille, il ne manquait jamais de la rabrouer :

« Laisse-toi aller, ne sois pas raide, écoute la musique…

- Je ne sais pas comment mettre mes pieds.

- Mais ce n’est pas la polka. Suis - moi en rythme. Laisse-toi aller, je t’en prie ! On dirait une bûche que j’ai dans les bras. C’est ton cavalier qui te conduit, tu le suis en cadence… »

C’était bien joli un cavalier qui menait la danse, mais savait-elle à l’avance ce qu’il allait faire, ce cavalier, de ses jambes ? Et si elle, Rinette avait envie de danser autrement ? Aujourd’hui n’allait-elle pas paraître trop godiche ? Alors en plein affolement, elle avait envie de s’en retourner, et pourtant elle allait de l’avant…

Arrivée au bas du 51 de l’avenue de la Motte-Picquet, l’heure n’était plus à l’hésitation. Pour Rinette, il n’était pas question de repartir, elle poussa donc la lourde porte entra, s’arrêta devant la loge de la concierge pour vérifier sur la liste des locataires que Mr et Mme Sidoine habitaient bien au 3ème étage face. Depuis 1940, l’ascenseur, comme tous les autres, était hors service. Il fallait donc monter les escaliers à pied. Rinette sentait des gouttes de sueur perler sur son front et ses mains devenir moites. Mais, courageusement, elle entreprit son ascension. Arrivée au 2ème, elle entendit un air de musique lointain qui s’amplifiait au fur et à mesure qu’elle grimpait les marches. Elle tendit l’oreille. C’était une musique insolite, syncopée, vibrante, rythmée quoique mélodieuse, interprétée par un instrument plus sonore et plus percutant que le piano. Un chant sans parole qui vous prenait au ventre. Il s’agissait d’un saxophone, Rinette l’apprendrait plus tard. Pour l’instant, elle s’arrêta sur le palier , écouta jusqu’à la fin du morceau, puis elle sonna.

Ce fut Luc, qui ouvrit . Il paraissait très excité. Ses prunelles noires riboulaient à la vitesse de l’éclair, il s’écria : « Voilà ma biquette. Tu vas bien ma biquette ?… »

Il prit alors Rinette dans ses bras, la souleva de terre, la fit tourner, tandis qu’un autre disque plus vif et plus scandé que le précédent leur donnait la cadence.

« Tu entends, c’est Begin the beguin : Tra la la la, tra la la la lère, tra la la la, tra la la la lère, tra la la la, the béguin. Allez, viens, je vais te présenter… à tous ces gens qui ne tu ne connais pas

- Je vais d’abord dire bonjour à Colettetu permets ? »

Luc et Rinette se firent un passage parmi les danseurs pour retrouver la reine de la fête. Elle swinguait dans les bras d’un grand garçon très mince, aux cheveux châtain clair, légèrement ondulés, tombant sur la nuque. Il portait un uniforme à la zazou : veste longue, aux épaules carrées, de tissu anglais à carreaux, pantalon court et étriqué du bas, chemise blanche au petit col sous lequel était passé une étroite cravate noire dont le nœud était retenu aux deux bords par une petite barrette en or. C’était bien le Michel que Rinette avait entrevu au lycée Janson de Sailly. Colette était transfigurée. Ses yeux bleu-azur dans les yeux gris-bleu de Michel, elle avait quitté ce monde. Pour l’occasion, Mme Lidelle, la couturière du quartier, lui avait fait une robe de taffetas bleu, au corsage ajusté sur lequel elle avait posé un grand col blanc de dentelle ancienne offert par sa grand-mère Stoll. Elle était magnifique. Elle daigna tourner sa tête blonde vers Rinette, lui adressa un petit sourire et replongea dans son extase, entre les bras de Michel.

Sans perdre une seconde, Luc entreprit ses présentations : Jean Cagnard, un petit brun plein de nerfs qui dansait avec une demoiselle inconnue , par lui amenée, un grand blond athlétique, au visage ouvert et tout souriant, Roger Thomas, il tentait d’inculquer les premiers pas de swing à Micheline, l’aînée des sœurs Cavaillet et enfin le fameux Georges Lemoine. Alors que Jean Cagnard et Roger Thomas s’étaient travestis en simili-zazous, Georges se présentait comme un jeune homme de la bonne société : costume bleu marine, chemise blanche, cravate, chaussures noires luisantes de cirage. C’était un garçon de taille moyenne, 1m69, ni gras, ni maigre, au visage arrondi, au teint ivoire très clair, des pupilles noires dans des larges yeux que cachaient les grosses lunettes de myope, les cheveux plats, gominés, plaqués en arrière. Il se montra très avenant avec, toutefois, une certaine réserve. Sûr, Colette lui avait parlé de sa camarade Rinette, avec beaucoup de sympathie.

Luc, qui en avait sans doute assez de faire le maître de maison et qui avait repéré une fille vive et sautillante, les abandonna : « Amusez-vous bien les enfants ! »

Georges et Rinette se regardèrent en souriant, un peu gênés. Ils ne s’étaient jamais vus mais ils se connaissaient par ouï-dire. Le premier, Georges prit l’ initiative de l’entretien. Il conduisit Rinette auprès du buffet. Il lui offrit le choix : un verre de limonade ou de jus de raisin à la saccharine ? L’un ou l’autre, Rinette n’avait pas de préférence. Sur la table, il y avait dans une assiette une vingtaine de biscuits du Maréchal, fruits d’une ponction faite subrepticement, par Rinette, dans les réserves de l’école de sa mère. Trônait, aux milieu des agapes de guerre, un superbe gâteau d’anniversaire aux dix-sept bougies. Georges annonça fièrement : « C’est ma mère qui l’a fait avec les moyens du bord, yoghourt et poudre d’oeuf ». Rinette ne pouvait que s’extasier. Une fois désaltérés, il fallait bien que les deux jeunes gens se décident à aller plus loin.

« Voulez-vous danser ? » proposa Georges.

- Je danse mal, je n’ai pas de rythme , comme me le dit Jean.

- Je ne suis pas, moi non plus, un excellent danseur, mais je prends des cours . »

En effet, si Rinette manquait de cadence, Georges dansait avec application. Il tenait sa cavalière à distance et regardait au loin par-dessus sa tête. Rinette s’appliquait, mais contrairement à ce que lui avait enseigné Jean-Luc, elle ne sentait pas du tout la mesure.

Le morceau terminé, Georges se dirigea vers les chaises. Il fit asseoir Rinette et se mit à parler de lui. Il lui vanta la médecine comme le plus beau métier au monde puis se rappelant que sa compagne était une passionnée de théâtre, il lui annonça que lui-même aimait l’Opéra au point de prendre des leçons de chant pour développer ses dons de baryton. Là, Rinette était éblouie. Colette ne lui avait pas révélé cet aspect de son frère de lait. Un chanteur d’Opéra, ce n’était pas rien.

La conversation fut interrompue par l’arrivée de Jean Masson, un cousin de Michel, un gros et grand garçon, jovial qui n’écoutait personne et faisait rire tout le monde.

Il s’approcha du couple Georges-Rinette, il prit cette dernière dans ses bras et la fit danser à son rythme à lui. Elle n’eut pas le temps de réfléchir à ses pieds, elle ne touchait pas terre, entrainée par ce géant. Tout le monde applaudissait en riant.

Ensuite ce fut la cérémonie du gâteau, les vœux, les embrassades… le long baiser de Michel dans le cou de Colette…

Tout à coup, Rinette eut un moment d’angoisse : quelle heure était-il ? Elle avait tout juste le temps de quitter la fête si elle ne voulait pas voir arriver sa mère comme l’ange du Jugement dernier. À ce moment, Luc passa à proximité, elle lui tapa sur l’épaule et lui murmura :

« Je m’en vais…

- Tu es folle, on s’amuse ? Non ?… Ne me dis pas que c’est à cause de ta mère… Oublie-la une fois pour toutes… Oh, là, là… Je ne te laisse pas partir… Écoute ça … Écoute ça…»

Alors The Congo Conga , un disque très jazz commençait à tourner sur le phono. Sans se soucier de Michel, Luc attrapa Colette par le bras et l’entraîna dans un swing déchainé. Tous les convives s’arrêtèrent pour faire cercle autour d’eux.

Rinette profita de ce mouvement de foule pour disparaître en catimini.

Une fois dans la rue, elle respira, le danger maternel était écarté… Elle serait morte de honte, si devant ses camarades, sa mère était apparue… Alors qu’elle avait passé une très, très bonne soirée… Une belle nuit s’annonçait. La vie était captivante. Rinette se prit à penser à Georges. Il l’étonnait, elle l’admirait, elle n’avait pas l’habitude qu’un garçon de son âge soit aussi sérieux. Elle ne savait pas quand elle le reverrait… elle en éprouvait une certaine impatience.

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27. Angoisse

À quelque temps de là, il ne fut plus question ni de fête, ni de Georges, ni de rien.

En pleine nuit, Luc fut pris d’une très violente fièvre avec coma et paralysie.

Sept ans auparavant une attaque analogue avait cloué au lit le futur petit Premier Communiant. Pendant une dizaine de jours, l’enfant fut considéré comme perdu. Les médecins, appelés à son chevet, n’y comprenaient rien. Puis un matin la fièvre tomba d’un coup et Luc se releva comme après une bonne nuit, aussi espiègle et turbulent qu’auparavant.

En tous points, cette nouvelle crise ressemblait à la précédente. Luc, le visage ruisselant de sueur, les yeux fermés, la bouche baveuse, le corps immobile et apparemment insensible, gisait sur son lit. Le médecin de famille avait appelé un patron de l’hôpital des Enfants malades. Ce dernier convoqua un spécialiste des maladies nerveuses. Tous les trois se montrèrent impuissants. Leur seul dictat était d’interdire les visites car ils ne savaient pas si leur patient était contagieux.

Le père de Luc vint à l’école prévenir Marguerite.

On était à trois semaines des épreuves écrites du baccalauréat. Pour Rinette, la réussite à l’examen n’avait plus aucune importance. Elle était anéantie. Comment un malheur pareil pouvait-il exister ? Luc, son Luc, son petit frère pouvait mourir… Il ne se moquerait plus jamais d’elle. Chaque jour, elle passait devant la porte du 38 rue de Lourmel… porte irrémédiablement fermée… Elle avait mal…

Colette s’affola, elle aussi. Les deux filles se demandaient comment avoir des nouvelles. Rester dans l’incertitude paraissait au-dessus de leurs forces . Devant leur désarroi, M.Stoll proposa de téléphoner à la mère de Luc. Quels que soient son inquiétude et son chagrin, cette dernière ne pouvait abandonner son poste aux usines Ford où l’ on pouvait donc la joindre tous les jours, aux heures de bureau.

Trop inquiète, par la grave maladie de Luc, Rinette ne s’ intéressait à rien d’autre. C’est à peine si, au matin du 6 juin, elle remarqua, sur la veste de toile d’une des élèves de l’autre classe de 1ére, un morceau de tissu jaune de la forme d’une étoile à six branches, au milieu duquel était inscrit le mot JUIF en caractère gothique. Toute la classe était en ébullition. Certaines élèves entouraient la malheureuse, la prenaient par le bras et l’assuraient que rien désormais ne serait changé : « Ne t’en fais pas ! On restera ton amie… ». D’autres filles, moins nombreuses, gardaient leurs distances : « C’est une Juive…, c’est une Juive… On n’y peut rien ! Tant pis pour elle ! » Rinette ne sut pas trouver les mots qu’il aurait fallu pour rassurer sa compagne. Pour elle, la notion de guerre, de Juifs, de bombardements, de combats, de ressortissants anglais, de Pétain, d’Hitler, flottait dans un lointain dérisoire. Seule n’avait d’importance que la survie de son frère chéri.

Colette était pieuse, elle encouragea son amie à prier pour la guérison de Luc.

Rinette, ne sachant à quoi se raccrocher, retrouva la foi et l’espérance de sa petite enfance. Chaque jour elle passait à la chapelle de la rue Fondary , implorant le Seigneur tout puissant. Elle mettait des cierges à la Sainte Vierge, à Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Cette dévotion subite la rassérénait un peu. Elle finissait par croire au miracle.

Et le miracle vint.

Un matin , après dix jours de coma, Jean-Luc se réveilla : 36° 8. Certes, il était faible. Lorsqu’il voulut se lever, la tête lui tourna et il retomba sur son lit, mais le soir il était tout guilleret et demandait à voir ses amis. Les médecins ne purent que constater la guérison sans jamais s’expliquer le pourquoi de la maladie.

Le bonheur était revenu. Luc comme les autres pourrait se présenter au baccalauréat .De retour au lycée, il prit conscience du sort tragique imposé à ses camarades israélites. Révoltés et prêts à faire scandale, certains élèves s’étaient fabriqué de fausses étoiles jaunes sur lesquelles le mot Juif avait été remplacé par la mention Breton ou Auvergnat et les plus malins avaient inscrit Zazou. La blague fut de courte durée, le proviseur y mit très vite le holà . Grâce au Ciel, Luc n’eut pas le temps de noter sur son étoile la mention : Haïtien.

Quand Mony invita Rinette à la représentation d’Hamlet, le 14 juin, Rinette avait oublié la maladie de Luc comme la date du bachot qui se faisait proche. Il n’y en avait plus que pour Shakespeare. La reprise de la pièce à la Comédie Française fut un événement théâtral. Outre les critiques, qui attendaient au coin de la rue le nouvel engagé, Jean-Louis Barrault dans le rôle principal, la rumeur parisienne s’en donnait à cœur joie : Madeleine Renaud, Sociétaire du Théâtre Français venait d’épouser le jeune pensionnaire de dix ans son cadet et c’était Charles Grandval, le premier mari de la comédienne qui le mettait en scène. Comment les deux époux (l’ancien et l’actuel) pouvaient-ils s’entendre et travailler ensemble ? Le contexte social et privé ne répondait pas aux normes, la morale chrétienne n’y trouvait non plus son compte. Pour Rinette, l’important était le spectacle, le reste n’était qu’accessoire et potin mondain.

Quand apparut Jean-Louis Barrault, tout de noir vêtu, ardent, sombre, inquiétant , elle était sous le choc. Bientôt, apparut Ophélie-Mony, rayonnante de jeunesse, de pureté, amoureuse, se croyant aimée d’Hamlet et espérant l’épouser. Rinette l’aurait voulu heureuse. Hélas ! la folie du prince, assassin de Polonius, père de la jeune fille, fut insupportable au cœur et à l’esprit de la pauvre Ophélie. Elle perdit la raison et lorsqu’ insensée, elle entra sur scène, le front ceint d’une couronne de fleurs et les bras chargés de lys en fredonnant  d’une voix sans timbre :

« Sans linceul, ils t’ont mis en bière

O lonla, o lonla, lonlaire

Et tant de pleurs ont coulé… »

Elle était belle et pathétique à la fois. Rinette se sentit des picotements dans les yeux.

Le spectacle terminé, elle n’attendit pas la fin des applaudissements pour se rendre dans la loge de Mony. Là, elle trouva Pierre Dux, le très intime ami de la comédienne. Quoique acteur fort drôle dans les rôles de valets, Monsieur Dux était un homme froid, distant, impressionnant parfois. Néanmoins, il se montrait gentiment attentif envers Rinette…. elle était l’amie de Mony ! À l’approche du bachot, il s’intéressa à son sort et lui demanda quelle matière elle appréhendait le plus. «  La version latine, sans conteste » avoua Rinette. « Si vous voulez, après l’examen, vous me montrerez votre brouillon et je vous dirai ce que j’en pense ». Il était assez étonnant d’entendre un sociétaire de la Comédie Française s’exprimer comme un professeur. Élève brillant du collège Stanislas, après son succès au baccalauréat, le comédien avait poursuivit ses études de lettres dans le même temps qu’il préparait son entrée au Conservatoire. Ceci expliquait cela. Or donc, si Rinette voulait garder l’ estime de Monsieur Dux elle avait intérêt à soigner son épreuve de Latin. La semaine qui suivit fut consacrée aux révisions de l’examen. Plus les jours passaient, plus l’énervement montait au lycée. Réviser, tout le monde était d’accord, mais réviser quoi …On avait l’impression d’avoir tout oublié.

Au dernier cours d’Histoire, les élèves, qui avaient l’ habitude de se tenir tranquilles sous l’œil de Mme Ozouf, se lâchèrent : «  Oh, Madame, que j’ai peur…. » «  Moi, je ne dors plus… » « Vous croyez que je serai reçue ? » Madame Ozouf, dont le fils aîné Philippe devait être aussi sous pression, finit par leur conseiller pour se détendre d’ « Allez jouer à Swing ». Elle déclencha alors un énorme éclat de rire. On ne JOUE pas à Swing, on DANSE le swing. Elle n’était guère zazou, Madame Zouzouf. Ah ! la ! la !…. Face à l’hilarité de sa classe, ce professeur, que l’on n’avait jamais vu sourire, s’esclaffa à son tour et la leçon se termina dans une euphorie libératrice. En cinq minutes, la chère Madame Ozouf avait gagné la sympathie de ses élèves qui ne l’oublieraient plus jamais.

La semaine s’acheva sur un rythme de temps très chaotique. Tantôt les heures filaient comme des secondes, tantôt les aiguilles des montres avançaient avec la lenteur d’une tortue en vacances.

Marguerite prenait l’affaire au sérieux. Elle enjoignit sa fille de bien vouloir se tourner vers le Seigneur. Il lui fallait aller se confesser pour communier la veille de l’examen et éviter ensuite tout débordement de quelque sorte que ce soit.

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28. L’Épreuve du Bac (première partie)

Colette et Rinette, inscrites en section littéraire, concouraient le même jour.

Elles étaient convoquées le lundi 22 juin à 8 heures du matin à la Sorbonne, à la porte du 46 de la rue Saint-Jacques. Colette n’était pas très impressionnée. Hors les divines paroles et missives de Michel, rien ne l’éblouissait plus. Par contre Rinette n’était pas peu fière. La Sorbonne… la Sorbonne, ça vous avait un petit air estudiantin avant la lettre. Luc, au meilleur de sa forme, se moquait : « Tu nous la sors bonne… ». Et il se croyait drôle !

Enfin le lundi fatidique arriva. Après une nuit plus ou moins agitée, Rinette retrouva Colette, rue du Commerce et toutes deux prirent le métro, direction Odéon. Pendant le voyage, elles s’efforcèrent de se donner mutuellement le change, mais le ton n’y était pas.

À peine fut-elle entrée dans le couloir du rez-de-chaussée de la Sorbonne que Rinette eut l’impression de se perdre elle-même. Elle ne s’habitait plus. Elle vivait dans un rêve. Il lui semblait jouer le personnage d’une jeune étudiante qui allait être confrontée à une épreuve de composition française. Cet état second dura jusqu’au moment où fut remis aux concurrentes la liste des trois sujets à traiter au choix. Rinette se réveilla alors tout d’un coup. On lui offrait d’abord une explication de texte puis une pensée de Montesquieu à développer. Mais, sans hésitation, elle choisit la troisième proposition : « Commentez la phrase de Victor Hugo : le Moyen-Âge et l’Orientalisme sont deux sources de poésie ». Face à ce sujet en or, une farandole de noms, de titres se pressa dans la sa tête : Les Burgraves, La Chanson de Roland, Les Orientales, les Djinns, Leconte de Lisle, José Maria de Heredia ,Namouna , Notre Dame de Paris, Charles d’Orléans, Marie de France, Tristan et Iseult, tout y passa.

Après un premier quart d’heure jubilatoire, un éclair de sagesse percuta la petite cervelle de la candidate. Ses déboires relatifs au Concours Général se rappelaient à elle. Aussi, prit-elle le soin d’échafauder un plan sur une feuille de brouillon. Elle eut ainsi la sensation de dominer son sujet. Trois heures plus tard en rendant sa copie, Rinette était raisonnablement contente d’elle.

Midi sonnait à l’horloge de la Sorbonne quand l’ensemble des candidates se retrouva sur le trottoir de la rue Saint-Jacques, plus caquetantes les unes que les autres en commentant les sujets. La plupart s’était rabattue sur Montesquieu. Étudié en début d’année, l’auteur des Lettres Persanes avait eu droit à une analyse fouillée de son œuvre. Il était donc facile de rendre un assez bon devoir.

Au moment où Rinette allait prendre part au débat, au coin de la rue des Écoles apparaissait Marguerite. Elle venait chercher sa fille pour déjeuner avec elle. Rinette lui avait dit qu’elle aurait aimé rester avec Colette et ses autres camarades. Rien à faire. Sa mère avait été formelle : « Le premier jour, je viendrai te chercher à midi. je veux absolument savoir comment tu t’en seras sortie. Les autres jours je te laisserai tranquille. »

Bon, elle était là… elle était là..., canotier en tête, que faire ?

Les voilà donc parties, toutes les deux, remontant le boulevard Saint-Michel jusqu‘au restaurant qui faisait face au Jardin du Luxembourg. Rinette faisait la tête, ce qui était rare, mais que pouvait-elle dire à sa mère :  « Oui, oui, elle était contente de son devoir… Sur quoi ? sur Victor Hugo »,- Marguerite ne méritait pas plus d’explications – « Oui, oui, Dieu l’avait aidée, bien sûr, elle le remerciait ».

La carte du menu redonna un petit sourire à la boudeuse : il proposait des crevettes. Fin juin 1942, à Paris, la crevette était rare. Il fallait que le restaurateur ait des relations avec des pêcheurs normands pour en offrir à ses clients.

Le repas fut vite expédié.

À 13 h 30, au retour en salle, l’ épreuve de latin attendait les candidates. Il s’agissait de la version d’un texte de Tite-Live concernant la lutte entre Rome et Carthage. Si Rinette avait étudié sérieusement l’histoire ancienne, elle aurait été plus à l’aise, là elle naviguait à vue. Sa traduction avait néanmoins l’air de se tenir. Les quelques questions grammaticales qui complétaient l’épreuve lui semblèrent faciles et lui vaudraient certainement deux ou trois points supplémentaires. Certes, sa copie ne méritait pas la note maximale, mais elle ne pensait pas en avoir honte lorsqu’elle présenterait son brouillon à Monsieur Dux.

À la sortie de dix-sept heures, Rinette jugea le bilan de cette première journée plutôt positif..

Colette, qui ne concourrait pas en Latin mais en Allemand, était d’autant plus contente d’en avoir fini que Michel venait la chercher.

Le mardi matin était consacré aux mathématiques. Rinette détestait compter.

L’Algèbre et la Trigonométrie n’étaient pas son fort, par contre la Géométrie et tout particulièrement la Géométrie dans l’Espace la remplissaient d’aise.

Le quidam qui avait concocté l’épreuve de mathématiques était un vicieux : le devoir comportait quatre parties. La première était consacrée aux résultats de logarithmes obtenus par calcul de racines carrées - ces résultats servaient de base à la suite du problème - . La racine carrée ! Rinette s’était toujours refusée à s’y frotter. Hélas, en cette minute précise, elle le regrettait bien. Alors, c’en était fini du bachot… Désespérée, la malheureuse poursuivit néanmoins la lecture de l’énoncé. Les trois autres questions se rapportaient à un problème de géométrie très facile à résoudre. Impossible, dans ce cas, de rendre une copie blanche. Il fallait prendre une décision rapide et se jeter à l’eau. Et Rinette n’hésita pas une seconde, faisant l’impasse sur la première réponse, elle inscrivit sur sa copie :   « Supposons que les résultats soit A et B, je m’appuie sur eux pour poursuivre le problème »… Ainsi pensa-t-elle sauver sa moyenne.

Luc et Georges, inscrits en section Sciences, n’étaient convoqués que deux jours plus tard. La maladie de Luc l’avait retardé dans ses révisions. Aussi, profitait-il du lundi et du mardi pour potasser ses cours. Par contre, Georges, se sentant prêt à affronter le danger, se décida à venir chercher Colette et sa camarade à la sortie de l’épreuve de math. Avant de les retrouver, il s’était renseigné sur le libellé du sujet. Quand la porte de la Sorbonne s’ouvrit, laissant sortir les candidats, il était là, toujours élégant, la mine un peu condescendante, il s’approcha de Colette, l’embrassa et lui demanda si elle était contente d’elle, puis sans se préoccuper de la réponse, il se tourna vers Rinette et lui dit sur le ton affirmatif  d’un professeur :

« J’ESPÈRE que vous avez su calculer vos logarithmes ? ».

Un courant électrique transperça, des pieds à la tête et de la tête aux pieds, le corps de l’adolescente. La fulgurance d’un éclair ! Jamais, jamais, jamais, un garçon de son âge, pas plus qu’un adulte, pas plus que son père, ne s’était adressé à elle avec autant d’autorité. S’exprimant comme un Maître, Georges espérait en elle, il la plaçait à son propre niveau, il la traitait d’égale à égal. Elle était bouleversée au point d’oublier son ratage du matin. Elle ne sut que répondre et bredouilla un méli-mélo de syllabes sans suite. Georges ne faisait déjà plus attention à elle. Il avait rencontré d’autres camarades.

Mêlés à l’ensemble des candidats, les trois amis se rendirent dans la brasserie la plus proche du boulevard Saint-Michel. En échange d’un ticket de pain, ils commandèrent des sandwichs au pâté d’ersatz d’on ne savait quoi.

L’ambiance était chaude, on s’interpelait sans se connaître. On commentait l’épreuve du matin, dans l’attente du corrigé. Certains candidats étaient contents d’eux, d’autres beaucoup moins. Parmi tout ce petit monde en ébullition, quelques blagueurs ne pouvaient pas se retenir de plaisanter. Colette riait. Rinette, muette et tout sourire, ne quittait pas Georges des yeux, elle buvait ses paroles… lorsqu’il voulait bien parler, Saint-Jean Bouche d’Or.

Le dernier après-midi d’examen était consacré à l’épreuve d’anglais. Il s’agissait soit d’une version et d’un thème, soit d’une narration. Le sort désigna la narration, relativement plus facile parce qu’on pouvait écrire ce que l’on voulait en faisant toutefois attention à l’S de la troisième personne du singulier.

En l’occurrence, il s’agissait de commenter une phrase de Sheridan : « Quand je suis sur mon âne, j’envie celui qui va à cheval et je plains celui qui va à pied ». Rinette avait appris par cœur des formules, des proverbes, des maximes en langue anglaise, il ne s’agissait que de les introduire dans le devoir. Avec un peu d’adresse et d’imagination, c’était du tout cuit.

La fête était finie… Il restait désormais à attendre une huitaine de jours - à attendre et à PRIER, insista Marguerite.

Comme prévu, Luc et Georges concoururent le mercredi et le jeudi suivants. Pendant ce temps, Colette et Rinette, révisaient les matières de l’oral.

Au jour et à l’heure dits, sans trop d’appréhension, les deux filles se rendirent à la Sorbonne où devaient être affichés les résultats de l’ensemble des candidats.

Un coup de tonnerre les assomma toutes deux. Ni le nom de Luc, ni le nom de Colette, ni celui de Georges n’apparaissaient sur la liste des admissibles. Seule Rinette pouvait prétendre passer l’oral. Le choc était si violent que la lauréate fut aussi abasourdie que les trois recalés.

Que Luc ait raté son examen, il était pardonnable, il venait d’être très malade. Quant à Colette, trop amoureuse pour travailler, elle avait perdu trois mois d’étude, mais Georges ? … celui qui savait tout, le lycéen modèle, comment pouvait-il avoir échoué ? D’après ses parents, il aurait perdu ses moyens. Ce n’était pas possible, il était si sûr de lui. Rinette ne comprenait pas.

Quand elle sut que sa jeune amie devait passer l’oral, Mony, pour qui l’aspect physique avait une grande importance, la fit venir chez elle et lui dit : «  « Tu ne fais pas du tout ton âge, tu as l’air d’avoir quinze ans.. » Or, Rinette avait dix-huit ans et demi, « … j’en ai parlé à Pierre Dux, poursuivit Mony, il m’a dit que ton aspect jouerait contre toi et que si tu avais de mauvaises réponses, les examinateurs penseraient que tu avais le temps de redoubler. Tu ne dois donc pas faire gamine. Il faut que tu sois habillée comme une vraie jeune fille. Je vais te prêter des bas de soie, une jupe droite, un peu plus longue que la tienne, un chemisier boutonné jusqu’au cou et un chapeau, tu sais, mon petit tambourin de paille bleu marine. Et demande à ta maman de t’acheter des chaussures avec un petit talon ». Elle prit un temps et ajouta, gentiment moqueuse : « Tu devrais te mettre un peu de coton hydrophile dans ton soutien-gorge pour te donner de la poitrine ». Surprise, Rinette leva les yeux sur Mony et pouffa de rire  « Oui, oui, je le ferai, mais pourvu que cela tienne… » 

C’est ainsi, qu’à l’heure de sa convocation pour l’oral, déguisée en vraie demoiselle, Rinette s’en retourna, seule, aborder l’épreuve définitive de la première partie du bac.

Dans la vaste salle de la Sorbonne, les examinateurs, de chaque matière, siégeaient derrière des tables sur lesquelles on avait disposé des petits papiers pliés contenant chacun une question. Au candidat d’en tirer un, le bon de préférence.

Se sachant nulle en physique-chimie, Rinette choisit de se débarrasser en premier de cette satanée épreuve. En physique, elle tira une question sur la Différence de Potentiel. Elle n’y avait jamais rien compris. Elle savait seulement qu’un certain M. Volta, italien de naissance, s’était penché sur la question et avait inventé une loi… mais de cette loi, pas la moindre idée !  L’examinateur, un homme gentil, chercha à tendre une perche, à sa malheureuse  candidate : « Si vous ne savez pas vous exprimer, dessinez-moi un petit croquis, sur lequel vous placerez le générateur ». Un générateur ! c’en était trop, Rinette avoua :  « Je ne sais pas… » . « C’est dommage, reprit l’examinateur, passons alors à la Chimie » Un peu moins minable, Rinette le fut en sachant différencier les métaux des métalloïdes.

Le cauchemar terminé, Rinette se dirigea vers l’examinatrice d’anglais. Là non plus, elle ne serait guère brillante. À l’écrit, elle pouvait prétendre à la moyenne, mais à l’oral, sa prononciation la desservait méchamment. Assisse, face à une dame d’âge mur, peu souriante, Rinette n’en menait pas large en ânonnant le joli poème d’Annabel Lee. « Parlez plus fort.. » lui demanda son bourreau « …  J’ai un peu mal à la gorge, » s’excusa piteusement la candidate. Sans pitié, l’examinatrice ordonna : « Recommencez votre lecture du début, que je vous entende …». Elle posa ensuite, dans la langue de Shakespeare, des questions indiscrètes sur la vie d’Edgar Poe, questions que Rinette, dans son trouble, ne comprit qu’à moitié et dont les réponses, plus qu’imprécises, n’eurent pas l’air de convenir à son bourreau. Bref au sortir de ces deux premières épreuves, la côte de Rinette était bien basse, il lui était indispensable de rattraper des points.

Elle passa au latin, s’en sortit mieux qu’elle ne l’avait espéré. Elle tomba sur un passage traduit en cours d’année, et, récompensée pour avoir convenablement potassé sa grammaire latine, elle sut répondre aux questions de syntaxe.

Il ne restait plus alors que les épreuves privilégiées, l’Histoire et la Géographie et enfin la Littérature française. Que des points à prendre…

Le temps passait et la matinée était bien avancée lorsque Rinette se présenta devant la table réservée aux questions Histoire-Géographie. Un sujet sur Bonaparte, une autre sur la France agricole. Questions de cours. Bonne prestation.

Avant d’en terminer par la Littérature, Rinette prit quelques secondes de relaxation. Elle respira à fond, il lui fallait maintenant être brillante et faire appel à tous ses souvenirs de matinées poétiques.

L’examinateur de Français était jeune, le visage ouvert, Rinette lui sourit. Il ne restait sur la table que deux petits papiers. Avant qu’elle ne choisisse, l’homme lui demanda son nom. Quand elle eut répondu, il leva la tête vers elle et lui dit en souriant : « Ah, c’est vous. Je vous félicite, vous avez fait un très bon devoir. Vous avez décroché la deuxième note, un 15. Alors je ne vais pas vous obliger à tirer une question, je vous propose des leux sujets qui restent, à vous de choisir : Les Pensées de Pascal, ou La Mort du Loup d’Alfred de Vigny ».

Rinette l’avait échappé belle, si elle avait tiré Les Pensées de Pascal , elle aurait été dans de beaux draps. Les Pensées de Pascal ? Jamais lues, tandis que La Mort du Loup…. mon Dieu, Rinette n’avait qu’à fermer les yeux pour revoir le tragédien Maurice Donneau, sur la scène de la Comédie Française, déclamer :

« Gémir, pleurer, prier est également lâche

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t’appeler

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.»

Toute excitée, Rinette parlait, parlait, parlait… L’examinateur l’écoutait en souriant, mais l’heure tournait, il fut obligé d’interrompre la jeune exaltée...

« C’est très bien. Merci. Vous aimez la poésie, les romantiques, ça se voit. Je vous donne une bonne note. Merci encore, Mademoiselle ». Rinette, coupée dans son élan, retomba sur terre et à son tour murmura un « Merci Monsieur ! » un peu timide et se retira. Elle avait eu chaud…

Luc, tout sourire, attendait sa sœur à la sortie. Ils s’embrassèrent à pleine joue. Comme c’était bon de se retrouver insouciants, « Alors, tu es contente de toi ? » «  « Je croise les doigts, et croise les tiens aussi ! ». 

Il leur fallait patienter une demi-heure environ avant que ne soit affiché le résultat final. Avec les autres candidats, ils piétinèrent le long de la rue Saint-Jacques.

Luc avait pris son échec avec beaucoup de philosophie. Ce n’était que partie remise… Sûr, il serait reçu à la section d’octobre.

« Maintenant, Rinette, tu vas jouer au prof, c’est toi qui me feras réviser cet été… ». Rinette promit, bien heureuse de ce projet. Prenant déjà son rôle au sérieux, elle demanda à Luc quelles avaient été ses notes, pourquoi avait-il échoué ? Il ne savait pas, il s’en moquait pas mal. Seul le résultat comptait.

Enfin la porte s’ouvrit sur l’appariteur qui punaisa la liste des lauréats. Le nom de Rinette était inscrit, sans mention certes, mais quelle importance. Elle avait sa première partie de bachot !

Cette fois, ce fut Rinette qui sauta au cou de Luc en lui annonçant : « Tu sais ce que je vais faire demain matin, je vais aller chez Gibert vendre mon dictionnaire de latin… Finies les versions latines du dimanche après-midi… À moi la Liberté . Je vais devenir une Philosophe ! ».

Les jours suivants, Colette, assez indifférente face à son échec, n’en parlait pas, elle pensait à Michel…. toujours Michel. Ses parents paraissaient beaucoup plus affectés qu’elle. Notoires commerçants, ils supportaient mal les condoléances et non plus les silences sous les regards compatissants ou narquois des voisins de le rue du Commerce.

Rinette évitait de rencontrer Georges. Elle qui n’avait pas su calculer ses logarithmes, elle se sentait presque honteuse d’être reçue devant ce garçon malchanceux qui l’avait tant éblouie.

Le temps des vacances arriva. Les parents de Georges et ceux de Colette décidèrent que le congé de leur malheureuse progéniture devaient être de courte durée. Il leur fallait retravailler s’ils voulaient réussir en septembre la session de rattrapage. On les envoya donc quelques trois semaines se reposer dans la maison de campagne des grands-parents de Colette. Et pourquoi Luc ne les accompagnerait-il pas puisqu’il était dans la même charrette ?

La seule exclue du voyage fut Rinette. ELLE était reçue. La récompense fut amère. Elle vit partir ses trois amis avec une certaine nostalgie des jours passés et pourtant si proches. Luc promit, re-promit, re-re-promit qu’il écrirait très souvent, mais le courrier provenant de zone libre, a priori suspect aux autorités, était distribué au compte-gouttes après vérification. Rinette ne se faisait guère d’illusion.

Quant à Marguerite, elle décida que c’en était fini de la Touraine et loua pour un mois un petit pavillon au Plessis Robinson. Elle s’y reposerait, seule avec sa fille, Marcel rejoignant fin juillet Louise et Marthe et leurs époux dans la maison de Bléré. Face à ce projet Rinette n'avait aucune d’opinion. Elle n’avait jamais connu de tête-à-tête avec sa mère. Peut-être se rapprocheraient-elles l’une de l’autre ? Expérience à tenter. Tout valait mieux que de se retrouver en famille comme l’année précédente.

Alors qu’elle n’avait pas encore quitté Paris, Marguerite reçut une invitation au mariage d’une ancienne élève, Jacqueline Alizon, pour le 16 juillet. Compte tenu des évènements, la cérémonie des noces avait été simplifiée. Le bal de la mariée était remplacé par un simple lunch à 6h de l’après-midi en l’appartement des parents. Un lunch ( un lunch, c’était beaucoup dire, en vérité un apéritif avec quelques coupes d’un champagne d’avant-guerre…) serait offert aux invités.

Bien évidemment, Rinette était de la fête. Pour elle, c’était une occasion unique de mettre sa jolie robe de tussor rose à pois blancs, agrémentée de dentelle tuyautée.. Depuis la première communion du petit cousin Maurice Pédéhontaâ, en juin 1939, elle n’avait guère eu l’occasion de sortir de la penderie sa tenue de cérémonie.

Le chemin entre l’école et la rue Edmond Roger n’était pas très long, dix minutes de marche environ. Il faisait encore très chaud à 5 heures et demi de l’après-midi. Les rues étaient presque désertes et les quelques passants recherchaient l’ombre.

Arrivées rue du Théâtre, Marguerite et Rinette s’arrêtèrent, surprises par le spectacle insolite qui s’offrait à elles. En plein soleil, le long du trottoir de gauche, presqu’en face du couvent des petites sœurs de l’Assomption, deux autobus étaient à l’arrêt. Quelques agents de police, pèlerine sur les épaules, malgré la grande chaleur, poursuivaient dans l’escalier du 71 trois femmes tenant des enfants dans leurs bras ou par la main. Sans ménagement, ils les faisaient monter de force dans le premier autobus. Les femmes, décoiffées, en robes légères étaient affolées, les enfants à demi-nus pleuraient en s’agrippant à leurs mères .

Rinette et sa mère avançaient sur le trottoir d’en face. Deux agents, fusil à la main faisaient barrage. Interloquée, Marguerite s’inquiéta auprès d’eux :

« Que se passe-t-il ? » demanda-elle, curieuse.

Un des agents mit les deux femmes en joue en hurlant :

« Allez, Allez ! Circulez ! Circulez ! »

Ne demandant pas son reste, Marguerite prit Rinette par le bras, et toutes deux s’enfuirent en courant jusqu’à l’appartement des Alizon.

Leur arrivée produit un effet certain. Les mariés, leurs parents et leurs invités, inquiets de voir Madame la Directrice et sa fille dans un tel état de sueur et de surexcitation, les entourèrent : Que leur était-il arrivé ? Néanmoins, le père de la marié ne perdit pas une seconde pour tendre à Marguerite ainsi qu’à Rinette une coupe de champagne. En temps ordinaire, la mère aurait interdit à sa fille de boire de l’alcool, mais en la circonstance, devenue le centre d’intérêt, elle ne pensait à rien d’autre qu’à raconter et commenter l’aventure dont elle venait d’être témoin. Elle parlait…elle parlait.. l’auditoire était attentif. Certains invités posèrent des questions : «  Qui sont ces femmes ? Pourquoi les arrête -t-on ? Qu’est-ce qu’elles ont fait ? » D’autres proposèrent une réponse  : «  Elles sont peut-être les épouses ou parentes de terroristes ?... On va essayer de les faire parler… Avouez que ce sont des criminels ceux qui abattent de sang froid les officiers d’ occupation… ». Parmi ceux qui n’avaient rien dit, il en fut un qui osa une supposition hasardeuse :« Et si elles étaient des ressortissantes juives. Les Allemands détestent les Juifs. Pour s’en persuader il n’y a qu’à lire les journaux... ». Un interlocuteur  déconcerta Marguerite :  « … donc pas d’hommes ? » Ah non, pas d’homme ? Et pourquoi ?. Sans se laisser prendre au dépourvu, Madame la Directrice avança une hypothèse : peut-être avaient-ils été embarqués avant les femmes et les enfants …Sans doute d’autres immeubles avaient-ils été ou seraient-ils visités où ils se trouvent … Elle et Rinette n’étaient restées sur place que quelques instants, elles avaient vu peu de chose ... 

Jusqu’alors Marguerite s'était magistralement tirée de son récit, mais quand on lui posa la question : «  Où conduit-on ces femmes et leurs enfants ? », elle fut dans l’obligation d’avouer son ignorance. Elle ne connaissait ni la destination des convois, ni le sort qui attendait leurs occupants.

Pendant que se déroulait le débat, Rinette fit la connaissance des fils Martin. Elle avait beaucoup entendu parler d’eux par Mme Alizon, amie de leur famille. S’ils avaient eu deux ou trois ans de plus, l'un ou l’autre aurait pu devenir un gendre idéal pour Marguerite. Gérard et Roger-Marc, nés à seize mois de différence, étaient fils d’un financier, colonialiste, homme d’affaires et propriétaire d’un petit hôtel particulier dans le XVème arrondissement, rue Dantzig plus précisément. Les frères Martin étaient considérés comme des jeunes gens très bien élevés, élèves du collège Stanislas. Leur sœur aînée, Geneviève, avait été un brillant sujet de l’École Normale Catholique. Rinette trouva les deux garçons charmants, surtout Gérard, un beau brun, ténébreux, flegmatique, ironique, intelligent, du style « Une demoiselle m’intéresse en fonction de ce que JE l’intéresse. Je n’ai pas de temps à perdre ! ».

Le benjamin, Roger-Marc, était plus grand que son frère, plus costaud, plus pataud, plus blagueur, une bouille rieuse, un futur bon vivant. Il entraina les deux autres sur le balcon. Pas plus que pour Rinette, les « évènements » n’avaient l’air de bouleverser ces aimables jeunes gens. Gérard, bachelier depuis quelques semaines, se préparait à entrer à l’école des Hautes Études Commerciales, pour reprendre ensuite les affaires de son père. Roger-Marc venait de terminer sa seconde . C’était un matheux. Il deviendrait ingénieur. Tout d’abord, très souriante, leur interlocutrice les écoutait, leur répondait, ils étaient sympathiques. Néanmoins, Rinette ne sentit pas le besoin de leur confier son amour du théâtre. Au fur et à mesure de la conversation, elle les entendait de moins en moins ; son esprit s’envolait vers Colette, Georges et Luc. Que faisaient-ils à cette heure ? Pensaient-ils un peu à elle ? Face à Gérard et à Roger-Marc qui lui parlaient, Rinette ressentit un grand vide. Si les fils Martin croyaient l’avoir conquise, ils en étaient pour leurs frais.

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29. Vacances à Robinson

Vint le début du mois août. La maison que Marguerite avait louée au Plessis Robinson était un authentique pavillon de banlieue, - moellons et pierres rouges de Vaugirard. Derrière la maison, se trouvait un jardin assez grand les légumes avaient remplacé les fleurs d’antan. Les propriétaires du lieu, partis en vacances, avaient autorisé, en leur absence, la cueillette des haricots verts, poireaux, carottes, petits pois, persil, cerfeuil. C’était le paradis terrestre avant le pêché originel. En fait, cela aurait été le Paradis si Marguerite avait eu la moindre notion de cuisine. Mais dans le cas présent, les légumes étaient toujours trop ou pas assez cuits… quand ils n’étaient pas brûlés. Seules les soupes, mijotant pendant des heures sans qu’on y prît garde, étaient mangeables.

Dès son arrivée, Marguerite fit le tour du village afin de se créer des relations. Elle se présenta au curé de la paroisse. Chez les commerçants, elle fit la connaissance de certaines personnes des deux sexes qui lui parurent assez intéressantes. Ainsi, elle et sa fille ne vivraient pas comme des ermites pendant ces longs trente et un jours d’août.

Rinette s’était munie de lectures ; tout d’abord le rituel : les œuvres complètes d’Alfred de Musset, poésies, théâtre, nouvelles. Pour la plupart de ces ouvrages, c’était déjà la deuxième ou troisième relecture, mais quand on aime on ne se lasse pas. Sur les conseils de Monsieur Dux, elle avait emporté le théâtre de Beaumarchais qu’elle lut avec passion.

Curieuse à l’idée d’entrer en classe de philosophie, elle avait acheté les deux manuels d’initiation de A. Cuvilliers. Elle avait hâte de découvrir la discipline nouvelle à laquelle elle allait être confrontée. Elle fut déçue. Les notions de psychologie, de morale et de logique lui parurent bien sévères et bien abstraites. Après un premier coup d’œil, elle préféra refermer les deux ouvrages. Comme ses camarades, elle entreprendrait les cours  de philo, à la rentrée, en commençant par la première leçon. Ensuite… on verrait bien.

Marguerite se rappela qu’une de ses anciennes institutrices, Melle Madeleine de Germon, était devenue directrice de l’école privée de Chatenay-Malabry, commune voisine du Plessis Robinson. Elle décida donc de lui rendre visite, accompagnée de Rinette.

Melle de Germon était un phénomène de la nature, une erreur biologique. Avant sa naissance, elle s’était normalement développée au sein de sa mère, alors que le fœtus de sa sœur jumelle se limitait à quelques pièces du puzzle humain : un bout de boyau, un morceau d’utérus, un déchet de cœur qui s’étaient, au cours du développement embryonnaire, fâcheusement introduits dans les organes génitaux de la malheureuse Madeleine sans qu’il fût possible de les extraire.

Le bébé naquit en bonne santé, mais à la limite de la difformité. Obèse, anormalement enceinte des fragments de sa jumelle, les membres courts, la face rebondie, le teint violacé, Melle de Germon montrait néanmoins une mine rieuse et un regard d’une extrême vivacité. Moralement, elle paraissait avoir surmonté son handicap et chérissait la vie.

Elle aimait la lecture et tout particulièrement les poètes. Rinette trouva auprès d’elle une interlocutrice de choix. Elle avait rencontré une personne qui connaissait son Musset par cœur…

La jeunesse étant réputée comme un âge cruel, Rinette aurait dû se moquer de Melle Germon au physique quelque peu monstrueux. En fait, elle l’admirait. C’était avec un plaisir impatient que presque toutes les après-midi, accompagnée ou non de sa mère, elle se rendait dans la petite école de Chatenay.

Sur une petite table d’acajou, Melle de Germon avait disposé un plateau avec deux ou trois petits verres et un flacon de liqueur de sa composition. Parfois une amie d’une cinquantaine d’années, venait se joindre à elles. Stores baissés dans la pénombre d’une pièce fraîche, ces dames disaient des poèmes, sans prétention aucune. On faisait de la poésie comme certains amateurs faisaient de la musique en jouant du piano ou du violon.

La séance terminée, le petit verre de liqueur dégusté, on en venait aux choses de la vie présente. Melle de Germon alors offrait à Rinette quelques bonnes tomates bien rouges et bien juteuses provenant des pépinières Croux, voisines de l’école.

Pas besoin de cuisiner, les tomates crues, sans assaisonnement, se suffisaient à elles-mêmes. Le dîner serait délicieux.

Pour arriver chez Melle de Germon, de Robinson à Chatenay, Rinette suivait une route majestueusement ombragée d’arbres centenaires, le long de laquelle s’étendait un lieu enchanté appelé La Vallée aux Loups. Le domaine clôturé, était interdit au public. Néanmoins, on apercevait par le portail, gardé par deux sentinelles armées, un immense parc au milieu duquel se dressait un bel hôtel particulier du début du XIXème siècle. Rinette trouvait l’endroit magnifique, et lorsque Melle de Germon lui en raconta l’histoire, elle fut conquise. En 1807, Chateaubriand avait acheté une maisonnette de jardinier ; il la transforma en cet ermitage romantique et fit planter à l’entour des arbres d’essences rares lui rappelant ses voyages. C’est en ce lieu qu’il commença la rédaction des Mémoires d’Outre-Tombe.

Mettre ses pas dans ceux de l’illustre Chateaubriand procurait à Rinette des sentiments beaucoup plus religieux, voire mystiques, que ceux qu’elle éprouvait à la messe. Elle était en état de grâce.

Plus prosaïque que sa fille, Marguerite aurait tout simplement aimé visiter le domaine. Elle se renseigna sur le nom du propriétaire. Il s’agissait du Dr Henri Savoureux. Il avait quitté la région et personne ne savait où il se trouvait. Aucune autorisation de franchir le seuil du domaine n’était donc accordée. S'étant plainte ici et là auprès de ses nouvelles relations du village, Marguerite recueillit quelques rumeurs, confiées en catimini et sous le manteau. Apparemment, il se passait des Chôses à l’intérieur de La Vallée aux Loups, des Chôses qu’il valait mieux ne pas répéter.

Les uns racontaient que des gens menacés, des juifs, des communistes, des résistants se cachaient dans la propriété, d’autres disaient au contraire que des exécutions secrètes d’otages avaient lieu parfois au petit matin. On aurait entendu, de temps à autre, des coups de feu en provenance du parc. Qui croire ?

En dépit de son insistance, Marguerite ne put en savoir davantage. Ne prenant qu’un médiocre intérêt aux goûters poétiques de Melle de Germon, elle décida bientôt de se rendre à Paris, seule, quelques après-midi par semaine. Vers 14 h, elle montait dans un train de la nouvelle ligne de Sceaux et rentrait par le convoi de 18h. Rinette allait la chercher à la gare, espérant que sa mère lui apporterait du courrier, arrivé à Paris à son intention. Rinette fut rarement déçue. Luc tenait sa promesse, encore que ses lettres fussent rares et courtes ; parfois même remplacées par une carte postale. Colette et Georges, pour leur part, se contentaient d’inscrire un mot ou deux et de signer au bas du courrier.

Pendant ce mois de vacances, les rapports mère-fille se montrèrent plutôt bons, agréables, gais parfois, mais aucun véritable échange ne s’établit entre elles.

Cette entente cordiale satisfaisait–elle Marguerite ? Ou la laissait-elle sur sa faim de ne pas être la Mère Idéale ? Mystère ! Toujours était-il qu’au retour des vacances, elle déclarait à qui voulait l’entendre « Je suis la confidente de ma fille… Elle ne me cache rien… Je suis sa meilleure amie… ». Adepte de la méthode Coué, elle s’en persuada. Rinette n'infirma ni ne confirma ces propos. Elle était indifférente.

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30. Méthodes de travail originales

Revenue à Paris, Rinette retrouva Luc et Colette avec beaucoup de plaisir. Georges était toujours invisible.

Les trois amis étaient rentrés, quelques jours plus tôt. Vraisemblablement, leur séjour avait été moins agréable qu’ils ne l’avaient espéré. Le courrier circulant mal entre les deux zones, Colette se désespérait de ne pas recevoir des nouvelles de Michel aussi souvent qu’elle l’aurait espéré. L’attente du facteur la rendait nerveuse et souvent déçue. Elle se montrait lointaine, quelque peu agressive. Il ne s’agissait pas de la titiller.

Camarades de classe depuis la sixième, Georges et Jean-Luc s’entendaient apparemment bien, mais vivre en tête-à-tête leur fut difficile. Le côté farfelu et insouciant de Jean-Luc exaspérait Georges et le côté raisonnable et entier de Georges agaçait Jean-Luc. Trop différents pour parvenir à se comprendre, ils n’éprouvaient l’un pour l’autre qu’une aimable indifférence .

Les parents de Colette n’avaient toujours pas digéré l’échec de leur fille. Sans attendre son retour, ils l’avait inscrite dans une « boîte à bachot ». Comme les malheureux recalés de juin, elle y serait casernée de 8 h 30 du matin à 6 heures du soir, du 20 août à la fin septembre. On ferait plus appel à sa mémoire qu’à son intelligence, ainsi se présenterait-elle au casse-pipe, gavée de matières apprises par cœur. Seul le résultat comptait. Georges, lui, ne sortait pas de sa chambre POUR REVISER. Pas question de le distraire. Heureusement Luc était toujours le même, toujours aussi pétillant, aussi vif, aussi inventif.

Chaque après-midi, sous prétexte de faire travailler son petit camarade, Rinette montait allègrement, deux marches à la fois, les cinq étages du 38 rue de Lourmel.

À peine le coup de sonnette donné, Luc ouvrait la porte, le cri de joie aux lèvres : « Ah ! te voilà ! Biquette… » .

On commençait par s’embrasser et, comme on s’était quitté la veille à 7 heures du soir, on avait forcément des choses très importantes à se raconter.

Au bout d’un certain temps, on se rappelait toutefois que l’on devait se mettre à l’ouvrage.

La méthode de travail était empirique. Luc voulut commencer par contrôler ses connaissances en latin. Rinette manquait d’enthousiasme. Depuis juillet, elle pensait en avoir fini avec les déclinaisons. L’idée de se replonger dans de nouvelles versions latines lui donnait de l’urticaire. Mais Luc sut la convaincre. Quoi de plus amusant que d’imaginer une intrigue et de la développer dans la langue de Cicéron ? Soit ! Dans ces conditions, Rinette se laissa séduire.

Après mille parlotes, il fut décidé que l’histoire se passerait sous le règne de César, dans l’atrium d’une villa romaine. Assise à l’ombre d’un cyprès, Rinette, vêtue d’une tunique de lin blanc, lirait Les Bucoliques de Virgile. À ses pieds, une petite fille jouerait aux osselets. Toutes deux attendraient le retour de Luc, qui en l’occurrence se nommerait Lucullus. Il était bien entendu que les trois personnages n’auraient aucun lien familial - Rinette y tenait -. On restait dans le rêve et l’idéal.

Le récit commencerait à l’arrivée triomphale du chasseur. La toge n’étant pas une tenue adéquate pour courir le sanglier, il serait vêtu d’une peau de bête, lui laissant nus les cuisses et les bras. Toutefois, - pour la vérité historique - il serait chaussé de cothurnes.

Le scénario au point, les auteurs purent se mettre à l’ouvrage.

Ils auraient aimé employer le vers hexamètre avec césure au 4ème pied, mais la tâche s’avéra trop difficile, impossible même, alors ils se contentèrent d’employer la vulgaire prose. Vulgaris prosa ?

La première après-midi se passa dans l’exaltation. Les séances suivantes furent beaucoup plus difficiles. Alors que fut réglé le problème de l’ablatif absolu, préconisé par Rinette, une nouvelle discorde apparut au sujet de l’emploi du génitif pluriel (cas préféré de Rinette) et celui du datif et de l’ablatif pluriel (cas favoris de Luc). Les UM et ORUM se colletaient aux IS ou aux IBUS. Le ton montait, montait, on se braquait :

« Tu dis n’importe quoi !

- Tu n’entends pas le côté musical, le rythme de la phrase…IS ou IBOUS c’est plus chantant que ORUM, non ?

- On écrit une épopée, on ne compose pas pour l’Opéra…. »

etc…etc

Au plus fort de la discussion, Luc et Rinette se regardèrent, d’un coup pouffèrent de rire et se traitèrent de vieux cuistres… Et la fin de l’après midi se passa dans la joie de se moquer d’eux-mêmes. C’en était fini avec les élucubrations latines.

Mais le temps passait. Il ne restait plus à Luc que deux semaines avant le jour de l’examen. Il décida alors de se jeter sur les  antisèches  et autres fiches style mémorandum. Il se les enfournait dans son cerveau enfiévré et Rinette lui servait de simple répétitrice.

La session de rattrapage eut lieu une semaine avant la réouverture des classes, de sorte que Georges, Luc et Colette, reçus à l’écrit, n’avaient pas encore passé l’oral au jour de la rentrée officielle des lycées. Ils n’étaient donc pas encore admis en classe de philo-lettres ou de philo-sciences.

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31. En classe de philo

Seule privilégiée, Rinette fit la connaissance de ses nouveaux professeurs. Sa curiosité allait tout particulièrement vers le prof de philo, personnage mythique qui détenait les secrets de la Connaissance. Sous le mot Connaissance avec un C majuscule, Rinette mettait un peu n’importe quoi : les secrets de la nature, les complications de l’âme, les interrogations sur le sens de la vie, les réflexions des grands esprits… Future initiée, elle avait hâte de faire partie de cette élite qui SAVAIT, qui savait quoi, mystère ? Une légère crainte donnait du piquant à son impatience… Elle, Rinette, avait-elle une cervelle bien adaptée à ce genre de spéculations intellectuelles ? Elle n’en était pas certaine. Luc, interrogé à ce sujet, resta dubitatif. En fait, la philosophie pour la philosophie laissait le garçon indifférent. Futur médecin, les problèmes sociaux, prosaïques, immédiats l’intéressaient beaucoup plus que les discours fumeux des philosophes en quête de thèses, plus ou moins arbitraires.

Dès le matin de la rentrée, Rinette et ses camarades de philo - lettres furent mises en présence de leur fameuse enseignante, celle qui allait leur révéler les richesses de leur vie intérieure et secrète, Melle Maubanc.

Melle Maubanc, la cinquantaine, était du genre haridelle, une grande femme squelettique, à la peau crayeuse, à la pupille très pâle, à la chevelure pauvre et indocile, d’un blond tirant sur le roux ,aux grandes dents mal plantées et jaunasses, au sourire désarmant de gentillesse, aux bras interminables dépourvus de chair. Ah ces bras ! tels les ailes d’un moulin, ils étaient perpétuellement en mouvement. Et ces mains ! Quand Melle Maubanc vous tendait la droite, on avait l’impression de serrer une poignée de crayons. Portant sur les épaules une vaste houppelande à bavolet taillée dans du drap anglais de couleur marron, Melle Maubanc ne s’asseyait jamais. Sans repos, cape flottante, elle allait et venait, de long en large sur l’estrade.

À l’ arrivée de leur nouveau professeur, toute la classe, silencieuse, était aux aguets, les regards braqués vers elle. Après un petit salut de la tête, Melle Maubanc sourit et d’une voix chaude quoiqu’ un peu enrouée demanda aux élèves de se présenter. Chacune se leva à son tour et déclina son identité. La glace était rompue. Il ne restait plus à Rinette et à ses compagnes que d’entrer dans le monde transcendantal des philosophes.

Le succès des candidats de la session de rattrapage passa inaperçu. Colette entra au lycée Camille Sée une semaine après tout le monde, sans qu’il en fut fait état.

Les élèves de philo-lettres étaient réparties en deux classes et Colette n’appartenait pas à celle de Rinette, pourquoi ?… Parce qu’elle n’avait pas fait de latin ?... Mais, en classe de philo, cette matière n’était plus au programme. Alors pourquoi étaient-elles séparées ?...

Comme toujours Colette et Rinette se rendaient ensemble au lycée, mais le fait de ne pas suivre les mêmes cours leur compliquait la vie.

Le professeur de philo de Colette s’appelait Melle Simone de Beauvoir. De l’avis unanime de ses élèves, elle était très désagréable. Elles avaient l’impression que cette dame les prenait pour des petites sottes. Elle discourait… elle discourait… employant des mots incompréhensibles comme pour prouver à ses auditrices qu’elles seraient toujours des incapables.

Colette était découragée. Ses parents, craignant un nouvel échec de leur fille en fin d’année, prirent la décision de la retirer du lycée et, sur les conseils d’une amie, l’inscrivirent dans une école privée, le cours Fénelon, rue de la Pompe.

Colette était enchantée. Un coup de veine : Michel habitait le XVI ème arrondissement. Comme cela tombait bien ! Les amoureux pourraient se rencontrer très souvent à la sortie des cours.

Par contre, Rinette était désolée. Elle allait perdre sa meilleure amie ! Colette la rassura. Il restait les dimanches et les jeudis pour se rencontrer. Quant aux autres jours, il suffisait de vérifier les deux emplois du temps. Sans doute y aurait-il des après-midi où Colette rentrerait plus tôt et Rinette, de retour du lycée, pourrait monter à l’appartement de la rue du Commerce.

Rinette fut définitivement convaincue lorsque son amie lui avoua qu’elle avait besoin d’elle.

Quoique fort discrète en famille sur ses relations avec Michel, Colette comprit très vite que ses parents n’étaient pas favorables à son amoureux dont le père, simple représentant de commerce, souffrait de tuberculose. Bac en poche, sans ambition et sans fortune, Michel, ne poursuivrait pas d’études supérieures. Il allait devenir quoi ? Un touche-à-tout ? Un petit fonctionnaire ? Les parents de Colette avaient d’autres ambitions pour leur fille. Ils auraient aimé pour elle un mari médecin, diplomate, architecte, enfin un gendre présentable. Il fallait donc que Colette joue fin et serré si elle voulait poursuivre son aventure amoureuse. Elle comptait sur Rinette pour lui servir d’alibi. Aider les tourtereaux, vivre en écho leur passion, être au service de l’Amour, quoi de plus romantique ! Rinette était enchantée.

Le jeudi suivant fut mise sur pied une petite comédie. À 2 h. de l’après-midi, Rinette vint chercher Colette pour une promenade dans Paris… promenade un peu longue… Les amies joyeuses partirent bras dessus, bras dessous, sous le regard amusé des parents. Quoi de plus normal ? Arrivées au coin de l’avenue Émile Zola, les deux filles se séparèrent : Colette allait retrouver Michel et Rinette prenait le métro : direction Palais-Royal. Deux heures plus tard elles se retrouvèrent au même endroit et mirent au point le récit de ballade commune. Ah certes elles avaient passé une bonne après-midi !…

Après avoir quitté la rue du Commerce, Rinette se rendit chez Luc pour lui raconter son mensonge. Luc apprécia. Il n’eut qu’un désir : participer à son tour à la farce. Il se sentait une âme de Scapin, inventer une histoire pour aider des amoureux et berner de vieux parents (39 et 43ans, on en connaissait de plus vieux !) quelle jouissance !

Au lycée Camille Sée, les élèves continuaient à respecter la loi du silence. Comme toutes les autres filles, la résistante Joséphine Dominici et Jeannine Lannes, la fille du doriotiste, se tenaient tranquilles et discrètes ; elles craignaient le renvoi.

Au lycée Buffon, le proviseur était moins intransigeant que Melle Evrard, et de ce fait les garçons se montraient plus libres que les jeunes filles. Depuis que les troupes allemandes faisaient du sur-place en U.R.S.S., Hitler, Pétain, Mussolini, Laval étaient devenus des têtes de Turcs.

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32. Le Tournant des hostilités

À l’automne 1942, des événements se succédèrent à une vitesse foudroyante. Depuis plus d’une année, des combats faisaient rage en Égypte et au Moyen-Orient. Quels étaient les rapports entre le roi Farouk, les Américains et les Allemands ? Rinette n’en savait rien, mais le fait était là, tous ces gens-là étaient sur le pied de guerre. En juin, le Général Rommel, chef de l’Afrika Korps s’était emparé de Tobrouk, à l’est de la côte lybienne, début novembre, le Général Montgomery s’emparait à son tour d’El Alamein à quelques centaines de kilomètres du Caire. L’Egypte, la Russie… c’était bien loin pour que la lycéenne s’y intéressât.

Mais voici que la situation en France en vint brusquement à se gâter. L’Amiral Darlan, ancien Premier Ministre du gouvernement Pétain, Commandant en chef des Forces militaires, se rendit à Alger, le 5 novembre, sous le fallacieux prétexte de retrouver son fils malade. Comme un fait exprès, le 9 novembre, les forces Anglo-Américaines occupèrent Oran. Le 11 novembre, face à une éventuelle invasion totale de l’Algérie, le Führer décida d’envahir la zone libre française, d’envoyer trois divisions blindées dans les départements du midi et d’en occuper les aéroports. Sur quoi, l’amiral Darlan, toujours à Alger, n’hésita pas à trahir le Maréchal en se ralliant aux Alliés.

Qu’allait-il survenir de tout ce chambardement ? Grande angoisse parmi les Français.

La plupart d’entre eux, n’appartenant pas à la race juive ou n’ayant aucun contact avec les réseaux de résistance, s’était assoupie depuis quelques mois. Spécialistes du système D, ils avaient pris leur mal en patience. La guerre finirait bien un jour !

Mais les dernières nouvelles, très inquiétantes, leur firent l’effet d’un électrochoc. Qu’allait-il arriver à leurs fils adolescents ? Alors qu’avant-guerre les études des garçons s’arrêtaient pour la plupart au brevet élémentaire, depuis l’Occupation, bien des parents avaient choisi de leur faire continuer des études secondaires voire supérieures pour leur éviter le S.T.O. 9 Désormais faire des études ne suffisaient plus. À l’âge requis, après recensement, les jeunes gens allaient-ils être embrigadés d’office dans la Wehrmacht, comme le furent dès l’Armistice les Alsaciens de dix-huit ans ?

Le message de Mrg Gerlier, évêque des Gaules : « La Providence a donné à la France un Chef autour duquel nous sommes fiers de nous grouper », lu dans toutes les églises fut un piètre remède contre l’angoisse générale…

Anxieuse, comme tout le monde, Rinette se refusait d’imaginer sa vie en l’absence de Luc et de Georges.

Inquiète ou non , Rinette oubliait tout quand il s ‘agissait de se rendre à un spectacle de la Comédie Française. Le 14 octobre, invitée par Mony, elle assista, avec sa mère, à la Répétition Générale d’une reprise de L’Autre Danger, quatre actes de Maurice Donnay, auteur vivant, dont on fêtait les 83 ans. La pièce avait été créée en 1902, c’est assez dire si elle avait un petit goût de ranci. Il s’agissait d’une dame de la bonne société dont l’ amant était mort… et qui se désespérait sur un ton pathétique : « Je me survis… ». Rinette la trouvait un peu ridicule : « On vit d’Amour, on meurt d’Amour, on ne survit pas à l’Amour… ou ce n’est pas le véritable Amour ! ».

Vint ensuite la reprise des matinées poétiques : Belle occasion d’applaudir Mony et Jean Desailly dans une scène du Melicerte de Molière et de se pâmer en écoutant pour la troisième ou quatrième fois La Nuit de Mai. « Poète prends ton luth et me donne un baiser… ».

En fait Rinette avait des journées très occupées. Outre le temps passé au théâtre ou avec ses amis, il lui fallait aussi garder du temps pour travailler. Elle s’était organisée. Tous les soirs, elle mettait la sonnerie de son réveil sur 5 h et demie. Le lendemain matin, bien enfouie sous ses draps, elle apprenait ses cours. Les nuits d’alerte, heureusement peu fréquentes, elle ne dormait pas beaucoup.

Pour Rinette, la philosophie avait des charmes fort disparates. Parfois science accessible, facile à saisir, parfois cogitation incompréhensible, elle embarquait alors sa lectrice dans un labyrinthe de phrases sans issue. Rinette passait du plaisir à l’agacement.

Quand Melle Maubanc présenta à ses élèves quelques bouquins de philo, leur demandant d’en choisir un, de l’étudier attentivement pour en donner une analyse la semaine suivante, Rinette se jeta sur un titre qui lui parut plus alléchant que tous les autres: Les Maladies de la Personnalité du professeur Théodule Ribot.

Parcouru en duo avec Luc, cet ouvrage fut pour eux une découverte incroyable. Ils apprirent des choses inimaginables. Ainsi il existait des « hommes qui se croient des femmes et des femmes qui se croient des hommes sans qu‘aucune anomalie sexuelle ne justifient cette métamorphose » Non ! ce n’était pas possible… Ils se regardèrent et éclatèrent de rire. À leur tour ils n’eurent de cesse de se voler leur propre identité :

« Oh ! quelle est jolie, ma petite sœur, blondinette… » s’écriait Rinette en caressant la tête toute brune et toute crénelée de Luc.

«  Oh ! comme il est fort, mon grand frère… » s’extasiait Luc en palpant le haut du bras maigre de Rinette. On s’amusa bien.

La semaine suivante, lorsque Melle Maubanc proposa la lecture de L’Ethique du philosophe hollandais Spinoza, seule Rinette, aguichée par le titre, leva le doigt pour emporter le livre ; elle avait compris : Les Tics de Spinoza. Elle réalisa sa méprise lorsqu’elle lut, en sous - titre : À la recherche du bonheur, de la liberté et de la béatitude. Et plus encore lorsqu’elle feuilleta l’ouvrage composé de démonstrations, tels les théorèmes de géométrie.

Mis au courant du malentendu, Luc se moqua copieusement de sa petite camarade. Il lui arracha le livre des mains, ouvrit la première page et lut à voix haute :

Définition

1/ . J'entends par cause de soi ce dont l'essence enveloppe l'existence, ou ce dont la nature ne peut être conçue que comme existante.

Après une grimace d’horreur, il éclata d’un rire grinçant, lança l’ouvrage à la figure de Rinette et refusa tout net d’aller plus avant.

La malheureuse se retrouva, seule, en proie à un texte plus abscons que le charabia le plus alambiqué d’un patois javanais. À sa grande honte, elle dut avouer à son professeur qu’elle avait été incapable de comprendre une seule phrase de ce Spinoza dont elle n’avait jamais entendu parler. Il lui fut répondu qu’elle n’en avait pas fini avec les philosophes et qu’il lui faudrait s’ouvrir à leur langage savant. La tâche promettait d’être malaisée.

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33. À la rencontre des écrivains

Le 27 novembre, on apprit que, la veille, les troupes de la Wehrmacht étaient entrées dans la ville de Toulon et que les avions de la Luftwaffe avaient bloqué la sortie du port au moyen de mines. Face à cette situation désespérée, ne voulant pas se rendre aux Allemands, l’Amiral en chef Laborde avait donné l’ordre à ses marins de se saborder. C’en était fini de la flotte française. Soixante unités à la mer. Le coup était rude.

C’est alors que dans le but de faire diversion, Vichy se lança dans une campagne intensive en faveur des prisonniers. Les concerts, les galas, les ventes de charité se multiplièrent . Une partie des recettes devait être envoyée dans les camps de prisonniers pour améliorer l’ordinaire, et l’autre distribuée aux familles dont le mari ou le père était encore absent.

Immergée dans ce flot humanitaire, Rinette eut une idée qui lui parut fort astucieuse : Il s’agissait de rendre visite à des écrivains ou des auteurs dramatiques pour leur demander un de leurs ouvrages dédicacé, ouvrages que l’on mettrait ensuite aux enchères lors de la Fête annuelle du lycée. Le bénéfice irait à la Croix Rouge. Outre que ce serait là une bonne action, Rinette ferait la connaissance de personnages qu’elle admirait et qu’elle n’aurait apparemment aucune chance de rencontrer.

Luc n’était pas enthousiaste. Aller faire la quête chez des auteurs dont il n’avait pas lu les œuvres, quel intérêt ? Faire le gracieux chez des inconnus, merci bien… Quelle perte de temps ! Par ailleurs, il savait bien que Rinette ne pourrait se retenir de lui raconter ses expéditions. Il n’y couperait pas… Alors…

Élève au cours Fénelon, Colette avait fait la connaissance d’une nouvelle camarade, une cheftaine, Françoise Guyon ; celle-ci l’avait entrainée chez les scouts. C’est du moins ce que la jeune fille racontait à ses parents… La vérité s’appelait bien évidemment… Michel.

Colette indisponible, Rinette s’adressa donc à une autre fille de sa classe qui lui semblait très sympathique, Jeannine Murique. Jeannine. La joie de vivre personnifiée : un visage ouvert, un regard franc et interrogateur, un sourire permanent, une réplique vive et amusante, il ne lui manquait que de l’imagination, mais Rinette en avait pour deux. Cette camarade serait la compagne idéale en vue des visites littéraires.

Le premier travail fut de rechercher dans le bottin les adresses des auteurs. Ceux-ci étaient choisis en fonction de leur lieu de résidence. Il fallait absolument qu’ils habitent Paris et de préférence assez près les uns des autres, les déplacements se faisant à pied. Rinette avait fixé à deux ou trois les visites par après-midi du jeudi.

La première expédition concerna les écrivains Jean Giraudoux et Edouard Bourdet. Ils habitaient tous deux quai d’Orsay, non loin de la Tour Eiffel.

L’aventure commença par un échec. La concierge de M. Giraudoux se montra désolée mais l’appartement était vide et on ne savait pas quand rentrerait le locataire.

Un peu désappointées, les deux filles se rendirent quelques immeubles plus loin, chez Mr. Edouard Bourdet. Là, aucune difficulté, la gardienne indiqua l’étage. Rinette et Jeannine avaient de bonnes jambes et les escaliers ne leur faisaient pas peur. Ce qui leur faisait peur, c’était l’entrée en matière avec leur interlocuteur. Rinette attaqua  Jeannine : « C’est toi qui parles la première ! ». « Ah non, non, non, c’est ton idée. C’est toi qui commences…. ». Arrivées sur palier de l’appartement, on discutait encore à qui reviendrait le soin de dire : « Bonjour Monsieur » ou « Bonjour Madame ». Il fallait toutefois en finir. Rinette eut donc le courage d’appuyer sur le bouton de sonnette. Après quelques secondes, pendant les lesquelles les deux filles se poussaient du coude en pouffant, comme des gamines de 12 ans, la porte s’ouvrit et une soubrette apparut. Rinette déballa son affaire, la jeune bonne lui répondit : «  Entrez , mesdemoiselles, je vais prévenir Madame… ». Elle introduisit les visiteuses dans un salon tendu de rouge  comme au théâtre. Sur les murs des portraits, des tableaux, des gouaches attirèrent l’attention de Jeannine, tandis que Rinette s’étonnait du nombre de livres rangés sur les rayonnages de deux grandes bibliothèques. Au bout de quelques minutes, une dame souriante, d'une cinquantaine d’années, à l'élégance discrète, au visage fin et allongé, au beau regard noir, entra, prit la main des deux jeunes filles, et souriante les fit asseoir auprès d’elle sur un canapé. Elle se pencha vers Rinette : « En ce moment, mon mari est très occupé ! mais vous allez m’expliquer le but de votre visite… ». Mise en confiance par une personne aussi aimable, Rinette retrouva sa volubilité. Jeannine se contenta d’acquiescer.

Denise Bourdet fut agréablement surprise en découvrant que son interlocutrice était une amoureuse de la Comédie Française et qu’elle connaissait parfaitement l’œuvre de son ancien administrateur de mari. Une conversation presqu’amicale s’établit alors entre la lycéenne et une célébrité du Tout Paris.

Comme on ne pouvait déranger l’écrivain, Mme Bourdet proposa aux filles de revenir la semaine suivante chercher les deux ou trois ouvrages que son mari aurait eu grand plaisir « ...mais oui, grand plaisir... » à dédicacer pour une œuvre aussi généreuse.

À nouveau dans la rue, Rinette laissa éclater sa joie en se félicitant. Quelle bonne idée elle avait eue ! Jeannine, plus réaliste, quoique fort contente, fit remarquer que, s’il fallait retourner plusieurs fois chez chaque auteur, la récolte de livres serait assez piètre pour la fête du lycée. Qu’importe ! L’essentiel n’était-il pas de rencontrer des écrivains célèbres ?

Les jeudis suivants, les visites se poursuivirent avec succès. Les quêteuses étaient rodées. Être bien reçu leur paraissait tout-à-fait normal.

Un jour que Rinette était allée déjeuner chez Mony, elle donna rendez-vous à Jeannine pour se rendre chez Mme Colette qui habitait, elle aussi, rue de Beaujolais. Très chaleureuse, Madame Colette, à l’accent rocailleux, vêtue d’une robe de chambre et d’un châle en laine, assise dans un grand fauteuil, les jambes recouvertes d’une couverture, lisait… À ses pieds, dans une corbeille, un chat en rond dormait. Sur une table, à côté du fauteuil, un fouillis indescriptible, des livres, des journaux, des lunettes, des crayons, des stylos, des tasses sales, des pots de confiture entamés. En dépit du respect que Madame Colette inspirait à ses jeunes visiteuses, celles-ci l’enviaient secrètement pour ses confitures…

Allant et venant, dans la chambre, une bonne, - non !… pas une bonne,… une amie - gouvernante - de l’âge de sa patronne, prenait part à la conversation. C’était elle qui avait ouvert la porte. Au cours de la visite, il fut question de Jean Cocteau demeurant à deux pas, rue Montpensier. Certes, Rinette et Jeanine avaient l’intention de se rendre chez l’écrivain en quittant Madame Colette. Malheureusement ce n’était pas possible. Très occupé par la préparation de son prochain film sur Tristan et Iseult, Jean Cocteau écrivait de jour et de nuit. Souvent après minuit, bien que les rideaux de son bureau soient tirés, Mme Colette devinait que l’auteur était encore à sa table de travail, éclairée par la faible lumière d’une lampe. Et dans la journée, évidemment, Cocteau redoutait les visites.

Pour adoucir la déception, Madame Colette se proposa d’offrir, non pas un seul, mais deux de ses ouvrages : Le Dialogue des Bêtes et Les Vrilles de la Vigne. Elle s’était montrée vraiment très généreuse.

Chez M. de Montherlant, l’accueil fut moins chaleureux. En fait il n’y eut pas d’accueil du tout. Passé la porte d’entrée, Jeannine et Rinette se trouvèrent dans un grand vestibule ; de chaque côté ,sur des colonnes de chêne, les bustes de philosophes et d’empereurs romains semblaient monter la garde. Les filles furent accueillies par un secrétaire froid comme le plâtre des statues. Ce dernier écouta fort poliment, promit de se faire l’ intermédiaire auprès du Maître et donna un rendez-vous pour le jeudi suivant. Il communiquerait alors la réponse de Monsieur de Montherlant à ces demoiselles. Si la décision du Maître était favorable, ces demoiselles pourrait emporter un ouvrage signé par l’auteur.

Les sujets des livres offerts jusqu’alors étaient fort intéressants, mais, pour Rinette, il manquait une histoire du théâtre. Elle ne connaissait que Mme Beatrix Dussane, sociétaire honoraire de la Comédie Française, conférencière, professeur du Conservatoire, biographe, qui ait écrit à ce sujet. Une visite s’imposait donc.

Dans son appartement du boulevard Voltaire, Mme Dussane reçut très aimablement les adolescentes, mais on sentait poindre chez elle le professeur. Pendant près de quarante ans, elle avait tenu l’emploi de Soubrette, sur la scène du Théâtre Français. Elle avait gardé ce sourire un peu moqueur qui faisait son charme dans le rôle de Toinette, néanmoins elle impressionnait. Son élocution soignée, son parler recherché, la construction de ses phrases obligeaient Rinette à faire attention à sa façon de s’exprimer. Apparemment ses efforts furent appréciés et récompensés puisque Mme Dussane offrit, après dédicace, son petit ouvrage : Mes Quatre Comédies Françaises, livret dans lequel elle racontait ses souvenirs de comédienne sous la tutelle des administrateurs : Messieurs Jules Claretie, Albert Carré, Emile Fabre et Edouard Bourdet.

Après une visite, fort sympathique, chez Marcelle Maurette, auteur des pièces historiques  Madame Capet et Marie Suart, Jeannine jugea que cela suffisait pour les auteurs dramatiques. Trop serait trop…

Jeannine voulait devenir artiste peintre. Son rêve était de rencontrer Marie Laurencin. Rinette trouva l’idée merveilleuse d’autant qu’elle venait de découvrir Guillaume Apollinaire  et avait appris qu’entre le poète et Marie Laurencin avait existé une passion éperdue, comme elle aurait voulu en vivre une plus tard.

La semaine suivante, les deux amies se dirigèrent donc vers la rue Savorgnan de Brazza où résidait l’amoureuse du poète. Jeannine et Rinette s’attendaient à être reçues par une éternelle jeune fille. Or Marie Laurencin venait de fêter ses soixante ans. Le corps gracile s’était quelque peu épaissi, la chevelure brune était moins brillante, adoucie par quelques cheveux blancs, le front avait pris des rides et le teint de lis s’était terni, mais la voix était toujours claire et chaleureuse. Elle parut enchantée par la visite des deux jeunes personnes qui la dévoraient des yeux. Pour Rinette, Marie Laurencin était une muse, pour Jeannine elle était un modèle.

Après que toutes trois se furent assises dans un petit salon où étaient exposée une dizaine d’aquarelles et de gouaches représentant des jeunes filles en liesse, dansant et batifolant dans un univers de rêve, Jeannine, d’ordinaire assez timide, manifesta son admiration et sans attendre davantage confia à son interlocutrice ses projets les plus chers : « Je voudrais être mère de cinq enfants et devenir artiste-peintre ». Marie Laurencin lui prit les mains et la félicita de tout son cœur : « C’est merveilleux. Devenir une femme ou devenir un peintre, ça ne suffit pas, il faut vouloir être une femme-peintre, assumer les deux états ». Mme Laurencin n’avait pas eu d’enfant, mais qu’importe ! Elle avait une haute idée du destin de la Femme. Rinette écoutait ; elle s’attendait à ce que le nom d’Apollinaire fut cité par son hôtesse, alors elles auraient parlé d’Amour et de Poésie. Mais déception, Marie Laurencin évoqua brièvement son mariage et son divorce avec un certain baron allemand et très vite en revint à la peinture.

Au bout d’un moment, elle se leva et alla chercher dans un carton à dessin deux petites aquarelles, l’une qu’elle tendit à Rinette à l’intention des prisonniers et l’autre qu’elle offrit à Jeannine. Cette dernière était confondue de bonheur et de reconnaissance, elle ne savait plus quoi dire. Mais son regard parlait pour elle.

La date de la fête approchant, la collecte dut prendre fin . La récolte avait été assez fructueuse, au total une quinzaine d’ouvrages serait proposée aux généreux acheteurs.

Mise au courant par la surveillante générale, Mme la Directrice applaudit à l’initiative de ses deux élèves. Elle les fit venir dans son bureau, les félicita chaudement et pour remercier Rinette lui permit de choisir un des livres parmi ceux qui avaient été offerts. Rinette n’hésita pas une seconde et s’empara avec émotion du petit livret de Mme Dussane. Jeannine ne fut pas jalouse puisqu’elle avait été gâtée par Marie Laurencin. Les compliments de Mme la Directrice suffirent à son bonheur.

Alors que Rinette se livrait à ses randonnées littéraires, Luc se passionnait de plus en plus pour les amours de son amie Colette. Par l’intermédiaire d’un camarade, Jean Cagnard, il se rapprocha de Michel et s’en fit un ami. Pour Luc se faire un ami était facile, il était drôle, affectueux, ouvert… en un mot, il plaisait. Michel, d’ascendance écossaise, était froid d’aspect, mais chaleureux de cœur et ce jeune garçon qui venait à lui pour lui parler de son amour lui faisait grand plaisir. Il savait que les parents de sa Dulcinée ne l’appréciait guère. Il aimait Colette et Colette l’aimait. C’était l’essentiel… le reste ne comptait guère.

Luc fréquentait assidûment l’appartement des Stoll. Il pouvait devenir un intermédiaire idéal. Alors que les appels téléphoniques et le courrier étaient plus ou moins proscrits entre les amoureux, un messager pouvait porter les mots doux et passer les consignes de rendez-vous. Naturellement, le micmac fonctionnait dans les deux sens. Luc était enchanté. Ce rôle d’entremetteur lui convenait parfaitement et le mettait en joie .

Pour que sa mission fût efficace, il fallait qu’il se rende chaque jour auprès de Colette. Rinette était assez contente de cet arrangement. Pour elle, c’était tout bénéfice. Quand, auparavant, elle allait chez Luc, elle ne voyait pas Colette et réciproquement. Alors que si, toutes les fins d’après-midi, elle se dirigeait vers la rue du Commerce, elle retrouvait à la fois ses deux amis. Colette ne fréquentait plus le lycée Camille Sée,  la belle affaire ! L’important était de la rencontrer !

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34. Georges

Georges et Colette
Georges et Colette

Colette  avait lancé la mode, au printemps précédent : dorénavant on fêtait les anniversaires. Micheline Cavaillet, sœur ainée de Christiane, une camarade de classe de philo, allait avoir 20 ans. Belle l’occasion pour convier une quinzaine d’amis à une surprise-partie.

Filles de divorcés, élevées dans un cocon par leur grand-père littérateur, et leur mère, artiste-peintre, Micheline et Christiane ne connaissaient pas grand monde de leur âge, aussi Colette fut-elle mise à contribution pour prêter son carnet d’adresses.

Georges était invité. Viendrait-il ? Il ne connaissait pas les demoiselles et n’avait rien promis à Colette. Rinette vivait donc dans l’incertitude.

On était en hiver, la plupart des garçons exhibaient de superbes pull-over à dessins jacquard, semblables à celui porté par Jean Marais dans la revue Film Magazine. Les pseudo-zazous devenaient romantiques.

Cette fois encore, Roger Thomas prêta ses disques de jazz.

Luc et Rinette arrivèrent ensemble. Dès leur entrée, Christiane Cavaillet se précipita vers Luc. Depuis plusieurs mois, son penchant pour lui était flagrant. Quand Rinette, par malice, lui disait que son frère passerait chez elle dans l’après-midi, Christiane se découvrait un besoin impérieux de venir travailler rue Rouelle…

Se sentant importune, Rinette abandonna Luc à son apprentie-séductrice. Elle rejoignit Georges qui discutait très sérieusement avec Louis Fouquet, un nouvel arrivé dans la bande. Étudiant en quatrième année de médecine, Louis plaisait aux parents de Colette. Depuis quelques semaines, ils ne perdaient pas une occasion de louer le jeune homme, très bien élevé, intelligent, de bel avenir, etc… etc… Pas difficile de deviner que pour eux cet oiseau rare aurait pu éclipser Michel et par la suite devenir un gendre très acceptable. Louis était loin de s’imaginer qu’il était l’objet d’une machination parentale. Il était sympathique et heureux de se trouver de nouveaux camarades dont Georges, de trois ans son cadet, qui s’intéressait à ses études médicales.

La conversation entre les trois jeunes gens se poursuivit pendant un long moment, puis Louis, toujours très souriant, prétendit devoir partir ayant un concours à préparer.

Georges s’adressa alors à Rinette : « Il y a longtemps que l’on ne s’est vus. C’est de ta faute. Je pensais avoir de tes nouvelles … ? ». Rinette ne savait pas quoi répondre : « Oui, c’est de ma faute… Je ne voulais pas… Tu travailles…On travaille… Tu comprends…Tu ne m’en veux pas ? ». Un bafouillis plein de sourires, à la fois embarrassés et attendrissants. Georges ne put rester insensible et gentiment proposa : « Écoute, on va prendre rendez-vous. Si tu ne viens pas, je serai fâché… ». «  Oh, je viendrai, tu peux en être sûr… » Ce qui fut dit fut fait.

La date du jeudi suivant fut retenue.

Les heures passaient et Rinette se rappela soudain la sommation de Marguerite : «  Tu dois rentrer pour le dîner… ». La fête battait son plein. Colette et Michel étaient comme d’habitude seuls au monde. Luc n’avait pas été long à trouver la fille de ses rêves, une petite blonde pétulante comme il les aimait. II la faisait passer par-dessus sa tête, la lâchait, la rattrapait, la relançait en l’air. Christiane boudait dans son coin. Pour Rinette, c’était dommage de partir, mais une nouvelle fois, la crainte de voir arriver sa mère était plus forte que son désir de rester. Aussi fit-elle ses adieux à Georges. Il l’accompagna jusque sur le palier et là , lui serrant la main, lui dit : « Je t’attends jeudi, à 2h ! ».

La promesse fut tenue, et au jour dit, Rinette sonnait à la porte de l’appartement des Lemoine. Georges attendait sa visiteuse. Il la reçut amicalement, mais il y avait un MAIS… La veille, la mère de Colette s’était entretenue avec son amie, Mme Lemoine, et lui avait fait part de ses craintes concernant les agissements de Luc au sujet de Michel. Elle avait surpris une conversation entre sa fille et son camarade, au cours de laquelle Luc se serait montré un chaleureux supporter du bien-aimé indésirable. Il en parlait avec enthousiasme et encourageait Colette dans ses amours. Il n’y avait pas de preuve que Luc se mêlât de l’affaire… mais... « Mon mari et moi, nous allons être vigilants. Nous allons surveiller les amis de notre fille et au besoin nous interdirons notre porte au jeune Coby » avait menacé Mme Stoll.

Georges était outré. Il en voulait à Luc. Comment un garçon, reçu comme il l’était par les parents de Colette, pouvait-il se conduire en sale petit traître ?

« Si les Stoll n’apprécient pas Michel, ils ont leurs raisons. IIs aiment trop leur fille pour envisager de la laisser fréquenter un malheureux qui n’a aucune ambition, aucun avenir , tu te rends compte ! »

Et devant le silence de son interlocutrice, Georges ajouta 

« Toi, j’espère que tu ne joues pas à ce jeu là  … Quoi ?... Hein ? »

La question était directe. Rinette fut prise au dépourvu, elle finit par avouer :

«… Un jeudi, j’ai raconté que j’étais sortie avec Colette et en fait elle m’avait quittée pour retrouver Michel. J’ai servi d’alibi...

- Bravo, j’espère que tu regrettes...

- ... Ils s’aiment... Georges… ils s’aiment !

- Ils s’aiment... » Georges leva les yeux aux ciel et répéta : « ... ils s’aiment ! »

-  ... Écoute, Georges, j’ai voulu rendre service à Colette...

- Tu connais mon point de vue. Tu feras ce que tu veux. Quant à ton ami Coby, je le considère comme le dernier des salauds… tu peux lui dire… Il embrasse, il fait rire, il paraît très sympathique et puis, par derrière, il trompe tant qu’il peut. C’est vraiment dégoûtant Les parents de Colette vous accueillent comme des amis et vous, vous les trahissez, bravo ! »

Rinette était ébranlée. Georges avait raison, pour sûr. Les parents de Colette se montraient très accueillants, beaucoup plus proches de leur fille et beaucoup plus compréhensifs que les siens ne l’étaient pour elle. Mais, par ailleurs, Luc n’était pas un méchant, c’était plutôt un cœur généreux qui aimait ses amis, qui agissait par enthousiasme… Ne se déclarait-il pas le Chevalier de l’Amour ? Oui, l’Amour c’était tout dans la vie. Georges n’avait pas l’air de s’en douter. Alors, qui avait raison des deux garçons, Luc ou Georges ?

Peu à peu Georges quitta son air sévère et se radoucit. Il s’adressa à Rinette comme à une petite fille qui vient d’être punie pour une grosse bêtise et qui se repent.

«  Allez réfléchis à ce que je t’ai dit . Maintenant, il faut que je travaille.

- Je pourrais revenir ? » demanda Rinette toute confuse.

- Bien sûr, jeudi prochain, et d’ici là réfléchis avant de faire des bêtises. »

Rinette garda secrète sa visite à Georges. Elle était troublée. Que ferait-elle si Colette lui demandait un nouveau service ?

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35. Jean-Luc amoureux

Elle n’eut guère le temps de réfléchir que déjà Luc lui annonçait une GRANDE NOUVELLE : à son tour, il était tombé amoureux... Un premier coup de foudre – il y en aura beaucoup d’autres - venait de l’embraser. L’objet de sa flamme : Simone, la fille du fourreur, M.Medez, habitant de l’autre côté de la rue au 35 rue de Lourmel. Penché sur le balcon de sa chambre du 5ème étage, Luc voyait évoluer dans la cour d’en face une jolie adolescente de 16 ans, blonde, rieuse, au regard bleu-violet, le même que celui de la Michèle Morgan : « Tu as de beaux yeux, tu sais ! ». Jusqu’alors, il avait à peine remarqué la jeune personne, et un beau matin, on ne savait pourquoi, il en était tombé subitement amoureux fou. Sans avoir adressé la parole à sa belle sinon un « Bonjour » crié de loin, il s’en était éperdument épris et souhaitait que le monde entier soit informé de cet amour unique, fabuleux, prodigieux, incomparable.

En dépit de la tornade amoureuse qui s’était abattue sur Luc, rien n’avait changé entre les trois complices. Ils continuaient de se rencontrer chaque fin d’après-midi. Le plus souvent, leurs devoirs respectifs de philo leur servaient de matière à discussions. Quand Rinette dut rendre un exposé sur le Suicide, le débat fut torride. Luc, quoiqu’amoureux à en mourir (disait-il), refusait de mélanger sentiment et devoir. Pour lui, le suicide était une preuve d’égoïsme inenvisageable : « On se doit aux plus malheureux que soi, se supprimer est une lâcheté envers ceux qui souffrent. Jamais un médecin ne pourrait l’accepter... ». Cependant Rinette, la seule, à n’avoir, apparemment, pas encore été la proie d’Eros, imbue de romantisme, de poésie, de lyrisme enfiévré, au comble de l’exaltation, prétendait qu’ «  à l’instant où l’on avait atteint l’extase du suprême bonheur, il fallait avoir le courage de mourir. Accepter de retomber sur terre serait un crime envers l’Amour et l’Être Aimé ! »

Confiante dans la vie, sachant de quoi elle parlait, Colette se récriait violemment : « Mais comment peux-tu dire une bêtise pareille ? Comment pourrais-tu savoir que tu as « atteint l’extase du bonheur… »? Mais le bonheur évolue . Tu aimes un garçon qui t’aime, premier bonheur, vous vous mariez, 2ème bonheur, vous avez des enfants, 3ème bonheur, voir vos enfant grandir, nouveau bonheur… etc...etc… Ces bonheurs-là sont différents, mais ils tous aussi forts… Tu lis trop, tu vas trop au théâtre. Tu ne sais pas ce que c’est que la vie… »

Et chacun de défendre son point de vue sans écouter les deux autres. Cacophonie inaudible jusqu’à l’heure de la séparation. Alors, on oubliait tout ce qu’on venait de se jeter à la figure ; on se quittait très amis pour se retrouver le lendemain plus amis encore.

Le Noël 1942, fut moins morose, moins mélancolique que les précédents. Certes la situation des Français ne s’était pas améliorée, au contraire. Sous le joug allemand, les restrictions devenaient de plus en plus sévères, les couvre-feux de plus en plus quotidiens, les rafles de plus en plus fréquentes… Mais… on sentait confusément que la situation avait tendance à évoluer. La campagne de Russie tournait au désastre. Le piège de Stalingrad se refermait de plus en plus sur les attaquants. En France, les opinions s’opposaient. Certains criaient « À bas l’Allemagne ! » en se frottant les mains, mais d’autres, dans la crainte d’un Communisme vainqueur, s’interrogeaient : « Staline n’était-il pas pire qu’Hitler ? ». Le Bolchevisme devenait une hantise. Ne valait-il pas mieux s’associer au vainqueur comme le préconisait Pierre Laval dans son dernier discours ? En dépit de leur divergence de points de vue, tous manifestaient leur impatience, tous se sentaient concernés. Dans combien de temps le voile de nuages se déchirerait-il pour laisser apercevoir un coin de ciel bleu ? Quand ? Quand ? Quand ?...

Colette, Luc et Rinette étaient conscients de ce climat d’incertitude et de malaise. Mais, il fallait l’avouer, un peu moins que le reste du monde. Ainsi l’assassinat de l’amiral Darlan, à Alger, au soir de Noël les laissa apparemment de glace. Leurs petits problèmes personnels l’emportaient sur les péripéties de l’univers.

L’avant-veille du 1er janvier, Rinette reçut un courrier inattendu. Calligraphiée à l’encre noire, l’adresse sur l’enveloppe retenait l’attention. Le contenu de la lettre tint ses promesses. Elle était signé Jean-Claude, le petit compagnon de vacances aux Sables d’Olonne des années 1935. Il était écrit qu’en dépit du temps écoulé, le jeune garçon, devenu adolescent, n’avait pas oublié Rinette et qu’il serait très heureux de la revoir. En outre, Mr Rousseau, le père, professeur de Philosophie au collège de Sainte-Croix de Neuilly, remarié après quatre ans de veuvage, serait lui aussi désireux de rencontrer à nouveau les parents de Rinette.

Le style était clair, l’écriture superbe, et le vouvoiement très élégant.

Flattée, quoiqu‘ au comble de l’étonnement, Rinette s’empressa de montrer la lettre à Marguerite. Celle-ci manifesta une joie excessive et surprenante.

« J’espère Rinette que tu vas répondre aujourd’hui même à Jean-Claude. Il était si doux, si bien élevé ce petit garçon qui ôtait toujours son béret pour dire bonjour. Il doit être devenu un jeune homme charmant… on le devine dans sa lettre…Un bon camarade pour toi . Ne manque pas de dire que je serai très heureuse de revoir son père et de faire la connaissance de la nouvelle Mme Rousseau ».

Interloquée par l’enthousiasme de sa mère, la fille promit de répondre sur-le-champ. Face à la page blanche de son joli papier à lettres (cadeau de Noël de ses grandes sœurs), Rinette se trouva fort embarrassée. Le vouvoiement employé par Jean-Claude la perturbait. Enfants, ils se tutoyaient. Qu’est-ce que cela voulait dire ce : « Chère Rinette, recevez, je vous prie, mon amical souvenir… » ???

Luc lisant ces quelques mots, éclata de rire et tapant sur l’épaule de sa sœur, ironisa : « Chère Mâdemoiselle, on madrigalise à présent… »

Bref, il fallait prendre une décision et Rinette n’avait pas de temps à perdre : Le Vous étant de mise, eh bien allons y pour le Vous !

À son tour, la réponse de Jean-Claude fut rapide  : Mr et Mme Rousseau conviaient avec grand plaisir Rinette et ses parents à venir prendre le thé chez eux, 7, rue Fourcroy (quartier des Ternes) le deuxième dimanche de janvier. Marguerite n’en espérait pas tant, elle était ravie et voyait dans cette invitation le doigt de Dieu.

En attendant la date de ce fameux five o’clock tea, Rinette avait des rendez-vous beaucoup plus captivants. Dorénavant, tous les jeudis après-midi, elle passait quelques heures auprès de Georges. Il se montrait très amical, lui exposait ses projets, lui parlait médecine, s’étendait sur ses futures études. Et en grand secret, il lui confiait son désir de devenir un chirurgien connu, cultivé, apprécié du Tout-Paris : un futur professeur Henri Mondor. Puis il revenait à son amour du chant : une vieille cliente de ses parents, ancien professeur du Conservatoire de Musique, ayant découvert en lui un joli timbre de baryton, lui donnait des leçons de chant par amitié. Rinette était tout ouïe. Alors, le jeune émule de Caruso se levait et la main sur le cœur lançait à pleine voix le grand air de La Traviata :

« Lorsqu’à de folles amours, Tu livrais tes plus beaux jours (bis) ».

Rinette, qui n’avait aucune notion ni de la grande musique ni de l’art lyrique, demeurait éblouie, fascinée, en extase.

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36. Début d’année enthousiasmante

À la rentrée de janvier, Melle Maubanc, nommée professeur général , annonça la création d’un nouveau cours dit d’ Education Morale. Deux fois par semaine, - l’heure de la sortie étant retardée d’une trentaine de minutes - les élèves, réunies autour de leur professeur, étaient appelées à exposer leurs jugements sur la vie en général, sur leurs projets en particulier, à proposer des actions valorisant leurs mérites. Chaque suggestion devait être prise en considération et discutée en commun, le tout naturellement sous la férule morale du Maréchal : Famille, Travail, Patrie.

Rinette, toujours prête à accueillir la moindre initiative, proposa la création d’un journal de classe. Il serait intitulé : Les Neuf Muses et traiterait de sujets d’actualité, artistiques de préférence. Chaque rédactrice signerait du nom d’une muse .

La difficulté était de trouver les neuf élèves capables d’endosser la casaque d’une des filles de Zeus. Rinette naturellement signerait tantôt Melpomène (la tragédie), tantôt Thalie (la comédie). Jeannine Lannes, (on oubliait qu’elle était fille de milicien…), passionnée de Beethoven et de Wagner, prendrait le surnom d’Euterpe, Jeannine Savignac, la voix d’or du lycée, qui rêvait d’entrer à l’Opéra, serait Erato, Madeleine Enria, le plus brillant sujet de la classe, se chargerait des articles rédigés sous le nom de Clio (l’histoire) et de Polymnie (la rhétorique). L’absence de Colette était bien regrettable, elle aurait été une Terpsichore parfaite ; la gentille Jeannine Murique accepta de la remplacer et se chargea de la danse. Il restait encore deux muses à distribuer : Calliope et Uranie. Tâche quasiment impossible ! Quelle élève pourrait se targuer de pratiquer avec aisance l’Éloquence ou les discours sur l’Astronomie ? Rinette était pressée, elle aviserait plus tard. Il suffisait, pour l’instant, que le journal voie le jour…

L’occasion de sortir le numéro 1 des Neuf Muses ne se fit pas attendre.

Mony invita Rinette à une représentation de La Reine Morte d’Henry de Montherlant. Belle opportunité pour une première critique théâtrale ! La pièce, seule création de la Comédie Française depuis le début de l’Occupation, faisait grand bruit. Pierre Dux avait fait la mise en scène, Madeleine Renaud avait triomphé dans le personnage de Dona Inès de Castro pendant les quinze premières représentations et Mony reprenait le rôle, ce dimanche 16 janvier en matinée.

Le rideau se levait sur le décor de Roland Oudot : une salle du palais royal portugais. L’Infante de Navarre, venue célébrer ses fiançailles avec le dauphin Don Pedro, que jouait Julien Bertheau, s’était vue rejetée par lui. Il lui avait avoué aimer une autre jeune femme, Inès de Castro, dont il attendait un enfant. Le rôle de l’Infante était tenu par Renée Faure. Petit fauve, vêtue de velours noir, elle entrait en scène frémissante, tragique, tremblante de rage et de fureur. S’adressant au roi Ferrante, elle l’implorait dans un cri  : « Je me plains à vous, je me plains à vous, Seigneur, je me plains à vous, je me plains à Dieu. Je marche avec un glaive dans mon cœur. Chaque fois que je bouge, cela me déchire… ».

À l’opposé, Inès de Castro, Mony en l’occurrence, blonde, lumineuse dans sa longue robe de satin bleu, toute de douceur, toute de tendresse, était bouleversante aux larmes. Deux jeunes rivales, de caractères fondamentalement opposés, se disputaient, l’une par intérêt politique, l’autre par amour, un garçon sans grande envergure que le roi, son père, avait fait arrêté et mettre : « En prison, pour médiocrité ! »

La fin du spectacle était sublime, un des plus grands moments de théâtre que l’on puisse imaginer. Le roi Ferrante, après bien des hésitations, faisait assassiner Inès :

« Elle m’a appris la naissance prochaine d’un bâtard du prince. Je l’ai fait exécuter pour préserver la pureté de la succession au trône... ».

À peine avait-il prononcé ces paroles que, pris d’un malaise, il s’effondrait, terrassé. En dépit du tumulte confus qu’entraînait la mort du roi, quatre serviteurs apportaient, sur scène, la civière où reposait de corps d’Inès. Don Pedro, fou de douleur, se jetait sur le cadavre de sa bien aimée et l’enlaçait de toutes ses forces. Un officier entrait alors, portant sur un coussin de velours or et noir, la couronne royale. Don Pedro se levait, s’emparait du diadème et le déposait sur le ventre d’Ines. Puis, par la seule force de son regard, il contraignait l’assistance à s’agenouiller devant la Reine Morte.

Et le rideau tomba.

La salle demeura silencieuse quelques secondes, comme pour prendre le temps de récupérer avant d’éclater en applaudissements. Rinette était au comble de l’émotion et de l ‘enthousiasme. Elle n’avait qu’une hâte : rejoindre Mony dans les coulisses. Une Mony qui devait être à bout de nerfs.

Or pas du tout ! Sortis de scène les comédiens abandonnaient la peau de leurs personnages plus vite qu’ils n’ôtaient leur travestissement. Le drame qu’ils venaient de vivre de toute leur âme semblait être oublié. Le Don Pedro et l’ Inès de Castro, bien vivants, riaient comme des petits fous en se faisant des bises. Rinette se mit à l’unisson et la demi-heure qu’elle passa dans la loge de Mony fut un moment de joie et de plaisanteries.

Mais trêve d’amusement ,le Travail attendait Rinette ! De retour chez elle, fini de rire, elle se trouva face à sa mission de rédactrice en chef de son journal. Il lui fallait écrire. Et tout d’abord l’éditorial du premier numéro. Thème choisi : La Jeunesse. Cette jeunesse, héritière de toutes les richesses, à qui le monde appartenait. L’avenir, la beauté, la poésie, la musique, le théâtre et par dessus tout l’amour, elle possédait tous les bonheurs de la terre, elle rayonnait comme un soleil, telle une déesse elle dominait l’univers. Au fur et à mesure qu’elle rédigeait son article, Rinette se laissait emporter par un enthousiasme délirant. Après deux pages d’élucubrations, elle éprouva le besoin de faire lire sa prose aux autres rédactrices. Certaines restèrent très dubitatives. En pleine guerre, en pleine période de restrictions, celles-là n’avaient pas l’impression d’être souveraines face aux évènements ; d’autres souriaient et ironisaient en se tapant le front avec l’index. L’une d’elles, croyant faire de l’esprit, s’écria : « Rodrigue, as-tu du cœur ?  » Rinette se borna à lever les épaules. « Pauvre fille » pensa-t-elle.

Toute enfiévrée, Rinette tenta de partager son projet avec Luc. Ce dernier se moquait éperdument des Neuf Muses ; sa muse, à lui, s’appelait Simone, la fille du fourreur, et il avait bien du mal à lui faire comprendre qu’il en était amoureux. Seize ans, encore une petite fille, riant pour un rien, elle ne comprenait pas grand chose aux allusions amoureuses de Luc. Devant tant d’innocence, lui ne voulait pas l’effrayer… Il piaffait : « Elle est en 3ème au lycée Camille Sée. Rinette sois gentille, rencontre la et parle-lui de moi !… ».

Les filles de 3ème, Rinette ne les connaissait pas. Elle ne les croisait jamais dans les couloirs du lycée. Elle promit toutefois de rechercher la jeune personne et si possible de l’aborder… mais il ne fallait pas trop espérer, rien n’était sûr.

Rinette connaissait Luc. Accroché comme il l’était, il ne cesserait de la harceler au sujet de sa belle. En effet, à chaque rencontre, il était là, haletant, sans bonjour ni bonsoir, il demandait : « L’as-tu rencontrée ?... ». Rinette secouait la tête. Son frère commençait à l’énerver. Elle comprenait mal qu’il puisse étaler ses sentiments avec autant d’impudeur.

Quelques jours plus tard, devant le visage fermé et sinistre du garçon, elle devina que quelque chose de désastreux s’était passé. Au mouvement de tête interrogatif de Rinette, il répondit :

«  Hier après-midi, la porte de la cour des Medez était ouverte, je suis descendu quatre à quatre. Monsieur Medez livrait un manteau à une cliente, je l’ai salué comme si je le connaissais depuis longtemps et j’ai ajouté : j’habite en face. C’est alors que Simone s’est approchée de son père, elle était jolie, jolie, jolie, tu ne peux pas savoir comme elle était jolie ; elle m’a dit « Bonjour, tu vas bien ? » Elle m’a tutoyé, elle me reconnaissait puisqu’elle me voit tous les jours à mon balcon… j’étais heureux… Puis, catastrophe, j’ai vu arriver sa mère, une grosse dondon, moche, vulgaire, sotte...

- Comment sais-tu qu’elle est sotte, elle t’a dit quelque chose ?

- ... non mais je le devine ... Alors j’ai eu un choc. J’ai pensé que plus tard, Simone pourrait lui ressembler... C’est affreux, tu sais… »

- Alors, tu laisses tomber… ?

- Jamais ! ne crois pas ça … Je vais m’occuper de Simone, pour la sortir de son milieu et lui apprendre ce qu’est la Vie . C’est un sauvetage ,un devoir… tu saisis ?

- Je vais t ‘appeler Pygmalion

- Ah non, tu n’es pas drôle !...Tu ne comprendras jamais rien. Je dois défendre la pauvre petite contre la bêtise de sa mère… »

Rinette n’insista pas et abandonna la discussion ; elle n’allait pas se fâcher avec Luc au sujet de cette jolie mignonne. Qu’il se débrouille avec son agnelette. Certes, elle resterait sa confidente… mais quand elle aurait le temps… et son temps était compté.

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37. Jean-Claude

Jours après jour, il ne se passait pas un dîner sans que Marguerite ne parle de l’invitation de la rue Fourcroy. Le lundi précédent le goûter, elle se rendit chez la teinturière, fit repasser sa robe du dimanche et celle de Rinette puis vérifia que les manteaux n’étaient pas tachés et que leurs boutons étaient bien en place. La veille du grand jour, elle alla chez le coiffeur. Grâce à un shampoing colorant, elle en ressortit le chignon d’un léger bleu violet.

Marcel avait promis d’accompagner sa femme et sa fille au fameux goûter. Hélas, au matin du dimanche 21 janvier, terrassé par une migraine intolérable, il lui fut impossible de se lever. Face à ce malaise soudain… et prévisible, Marguerite leva les yeux au ciel, et murmura : « Le contraire m’eût étonnée… » et d’un ton ironique ajouta « Rinette et moi, nous t’excuserons... »

À trois heures de l’après-midi, chapeautée, gantée,  Marguerite était fin prête. Rinette fut priée de passer un dernier coup de chiffon sur ses chaussures et de brosser son manteau avant de l’enfiler. Ces préparatifs achevés, il fallut attendre un moment. Arriver trop tôt n’aurait pas été convenable, non plus que trop tard d’ailleurs. Quand le carillon Westminster sonna la demie, le signal fut donné. Le cérémonial pouvait commencer. Une fois dans la rue, Marguerite héla un taxi.

Pendant la course, elle s’assura une fois de plus de la mise impeccable de Rinette. Celle-ci, agacée, se demandait si on ne se rendait pas à la cour du Roi de France.

Au 7, rue de Fourcroy, arrivée au troisième étage, Marguerite se gratta la gorge et sonna. On ne répondit pas sur-le-champ. La politesse voulant qu’on prenne patience, les deux femmes attendirent en silence. Enfin Jean-Claude ouvrit la porte. Comme il avait changé. Méconnaissable, le petit garçon timide et gracile des Sables d’Olonne ! Une métamorphose ! Le petit poucet s’était transformé en Prince Charmant. Un mètre quatre vingt-deux, une taille élancée, un visage aux traits encore indécis, cherchant à se viriliser, un regard aux yeux bleu foncé qui avait perdu son étonnement et s’était affirmé, une chevelure blond-roux, coiffée avec grand soin. Vêtu avec une élégance discrète, de bon aloi, pantalon de drap beige, à chevrons - tissu anglais -, chemise blanche, au col fermé sous un pull-over de cachemire noir, Jean-Claude offrait l’aspect du jeune homme idéal à présenter dans les salons.

Derrière son fils, apparut M. Rousseau. Un peu vieilli, mais toujours le même. Était-ce un être de chair, était-ce un pur esprit ? Allez savoir… Son domaine était la Philosophie. Ses amis Socrate, Platon ou Aristote, il ne les oubliait jamais. Rinette se rappela que lors des vacances aux Sables, assis sur son transat, devant sa tente, Mr. Rousseau, plongé dans la lecture de bouquins aux titres rébarbatifs, ne remarquait personne autour de lui.

Aux côtés de Mr. Rousseau, se tenait sa nouvelle épouse, prénommée Marguerite, elle aussi. Rinette eut un choc. Cette dame était en quelque sorte la jeune sœur de sa mère. Le même genre de femme. Grande, maigre, le chignon noir, l’œil perçant et sévère, le verbe haut, la parole volubile. À ce moment, sans s’être jamais rencontrées, Marguerite et Marguerite se reconnurent. Elles deviendraient des amies. C’était définitif.

Grâce à la connivence imprévue des deux femmes, le goûter fut une grande réussite. Toutes deux avaient pris le dessus dans la conversation. Elles étaient d’accord sur tous les sujets… l’éducation des jeunes, la difficulté d’être belle-mère, le respect de la Patrie, Pétain…et le reste. Les autres écoutaient…

Il n’est de bons moments qui ne prennent fin et, vers 7 heures, on dût se séparer à regret. Tandis que Marguerite N° I, lançait une invitation pour le premier dimanche de février, Jean-Claude proposa à Rinette de ne pas attendre ce jour là et lui offrit de venir la chercher le jeudi suivant pour l’emmener au cinéma sur les Grands Boulevards. Le jeudi suivant... le jeudi suivant… Rinette avait l’intention d’aller chez ses amis, Colette, Georges ou Luc… Marguerite ne lui laissa pas le temps d’une hésitation et répondit à sa place : «  Mais c’est une bonne idée, nous vous attendrons jeudi à 2 h et vous allez passer une après-midi très agréable. ». L’affaire était entendue…

Or donc au jour dit, Jean-Claude ne se fit pas attendre, plus élégant encore que le dimanche précédent. Sur le pantalon marron foncé , il portait, sous sa veste à chevrons, une chemise blanche, une cravate noire de la largeur d’un ruban. Son pardessus de tweed beige paraissait sortir du meilleur faiseur de Londres.

N’ayant pu se dérober à ce rendez-vous, Rinette se montra plutôt aimable. Jean-Claude ne s’étant pas décidé à la tutoyer, elle s’emberlificotait dans des périphrases pour éviter le vouvoiement.

Arrivés à la station de métro La Motte-Picquet , Jean-Claude invita Rinette à monter dans un wagon de première classe. Pendant le voyage, il proposa d’aller applaudir Edwige Feuillère et Pierre Richard-Wilm dans le film à grand succès La Duchesse de Langeais de J. de Baroncelli, d’après Honoré de Balzac. Les articles de presse étaient très élogieux : grande mise en scène, superproduction cinématographique. Une histoire d’amour, racontée dans un riche décor, en cette période de disette, cela transportait le spectateur dans un monde de rêve. Va pour La Duchesse de Langeais, Rinette était consentante. Ne pouvant agir autrement, elle avait décidé de trouver tout parfait...

N’ayant pas de secret pour Luc, Rinette lui avait raconté l’emballement de sa mère pour Jean-Claude. Après avoir bien ri et s’être moqué de ses relations mondaines, son frère lui avait remonté le moral en lui proposant de venir lui commenter son après-midi.

D’avance, Rinette se réjouissait : elle dirait tout et peut-être même, elle broderait et en dirait un peu plus.

La semaine suivante, Jean-Claude renouvela son invitation, en proposant cette fois le film de Jean Delannoy : Pontcarral, Colonel d’Empire, avec Pierre Blanchar, Annie Ducaux, Jean Marchat et une jeune révélation Suzy Carrier.

Rinette commençait à trouver ces sorties du jeudi un peu répétitives.

Autant elle était passionnée de théâtre, autant le cinéma la laissait indifférente. Il lui était impossible de s’impliquer pleinement dans l'aventure d’un scénario. Il lui manquait la présence du comédien, cet homme ou cette femme, en chair et en os, qui était là, face à elle, heureux, malheureux, lui livrant ses états d’âme, l’ implorant en quelque sorte de les partager. Pour elle, un personnage animé sur un écran racontait une histoire mais n’incitait pas à la vivre. Un voyeur, voilà ce qu’était un cinéphile. Un complice, un ami, un frère, voilà ce qu’était l’amoureux du théâtre.

Jean-Claude se montrait toujours courtois, aimable, mais sans humour, sans grand intérêt. Le beau jeune homme, aux gants de peau, élevé au collège Sainte-Croix de Neuilly, devenait lassant. Une petite compensation, cependant. En faisant la queue devant le cinéma Marivaux, Rinette rencontra une camarade de lycée, Josette Chagnon, une cancanière de première catégorie. Le lendemain, toute la classe saurait que Rinette sortait avec un superbe jeune homme. De ce point de vue, Jean-Claude était valorisant.

Ce soir-là, Rinette pensait trouver auprès de Luc une oreille attentive. Mais, contrairement à la semaine précédente, il n’avait que faire de ses petites histoires de fille. Philippe Ozouf venait de lui apprendre une nouvelle jubilatoire : l’Angleterre avait joué un bon tour à Hitler. La veille, les autorités nazies devaient fêter les dix ans de pouvoir de leur Führer. Au moment précis où ce dernier allait prononcer son grand discours devant ses troupes galvanisées, des bombardiers de la R.A.F. avaient survoler le ciel allemand et l’alerte dispersait aussitôt la foule vers les caves les plus proches. Quand une heure et demie plus tard, la cérémonie reprit son cours, ce fut Goering, et non plus Hitler, qui s’adressa à l’assemblée. Il hurla à la manière du chef, mais l’enthousiasme n’y était plus.

Prise au débotté et sans réel intérêt pour la nouvelle, Rinette ne manifesta pas une joie délirante. Elle se fit joliment rabrouer : «  Au lieu de passer tes après-midi au cinéma avec ton joli cœur, tu ferais mieux de t’intéresser aux choses qui en valent la peine… ».

Un peu vexée, elle se promit de ne plus rien raconter à Luc.

Le troisième rendez-vous avec Jean-Claude devait se passer comme les précédents : une séance de cinéma sur les Grands Boulevards. Le film choisi : Les Visiteurs du Soir. Un gros, un très gros succès !

Jean-Claude était arrivé un peu plus tôt que d’habitude de sorte que les deux jeunes gens, sortis du métro avec une demi heure d’avance, se promenaient lentement le long du boulevard des Italiens. La conversation s’engagea. Jean-Claude avait pris Rinette par le coude et, en bombant le torse, il lui demanda  tout-à-coup :  « Comment me trouves-tu habillé ? ». Ravie de ce tutoiement impromptu, en hochant la tête de haut en bas, Rinette répondit : «  Tu es très élégant ! ». « C’est, poursuivit Jean-Claude, que je gagne suffisamment d’argent pour m’offrir tout ce que je souhaite… » et d’énumérer : pull over en cachemire, foulard de soie, chaussures de daim aux doubles semelles de cuir, gants de pécari, parfum de toilette pour homme, etc…etc… Devant la mine interrogative de sa camarade, Jean-Claude ne perdit pas une seconde et il lui proposa de s’acheter, elle aussi, tout ce qui lui ferait plaisir, au Marché Noir, si nécessaire. Oui au Marché Noir... comment  s’y prendre? Très simple… Il lui suffirait de vendre à ses camarades, les élèves du lycée Camille Sée, des paquets de cigarettes américaines que lui, Jean-Claude, lui fournirait.

Devant le silence pétrifié de Rinette, Jean-Claude reprit son explication en cherchant à la rendre plus alléchante encore. Il n’y avait rien à craindre. Pour éviter d’ être surprise par un professeur, il suffisait d’ organiser le petit marché à l’extérieur du lycée. La demande de tabac américain était très importante. On n’aurait aucun mal à se créer une fidèle et nombreuse clientèle, et les bénéfices seraient juteux. Rinette restait clouée sur place, abasourdie. Elle ne pouvait croire ce qu’elle entendait. Comment un jeune homme si bien élevé, fils d’un père, professeur dans un collège catholique de Neuilly, pouvait-il lui proposer le pire des trafics ?... Il ne s’agissait pas de cartes de pain, de sucre, de denrées alimentaires qui auraient pu, à la rigueur, subvenir au manque de nourriture, mais des CIGARETTES ... AMÉRICAINES : la honte !!!

Quand les portes du cinéma s’ouvrirent, à peine les spectateurs de la séance qui venait de s’achever commencèrent-ils à sortir que les nouveaux arrivants se précipitèrent pour entrer. Rinette suivit Jean-Claude en silence. Le film se déroula sans qu’elle y comprit grand chose. Et pourtant … elle avait été impatiente d’y assister. Philippe Ozouf s’était montré très persuasif : « Les Visiteurs du Soir, un film superbe de Marcel Carné, un film–message. Une parabole se rapportant aux temps présents... Le Diable, interprété par Jules Berry, représentait les Allemands, le Baron Hugues c’était le Maréchal Pétain, son château c’était Vichy et l’État Français, les fiancés, transformés en statues de pierre dont on entendait battre les cœurs , c’étaient les Résistants.. ». Vu sous cet angle le sujet devait être passionnant. Malheureusement, Rinette avait l’esprit ailleurs. De temps à autre, elle tentait de retrouver le fil de l’histoire, mais les dialogues lui passaient par dessus de la tête. Elle regardait du coin de l’œil Jean-Claude, il avait l’air d’apprécier le film. Il paraissait… comment dire… insouciant, content de lui ? Rinette ne trouvait pas de mot assez fort pour le maudire.

La séance - les actualités, plus le film - durait presque trois heures. À la sortie de la salle de cinéma, Jean-Claude et Rinette se hâtèrent vers le métro. Les wagons étaient complets, ils montèrent comme ils purent et furent séparés tout le voyage. Jean-Claude avait l’air très à l’aise en quittant Rinette. Il lui rappela que le dimanche suivant, il était invité par Marguerite à venir, avec ses parents, prendre le thé à l’école. Il espérait que d’ici là Rinette aurait réfléchi à sa proposition et lui donnerait une réponse favorable. Rinette toujours sous le coup d’une profonde indignation ne répondit pas. Quand elle fut seule, elle s’interrogea : Devait-elle se confier à sa mère ? Marguerite s’était tellement entichée de Jean-Claude, qu’elle était capable de ne pas la croire, elle, Rinette. Alors elle ne dit rien.

Le goûter attendu eut lieu comme prévu, l’ambiance fut très contrastée. Marcel faisait la tête parce qu’on avait dû décommander le déjeuner familial, M.Rousseau, pensait sans doute plus au Parthénon qu’à la rue Rouelle, par contre les deux épouses se découvraient de plus en plus complices. Un tel courant de sympathie passait entre elles, que c’en était un bonheur…

À son arrivée, Jean-Claude, très aimablement, avait questionné Rinette à haute voix : « Alors ? » et Rinette, le regardant droit dans les yeux, à voix basse lui avait répondu : « Non, impossible, ne compte jamais sur moi ! » et s’était éclipsée vers la cuisine sous prétexte d’aller chercher… n’importe quoi. Quand elle revint, Jean-Claude avait pris place auprès de son père, à l’autre bout de la table et dès ce moment là, il se désintéressa complètement de la conversation. Au moment des adieux, il s’approcha de Rinette, en lui disant devant tout le monde : « Pour jeudi, je suis désolé, mais je ne serai sans doute pas libre », et Rinette répondit sur le même ton « Moi, je suis sûre de ne plus jamais être libre le jeudi ». Marguerite, tout à sa nouvelle amie, n’entendit pas sa fille. Ravie de son après-midi, toute souriante, elle proposa un nouveau rendez-vous que Mme Rousseau accueillit avec joie.

Pour Rinette, l’affaire Jean-Claude était terminée.

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38. Dépression impromptue

Après une période d’initiation assez difficile pour ne pas dire rebutante, Rinette prenait un certain plaisir aux cours de philo. Emportée dans un tourbillon d’interrogations, face aux problèmes fondamentaux de l’existence, elle aspirait à une certaine compréhension que l’on pouvait qualifier d’intellectuelle. En fait, elle se serait voulu digne d’accéder au monde privilégié et suprême des Idées. Certes, le bonheur qu’elle en tirerait serait différent de celui procuré par le Théâtre ou la Poésie, il serait plus abstrait, il s’appliquerait davantage à son intelligence, mais n’en serait pas moindre.

S’imaginer capable de disserter sur les mystères de l’âme , de tenter de comprendre le pouvoir de décision d’un être humain face à son destin, donnait enfin à Rinette l’impression d’entrer dans le royaume, jusqu’alors inaccessible, de ce qu’on nomme la Connaissance dont elle commençait à saisir la signification. Les mots fatalisme, déterminisme, libre arbitre qu’elle ignorait quelques mois auparavant lui étaient devenus familiers. La tête pleine de questions insolubles, elle n’avait qu’un désir : en discuter avec Luc. Lui avait d’autres préoccupations : élève de terminale scientifique, l’étude de la philo lui importait peu. Mais Rinette savait se montrer si pressante qu’il finissait par accepter le dialogue. Les discussions s’égaraient parfois ; quelque peu pédante sur les bords, Rinette divaguait avec précipitation et volupté, Kant lui montait à la tête. Luc ne se laissait pas endoctriner facilement. Fou-fou certes, mais rationaliste à l’occasion, il faisait redescendre sur terre l’exaltée qu’il avait devant lui.

Un jour que Rinette avait engagé une digression sur le fatalisme engendré par la volonté divine, Luc lui posa un problème : « Nous sommes d’accord, Dieu est infiniment bon, infiniment juste. Il est infaillible et de lui dépend notre destin, mais ses décisions sont-elles toujours imparablement irrévocables ? Supposons : tu es un criminel, un assassin. Tu meurs. Dieu, s’il est infiniment juste en premier, il te punit d’ enfer mais comme il est aussi infiniment bon, il va te pardonner et tu montes au ciel. Cependant, s’il se montre tout d’abord infiniment bon, il va te pardonner, mais comme il est aussi infiniment juste, en fin de compte tu iras bruler en enfer. Qu’est-ce que tu réponds à cela…. ? ». Rinette resta coite. Et ses aspirations métaphysico-philosophiques s’achevèrent en éclat de rire comme d’habitude… Pourtant, c’était amusant de PENSER… et ce soir-là, rien ne laissait présager le grain de sable qui allait dérégler la machine bien huilée de l’apprentie philosophe.

En effet, un des matins suivants, à la sortie d’un cours de Philo, un immense découragement imprévu et brutal fracassa le cœur et la cervelle de Rinette.

À quoi servaient donc ces heures d’étude privilégiées ? À quoi servait ce bonheur d’apprendre puisque le destin d’une femme était scellé de toute éternité ?... Rinette n’avait-elle pas entendu, au cours du déjeuner dominical, l’une de ses sœurs aînées, (celle qui avait eu la disgrâce de « coiffer Sainte Catherine »)  s’adressant à sa mère, dire: « Oh ! vous la marierez jeune, votre fille, » et Marguerite de répondre avec une fierté arrogante : « Mais, j’espère bien… ».

Voilà ! Sans même qu’elle eût à donner son avis, c’en était fait de l’avenir de Rinette. Elle aurait bientôt un mari, le gendre idéal pour ses parents, un « garçon d’avenir » dans l’Administration. Elle habiterait comme ses sœurs, un appartement de quatre pièces, au cinquième étage, avec balcon. La salle à manger-salon aurait des fauteuils recouverts de housses, à retirer aux jours de fêtes. Les deux chambres seraient situées au fond d’un étroit couloir, dans l’une d’elle pleurnicherait un bébé vomissant et coliqueux dont il faudrait changer les couches six fois par jour et préparer les biberons de lait qui lui lèveraient le cœur. Dans une petite cuisine bien sombre, donnant sur une cour où le soleil ne s’aventurerait jamais, s’étalerait au mur une batterie de casseroles en aluminium, objets de haine et de détestation… Oui ! Voilà l’avenir de Rinette dans les mois qui suivraient son bachot !...

Et le Théâtre, mon Dieu, Le Théâtre ! Eh bien, elle devrait y renoncer aussi au Théâtre ! Une femme mariée, une femme qui a eu la chance d’être conduite à l’autel par un époux qui a bien voulu la choisir, doit reste chez elle. Elle doit s’occuper de son foyer. Un point c’est tout ! La belle vie, en vérité… que bien des vieilles filles envieraient…

Personne ne pouvait comprendre le désespoir subit de l’adolescente. Luc pas plus que les autres, puisque c’était un garçon et que, pour lui, la vie s’ouvrait au monde. Quant à Colette, le mariage représentait le bonheur suprême, à condition bien sûr qu’elle puisse épouser Michel. Mais elle était possédée par un tel amour qu’elle ne pouvait envisager le contraire…

C’en était fait, Rinette était entrée dans une période de dépression. Elle ne travaillait plus, ne voulait voir personne. Elle prétendait avoir trop de révisions pour se rendre chez ses amis… Comme la période des compositions allait débuter, ni Colette, ni Luc ne s’en étonnèrent.

Rinette ne pensait plus qu’à dormir, dormir pour oublier….

On était en février, il faisait très froid. Un vendredi matin, Rinette se leva, la tète prise dans un étau de fer. Elle souffrait si fort de migraine qu’elle put à peine ouvrir les yeux. Il lui fallait libérer le bureau de sa mère, elle décida donc d’aller au lycée. Le cœur au bord des lèvres, iI lui fut impossible d’avaler la moindre gorgée de cette affreuse mixture, chicorée, ersatz de café. Grelottante et malade, elle assista au premier cour de la matinée, et n’en pouvant plus, lors de l’ interclasse, elle demanda à se rendre à l’infirmerie. Bientôt elle fut prise de nausées. Après l’avoir fait allonger, l’infirmière de garde lui tâta le pouls, il battait trop vite, son mal de tête ne cessait de s’accroître, il lui fallait aller voir un médecin. De retour chez elle Rinette souffrait toujours autant. Sa température était de 38°6, et elle fut prise de vomissements de bile. Marguerite détestait la maladie. Elle se sentait désarmée, affolée, elle était furieuse, comme si le malaise de sa fille était pour elle une injure. Elle décida d’emmener Rinette chez leur médecin, le docteur Tartinville. La soixantaine bien sonnée, celui-ci, jugeant sans doute qu’il avait suffisamment donné, était parti se ravitailler à la campagne. Un jeune médecin le remplaçait. Il examina Rinette et fut assez rassurant : « C’est une jaunisse » annonça-t-il et s’adressant à Marguerite dont il avait deviné l’autorité : « Vous allez mettre votre fille à la diète, lui faire prendre un lavement d’eau salée dans une poire de caoutchouc, si vous n’en avez pas vous en trouverez chez le pharmacien et surtout qu’elle n’attrape pas froid. Dans une dizaine de jours elle sera guérie. ».

Guérie, c’était vite dit. Après une nuit de fièvre, de cauchemars, de courbatures, de sueurs, de migraine, Rinette se réveilla mal en point, le teint jaunasse. Les heures passant, son visage et ses mains viraient au jaune d’œuf pourri. Et horreur ! le lundi matin, à peine avait-elle allumé l’électricité du bureau que Marguerite s’écria : « Mais ma pauvre fille ! qu’est-ce que tu as ? » . Rinette était verte … verte… Son front, ses joues, son cou et ses bras tiraient sur l’olivâtre. Quant au blanc de ses yeux, et au dessous de ses ongles, ils s’apparentaient aux pastilles Valda. Panique générale ! Désespoir de Rinette, lamentations de Marguerite : « Mon Dieu, Mon Dieu, ayez pitié de nous ! ». La rougeole, la jaunisse, on connaissait, mais la « verdurite » ...?

Le premier moment d’affolement passé, il fallut prendre une décision. Marguerite n’avait plus confiance dans le jeune praticien. Rinette, dans un sanglot, lui demanda d’alerter Mony. Mony, pour elle, c’était la fée de tous les pouvoirs.

L’école n’ayant pas le téléphone, Marguerite dût traverser la rue pour aller chez le charcutier appeler son ancienne élève et la réveiller sans même s’ excuser. Aussitôt, Mony, inquiète, alerta Melle Doucet, l’infirmière du professeur Albeaux-Fernet, médecin attitré de la Comédie Française. Cette dernière, une cinquantaine pleine d’expérience, se rendit rue Rouelle dans la matinée. Elle n’eut aucun doute en découvrant la malheureuse Rinette et s’adressa à Marguerite : « Madame, votre fille doit être oxydée. Le lavement au gros sel, qui n’a pas été évacué, a fait son chemin et a dû empoisonner le sang depuis quarante-huit heures... Je ne suis pas médecin, je ne peux donc prescrire aucune ordonnance, mais je travaille pour une doctoresse, jeune, très compétente, je vais l’avertir et nous appliquerons le traitement qu’elle décidera… ».

Ce qui fut dit fut fait. Conclusion : Rinette se retrouva, pour cinq semaines, condamnée au lit et à la diète, n’ayant droit qu’à l’absorption de petit lait et de jus de raisin sans saccharine que Marcel, très paternellement, allait acheter place du Trocadéro. Aller et retour : une promenade de cinq kilomètres environ qui ne faisait pas peur à un ancien militaire.

Melle Doucet venait tous les soirs, vers 6 heures, pour la cérémonie du lavement à l’eau boriquée. À ce régime, Rinette était épuisée. Elle ne souffrait plus, elle dormait dix-huit heures par jour. Elle aimait dormir. Dès qu’elle se réveillait, le bruit assourdissant de casseroles grattées par les tampons Jex lui emplissait la tête et la replongeait en plein désarroi.

Inquiet de n’avoir pas de nouvelles depuis deux jours, Luc se rendit à l’école. Quand il vit Rinette alitée, verte comme une pomme pas mûre, il éclata de rire. Ce n’était pas charitable ! Furieuse, mais trop accablée pour discuter, Rinette, en se tournant vers le mur, murmura méchamment : « Va-t-en, laisse-moi tranquille ! ». Se voulant gentil et ne sachant comment cacher sa compassion, il insista : « Oh, ma pauvre petite grenouillette, mon petit bouton d’épinard... ». Sans raison, par simple fatigue, sans doute, Rinette éclata en pleurs. La scène devenait pathétique. L’arrivée de Marguerite y mit fin  : « Vous voyez bien qu’elle est malade. Vous feriez mieux d’ aller travailler... ». Belle occasion de donner une leçon de morale à ce jeune étourdi, supposé paresseux : « Jeune homme, n’oubliez jamais que le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et la misère... » et de développer… et de développer… Luc, bien élevé, les yeux baissés, faisait semblant d’écouter, mais il ne pensait qu’à disparaître. Il avait compris… Il attendrait que Rinette aille mieux pour la revoir, ailleurs que chez elle.

Marguerite se posait des questions. Une mère aimante savait deviner les soucis de sa fille, elle n’avait qu’à écouter parler son cœur, n’est-ce pas ?

La maladie de Rinette n’était pas fortuite. Il devait y avoir une raison. On n’attrapait pas la jaunisse sur un simple rhume ? Ne voyant plus Jean-Claude, surveillant le courrier qui n’apportait jamais de lettre de Neuilly, elle en déduisit un chagrin d’amour et s’en persuada rapidement.

Sans attendre, elle prit une chaise, s’assit auprès du lit de la malade et attaqua :

« Comment se fait-il que tu ne sortes plus avec Jean-Claude ? Est-ce que vous vous êtes  disputés ? Je suis ta mère, tu PEUX tout me dire, tu DOIS tout me dire. La mère est la meilleure des confidentes... Jean-Claude t’a fait de la peine ? Je suis sûre que c’est ça qui t’a rendu malade..  ». Elle attendit un temps la réponse qui ne venait pas. « Votre rupture n’est peut-être pas définitive… Je vais en parler à Madame Rousseau… Ça peut encore s’arranger… ». Rinette tombait des nues. Jean-Claude ? Mais qu’est-ce que Jean-Claude venait faire  ici? « Je t’assure, Jean-Claude et moi, nous ne nous sommes pas disputés… ». Allait-elle avouer la raison pour laquelle elle ne verrait plus jamais le jeune homme ? Non, non, c’était trop grave, trop compliqué… sa mère ne comprendrait pas, la croirait-elle seulement ?... Pour avoir la paix, Rinette prit le parti de mentir : « … Il travaille, il prépare son bachot, on se reverra plus tard… ». Marguerite insista : «  Je te le répète, tu dois TOUT me dire. C’est une belle histoire d’amour qui est née entre vous…Ce serait très triste, et je comprendrais que tu sois malheureuse, si vous deviez rester fâchés.. Et crois-moi, je suis prête à intervenir. Je vais prier à cette intention...». Rinette réitéra sa promesse de revoir Jean-Claude dès qu’elle serait guérie… Elle aurait avoué n’importe quoi pour qu’on la laisse tranquille… et que surtout sa mère n’alerte pas Madame Rousseau.

Les jours passant, la nature reprit ses droits. Rinette allait de moins en moins mal, elle dormait toujours beaucoup. Mais peu à peu son visage redevenait humain avec de grands cernes sous les yeux. Elle était toujours fatiguée. Elle avait maigri. Néanmoins, elle se sentait moins angoissée. Le bruit des casseroles s’estompait dans le lointain et puis , et puis… comme elle avait lu quelque part, elle se rappela que « Le pire n’était jamais sûr... ».

Un premier signe de retour à la vie apparut lorsque Colette apporta à son amie une dizaine de numéros de la revue ELLE, datés de 1938. À la lecture des recettes de cuisine d’avant-guerre, Rinette prit un plaisir qu’elle n’hésita pas à qualifier d’épicurien. Les sauces au porto, les crèmes au chocolat, les omelettes aux morilles, les homards à l’américaine, les pâtés de lièvre, le bœuf bourguignon, le foie gras, les ris de veau financière, - mets qu’elle n’avait jamais goûtés , certains même dont elle n’avait jamais entendu le nom - , elle en découvrait la saveur par imagination et s’en pourléchait les babines. Jamais elle n’avait tant apprécié la bonne chère… Elle en bavait de plaisir. Certes le présent n’incitait guère à la délectation, mais peut-être qu’un jour, dans un bon restaurant, elle apprendrait les plaisirs de la table… Alors elle se régalerait. Il lui restait l’espoir…

Vers la mi-mars, la convalescence de Rinette s’amorça avec l’arrivée du printemps. Elle avait retrouvé un teint rosé quoique bien pâle, elle pesait à peine trente cinq kilos, ses omoplates pointaient sous son pull-over. À table, il lui fallait suivre un régime sévère pour ne pas fatiguer son foie, son pauvre foie qui resterait sans doute fragile à vie. Contente d’être guérie, mais toujours faiblarde, elle pleurait pour un oui , pour un non. Quand elle essayait d’apprendre quelque chose, elle n’arrivait pas à retenir deux phrases de suite et elle se désespérait.

Le premier jour où elle retourna au lycée, elle croisa dans un couloir Melle Evrard. Cette dernière l’interpella : «  Qu’est-ce que vous faites ici ? Je vous croyais malade… » «  Madame la Directrice, je suis guérie… » «  Non, non, non, je ne veux pas vous voir au lycée dans cet état - là. Restez chez vous quelques jours encore !  Reposez-vous et dites à votre mère de venir me voir... ».

Marguerite fut très étonnée mais pas mécontente de la démarche de la directrice du Lycée. Elle prenait cet appel non comme une convocation mais comme une invitation entre deux responsables d’établissements scolaires.

Quant à Marcel qui ne se permettait pas souvent de donner son avis, il ne put s’empêcher d’être choqué : «  De quoi se mêle-t-elle ta directrice ? Elle ne passera pas le bachot à ta place… ». Non, non.. elle ne passerait le bachot à la place de personne. Mais l’examen avait lieu en juin, d’ici là….

Pour le moment il s’agissait de reprendre des forces et de retrouver le plaisir de vivre. Pour ce faire, Rinette devait se confier à quelqu’un de son âge. Elle se sentirait ensuite soulagée et pourrait sans doute envisager l’avenir sous un aspect moins désespérant.

La première personne qu’elle retrouva ce fut Luc, bien sûr. Mais, comme tous ses camarades de lycée, il était très préoccupé pour ne pas dire angoissé par une récente décision de l’État Français : tributaires du Service du Travail Obligatoire, (le S.T.O) , les garçons nés en 1920, 1921 ou 1922 , étaient désormais mobilisables pour partir travailler en Allemagne pendant deux ans. Certes, Luc était né en janvier 1925, mais la guerre n’était pas terminée…

L’avenir immédiat des jeunes garçons était plus dramatique que celui des jeunes filles, dussent-elles être mariées sans amour. Et les casseroles de Rinette étaient bien peu de chose en comparaison d’un départ en Allemagne. Outre que l’exil en pays ennemi était intolérable, la vie de l‘autre côté du Rhin était extrêmement dangereuse. Les alliés bombardaient sans relâche les villes du Reich et les obus, en tombant, ne choisissaient pas leurs victimes.

Colette, de son côté était désespérée. Michel, né en janvier 1923, devrait partir au début 1944. Il parlait déjà de s’enfuir : où, comment ? Il ne savait pas… mais il était bien décidé à ne pas se laisser embrigader. Les amoureux allaient être séparés… dans quelles conditions et pour combien de temps ???

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39. Projets d’avenir

Or donc ni Luc, ni Colette n’étaient prêts à compatir aux états d’âme de Rinette.

Il lui fallait trouver une autre confidente. Françoise fit l’affaire. Très reconnaissante envers Rinette d’avoir su garder sa langue concernant le secret de ses nouvelles toilettes, celle-ci était toute disposée à renvoyer l’ascenseur. Rinette trouva donc l’oreille attentive dont elle avait besoin et auprès de laquelle elle pouvait s’épancher sans retenue. Elle laissa libre cours au débordement de son cœur et s’expliqua : elle voulait exister non comme une esclave ménagère mais comme quelqu’un d’indépendant qui désirait apprendre et découvrir. Elle avait besoin de vivre dans le milieu du théâtre, là elle trouverait sa joie, sa raison d’être, etc , etc , etc, etc… Françoise écoutait avec beaucoup d’attention et proposa une solution évidente : «  Ne cherche pas, deviens une comédienne !...». Être comédienne ! En admettant qu’elle ait le courage de tenir tête à sa mère en lui avouant son projet. Rinette n’osait franchir le pas. Elle devinait ses propres limites. Elle ne se sentait pas les qualités de Mony. Son physique n’était pas celui d’une jeune première. Françoise insista : « Si tu veux vivre dans le théâtre, il n’y a pas d’autre issue. Il faut que tu te lances, que tu montres ce que tu sais faire... Tu as joué pour la Fête des Mères, tout le monde t’as trouvée charmante, alors, parle à ton amie Mony... ».

Ah non, non, pas à Mony, pas à Pierre Dux ! Rinette aurait honte qu’ils soient gentils et indulgents par pitié. À la rigueur, Rinette accepterait de se produire devant un juge impartial, qui ne la connaissait pas.

Après discussion, elle décida de se rendre au cours de théâtre de Maurice Escande, sociétaire de la Comédie Française ; ce cours avait lieu le dimanche matin, au Théâtre Édouard VII. En cachette, les deux amies manqueraient la messe. Françoise serait très heureuse d’accompagner et de soutenir sa camarade.

Alors que Rinette avait repris ses bonnes habitudes en assistant, le samedi 23 mars, à la matinée poétique consacrée à Ovide, le divin poète, initiateur de l’amour, le lendemain matin, la tête encore pleine de lyrisme et de poésie, elle retrouva Françoise à la station de métro La Motte-Picquet.

À dix heures moins le quart, devant le Théâtre Édouard VII , une vingtaine de jeunes gens, des deux sexes, attendait l’arrivée du maître en discutant à voix haute, sans écouter le voisin, mais en s’écoutant soi-même. Ces apprentis comédiens apparurent à Rinette beaucoup plus prétentieux que ne l’étaient les acteurs de la Comédie Française : « Moi, je suis en train de travailler Alceste... », « Moi, j’apprends le rôle de Phèdre », « Moi... quand je serai un comédien applaudi... », « Moi, je... ». Les garçons se tapaient dans le dos et essayaient maladroitement d’embrasser les filles sur la bouche. L’un d’eux que l’on appelait Jacques, ou Famery tout court, paraissait être la vedette du groupe. Il parlait plus fort que les autres - ce qui n’était pas peu dire - et riait de ses propres astuces. Une cour autour de lui l’applaudissait. Au milieu de tout ce monde, Rinette se sentait intimidée, pour un peu elle serait repartie. Heureusement, Françoise était là.

À dix heures cinq, un taxi s’arrêta devant la porte du théâtre. Vêtu d’un manteau en poil de chameau et coiffé d’un feutre marron incliné sur l’œil droit, le maître en descendit. Comme par enchantement la volière se tut.

Une fois entré dans le théâtre, Maurice Escande prit place au milieu de la salle. Une planche, posée sur la rangée de fauteuils de devant, lui servait de bureau. Les jeunes gens s’assirent dans un silence relatif autour de leur professeur.

Certains élèves déjà inscrits au cours présentèrent la scène qu’ils avaient travaillée. Maurice Escande, assez sévère, reprenait les passages qui lui semblaient mal interprétés ou mal compris. Cinq ou six couples se succédèrent sur le plateau, dont un duo constitué par un frère et une sœur, Jean et Lise Topard 10 qui « donnèrent » la scène du « Petit chat est mort » de L’École des Femmes.

Puis arriva le tour des auditions. Rinette avait pris le soin d’apporter la brochure du texte de Poil de Carotte de Jules Renard. Pour lui donner la réplique dans le rôle de Mr. Lepic, Maurice Escande désigna un grand garçon, maigre au visage ingrat, Claude Piéplu. Dire qu’elle avait le trac, la jeune comédienne en herbe ! C’était vraiment peu dire. À la vérité, elle était liquéfiée, morte de peur, en montant sur le plateau. Très gentil, Piéplu, s’apercevant de la panique de sa partenaire, lui toucha le bras et lui dit à voix basse : « Ne vous en faites pas, ça va marcher… ». Se plaçant face au public, sans attendre, il attaqua :  

«  Et veux-tu me répondre ? »

Rinette était bien forcée d’enchaîner et, d’une petite voix inaudible, elle murmura :

« Cette fille aurait dû tenir sa langue, mais elle dit la vérité, ma mère me défend d’aller ce soir à la chasse »

Alors s’éleva de la salle la voix du maître .

« Plus fort, Mademoiselle, plus fort, on ne vous entend pas »

Les dés étaient lancés. Il fallait y aller ! Rinette se jeta à l’eau et de tout son cœur poursuivit son texte. Les autres élèves écoutaient et jugeaient en silence. Ils ne ricanaient pas, c’était déjà encourageant.

Quand elle eut fini sa dernière réplique, Maurice Escande quitta sa place et vint au bord de la scène :

« Mademoiselle, ce n’est pas mal du tout, vous avez des dons, une bonne voix quand vous le voulez, l’intelligence du texte, une nature de comédienne , mais le dramatique n’est pas votre emploi. Vous êtes une comique. Vous êtes une soubrette, une petite soubrette de Marivaux ou de Molière. Vous allez m’apprendre le rôle de Marinette dans le Dépit Amoureux. Vous serez tout à fait à votre affaire... ».

Rinette avait fini sa prestation, le tour d’une autre commençait.

Françoise était ravie. Elle se félicitait d’avoir été au départ d’une carrière d’actrice. Être l’amie d’une comédienne semblait lui faire plaisir, voire même la valoriser.

Rinette par contre se sentait assez déçue. Pour elle le Théâtre signifiait l’envolée lyrique, la seule, la grande, celle du cœur mis à nu. On quittait la terre ! Rien à voir avec les minauderies, les agaceries, les sourires, les sous entendu des Lisette de Marivaux. Elle ne connaissait pas la Marinette du  Dépit Amoureux, elle aviserait. Mais d’avance le personnage ne lui disait rien qui vaille.

Rinette ne souffla mot de son escapade au théâtre Édouard VII, ni à sa famille bien sûr, ni à ses amis. Colette avait d’autres pensées en tête et Luc aurait voulu discuter, donner son avis : «  Pour Rinette, être comédienne ce serait bien…, ce ne serait pas bien… Allez savoir… ». Bref, il aurait été agaçant.

En fait Rinette ne savait que penser : plus elle réfléchissait au verdict de Mr Escande, moins elle se sentait attirée par la scène. Décidément, l’emploi de soubrette ne l’enchantait pas…

C’est alors que Marguerite se rendit à la convocation de Melle Evrard. De retour à l’école, elle entreprit sa fille : « Je suis contente de ma visite. La directrice du lycée a une bonne opinion de toi. Pour une mère c’est très important. Elle m’a interrogée sur ce que je comptais de faire de toi après ta réussite au bachot. Je lui ai répondu que, si tu ne te mariais pas tout de suite, je voulais que tu deviennes professeur de lettres. Elle m’a demandé si tu étais d’accord. Elle pense que tu as suffisamment de ressources en toi pour décider de ta vie. Je ne suis pas de son avis, tu as besoin des conseils de ta mère. Je pense d’ailleurs que tu seras très heureuse de devenir une étudiante en Lettres. L’étude de la littérature t’a toujours intéressée…N’est-ce pas ? ».

C’était vrai. Rinette acquiesça. Dans l’expectative, l’entrée en Sorbonne était une solution. Devenir un professeur ? Ça, jamais ! Mais préparer une licence éloignait pour l’instant le projet d’un mariage détestable et accordait le temps de la réflexion, sans perdre de vue LE but final : Entrer dans le monde magique du Théâtre. Comment ? à quel titre ? mystère… Avec le temps, Rinette découvrirait sans doute la clé…

Son avenir immédiat étant réglé, il lui restait à rattraper le temps perdu pendant sa maladie. Il lui fallait travailler. Dorénavant, elle sacrifierait quelques-unes de ses visites quotidiennes rue du Commerce.

L’étude de la philosophie à hautes doses était fastidieuse. Il avait fallu des esprits bien tortueux pour parvenir à inventer des choses aussi insensées que La Critique de la Raison pure, Le Matérialisme dialectique, Le Spiritualisme cartésien ou L’Imperatif catégorique… Tout ce galimatias se mélangeait dans la cervelle de la pauvre Rinette. Elle apprenait par cœur. Elle ne prenait même plus le temps de discuter les différents postulats. Pourtant , elle ne pouvait être d’accord avec une certaine formule de Kant : « Quand il y a beaucoup d’émotions, il y a peu de passion… ». Rinette voulait à la fois LES émotions et LA passion. Luc, interrogé, était d’accord pour lui faire plaisir.

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40. La Guerre s'intensifie

En réalité, il s’intéressait aux combats qui se déroulaient au Moyen Orient. Après la capitulation de Stalingrad, Hitler avait dû renoncer à son projet  d’un « Grand Reich » allant du Caucase à l’Égypte. De furieux combats engagés en Tunisie par les troupes anglo-américaines, tournaient au désastre pour l’Africakorps. On vivait des journées historiques…. de loin…

Alors que les jeunes filles du Lycée Camille Sée continuaient à être tenues à la plus stricte neutralité, la plupart des élèves de Buffon suivaient avec avidité les nouvelles que leur apportaient non seulement la presse, la Radio Nationale et éventuellement Radio-Londres, mais aussi les rumeurs de plus en plus nombreuses, parfois bien fondées, parfois fantaisistes, dont ils alimentaient leurs conversations. Ils prenaient conscience qu’il leur faudrait bientôt faire un choix. Soit rester fidèles à l’État Français, donc au Maréchal et se laisser embrigader dans le S.T.O, soit devenir les Partisans de la Résistance et fuir dans le maquis. À la maison, bien des pères, anciens combattants de la Grande Guerre, ne cessaient d’affirmer qu’être pour de Gaulle c’était préférer, au vainqueur de Verdun, le fuyard, c’était prendre, contre le sauveur, le parti du traître… Les fils, indifférents au passé, s’emballaient pour un avenir triomphant, pour une France nouvelle. Luc et ses camarades s’en donnaient à cœur joie. Cela étant dit, il y avait loin entre les beaux discours et l’Action…

Georges, inscrit dans la même classe que Luc, demeurait sur la réserve. Comme pour Rinette, son but primordial était de réussir sa seconde partie de bachot et d’entreprendre enfin ses études de médecine dont il rêvait depuis son entrée en 6ème.

Par un beau dimanche d’avril, précisément le 4, les sœurs et beaux-frères avaient fait faux bond - une fois n’était pas coutume - et Rinette se retrouvait seule avec ses parents pour déjeuner. Le repas était à peine terminé, il était deux heures de l’après-midi, quand le hululement des sirènes éclata soudain, strident et impératif : Ordre de descendre à la cave. Mais les fenêtres restèrent ouvertes et les parisiens, curieux et intrépides, se précipitèrent la tête à l’extérieur pour interroger le ciel et apercevoir les escadrilles de forteresses volantes, les Boeings, ces montres aériens, qui traversaient les nues à la vitesse de l’éclair. Assourdissants, les tirs de la D.C.A, prirent le relais des sirènes. Des flocons de fumée se multipliaient dans l’air et des chapelets de bombes tombaient en averse. Marcel se précipita vers une des fenêtres de la salle à manger et l’entrouvrit. Marguerite, au comble de l’émoi, lui cria, furibarde : « Ta tête pourra rouler au fond de la cour, je n’irai pas la chercher… » puis s’adressant à Rinette, la pria de réciter son acte de contrition. Et voilà les deux femmes, tournant autour de la table, dont le couvert n’avait pas été desservi, en implorant le ciel de leur pardonner leurs péchés. Rinette obéissait, maisen réalité, elle se moquait de la clémence divine. À ce moment là, elle acceptait la Mort, la souhaitant même de préférence à un handicap insurmontable : être défigurée, estropiée à vie, perdre un membre… À 19 ans, c’était l’horreur impensable !

L’alerte dura à peine un quart d’heure. Un avion fut touché, et l’on vit dans le ciel une boule de feu. Il s’en détacha une aile aux trois quarts calcinée qui s’effondra en morceaux sur le sol.

On dut attendre les informations du soir pour apprendre que le bombardement avait été dirigé une fois encore sur Boulogne-Billancourt et les usines Renault et que, par une erreur de pilotage, des bombes étaient tombées sur le champ de courses de Longchamp faisant des dizaines de victimes. Les secours s’étaient empressés d’évacuer les cadavres et de soigner les blessés … ainsi le déroulement des courses put-il reprendre par ce bel après-midi de printemps !!!

Le bombardement fit au total 403 morts et plus de 500 blessés. Les actions de Charles de Gaulle et de ses amis chutèrent sévèrement. Les parisiens n’étaient pas loin de qualifier les résistants de Libéra-Tueurs comme le préconisait Le Matin, quotidien à la solde de l’État Français. Beau sujet de discussion pour Luc et ses amis : des alliés d’hier avaient-ils le droit d’ôter cruellement la vie à leurs anciens partenaires sous le prétexte qu’ils vivaient sous la domination ennemie ?

Certes, Rinette avait décidé de préparer sérieusement son examen - examen qui approchait à grandes enjambées - , mais il lui fallait garder un bon moral. Un seul remède : assister le samedi 12 juin à la matinée consacrée à Courteline. Jamais , au  grand jamais, elle n’avait tant ri au théâtre.  Un hommage plein d’esprit, intitulé Courteline au travail, signé Sacha Guitry, précédait quatre petites pièces de l’auteur : La Paix chez soi , L’Article 330, Les Boulingrins et Boubouroche. Un délice… Rinette ne touchait plus terre tant elle s’amusait. À cet instant , la Guerre… le Bachot…le Mariage… n’avaient plus de sens.

Et pourtant la réalité était bien là, pugnace. Depuis le bombardement du mois d’avril, les alertes se multipliaient de jour et de nuit. Les parisiens les prenaient très au sérieux. Ils ne se faisaient plus prier pour descendre dans les caves.

Deux semaines avant les dates du bachot, il fut décidé, par le ministre Abel Bonnard, que les épreuves orales seraient supprimées. Outre l’épreuve de philo et le devoir de Sciences-Nat, les candidats de seconde partie plancheraient à l’écrit sur un sujet d’histoire ou de géographie, l’un ou l’autre choisi au dernier moment.

Devant l’imminence de l’épreuve, Colette, Luc et Rinette s’allièrent pour faire face, en l’occurrence pour réviser. Ils en avaient bien besoin. Leur année n’avait guère été laborieuse : Rinette avait été malade, Colette follement amoureuse et Luc bien occupé par d’autres sujets que ses études.

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41. Le Bac (seconde partie)

Le père de Colette avait mis à la disposition de sa fille et de ses amis la salle d’arrière-boutique de son magasin. Une grande table leur permettait de déposer livres et cahiers. À eux de jouer ! Mais vraiment de jouer. Réviser était une véritable corvée. Il fallait trouver un moyen de la rendre sinon attrayante du moins supportable. Rinette eut une idée concernant l’Histoire - une idée d’inspiration théâtrale, naturellement – « Si nous nous déguisions ! Les évènements deviendraient des sketchs, et nous serions tantôt Metternich, tantôt Talleyrand, Bismarck, Cavour, Napoléon III, etc… ». Good idea, is n’t it ?

Sans perdre de temps, Colette chercha deux pantalons de ski, des chemises blanches et des foulards pour servir de cravates bouffantes…

Afin d’ améliorer l’ensemble et rendre plus crédibles les personnages historiques, les deux filles se dessinèrent, au crayon noir, moustaches et rouflaquettes.

Ainsi furent débattues, à la diable, les clauses du Congrès de Vienne, les créations de l’Unité italienne et de l’unité allemande, le désastre de Sedan, etc.

En ce qui concernait la Géographie, Colette proposa de réviser les cours comme si l’on devait ouvrir une agence de voyages dans chaque région étudiée.

Finalement les copains discutèrent beaucoup et s’amusèrent comme des fous. Les après-midi de révision étaient devenues des séances de rigolade.

Candidat en Philo-Science, Luc fut convoqué trois jours avant les élèves de Philo-Lettres. Les épreuves s’étalèrent sur deux matinées et deux après-midis. Ce fut le sujet d’Histoire, tiré au sort, qui clôtura l’examen. La question posée fut le Congrès de Vienne. Quelle chance pour ce Luc ! Colette et Rinette étaient jalouses. Le Congrès de Vienne ?… Elles pouvaient en disserter des pages durant… Quel que soit le sujet qui leur serait posé désormais, elles seraient moins brillantes…

Ce fut dans l’enceinte de la Chapelle de la Sorbonne que les deux filles passèrent leur seconde partie de bachot. Rinette était résolue de ne prendre aucun risque : être reçue avec la stricte moyenne lui suffisait. Aussi, sans chercher à se faire valoir auprès des correcteurs de philo, choisit-elle la question de cours :  Le Droit et le Devoir. À peine se laissa-t-elle entraîner vers le Figaro de Beaumarchais, - elle s’autorisait ce petit plaisir de quelques lignes - pour le reste, juste du mot à mot, le rappel du manuel de M. Cuvillier.

Le sujet d’histoire était certes moins séduisant que le Congrès de Vienne, il s’agissait de l’Unité Allemande. Les deux candidates étaient néanmoins assez contentes d’elles...

Il fallait patienter une semaine avant de connaître les résultats.

En attendant le jour officiel des grandes vacances, le lycée restait ouvert et les cours se poursuivaient selon un processus assez décousu. On commentait surtout les corrections des sujets proposés au bachot. Les professeurs s’étaient rapprochées de leurs élèves et les conversations entre les unes et les autres étaient devenues presqu’amicales. Les absentes ne redoutaient plus aucune sanction.

Le dernier matin, le cours d’histoire fut remplacé par la réunion des élèves présentes. Dans le grand hall du lycée, Mme la Directrice tenait à leur adresser quelques mots d’adieu. Elle félicita tout d’abord les futures lauréates qu’elle espérait nombreuses et insista fortement sur le fait que l’obtention du baccalauréat n’était pas une fin en soi, mais le début d’un besoin de s’instruire et d’apprendre durant toute une vie.

Ces phrases touchèrent Rinette au plus profond de son cœur et la plongea dans un sentiment nouveau jamais ressenti jusqu’alors : la nostalgie.

Ainsi, c’en était fini du lycée. Alors qu’elle avait cru s’être débarrassée de corvées - leçons, devoirs, compositions -, il lui fallait quitter ce paradis perdu, ce lieu où elle avait été si heureuse, si avide de découvrir le monde et ses connaissances... Désormais, elle passerait devant le lycée comme n’importe qui, une étrangère…. Les portes lui seraient fermées pour toujours. Elle se sentait rejetée, mise sur la touche, un peu comme un exclue…

Alors que Mme la Directrice serrait la main de chacune des élèves, que ses camarades se congratulaient et s’embrassaient en se promettant de se revoir, elle était là, ne sachant quoi dire… Elle n’éprouvait pas à proprement parler du chagrin mais une impression D'IRRÉMÉDIABLE…DE PLUS JAMAIS.

Des trois amis, Luc fut le premier à connaître son sort. Rinette l’accompagna vers la Sorbonne où la liste des reçus au bac philo-sciences devait être affichée. Ce n’était qu’une formalité… Aucune angoisse ne les tracassait, ni l’un ni l’autre. Luc était sûr de lui , confiant en sa réussite.

Et stupéfaction ! Sur la liste des lauréats le nom de Coby n’apparaissait pas. Quoi ? Luc et Rinette s’interrogèrent du regard…. Ils relirent une fois, deux fois le maudit papier... rien. Ce n’était pas possible, il y avait une erreur, un oubli… Luc ne se démonta pas, il exigeait une explication sur le champ. Une explication ! c’était facile à dire, mais à qui s’adresser ?

Après cent questions posées à quelques employés rencontrés sur place, les deux quémandeurs furent envoyés dans la salle des correcteurs. Là, une demoiselle assez sèche était assise derrière une table. Luc se jeta sur elle et déballa son discours. Il était furieux, à peine poli. Sans se troubler, le professeur lui demanda de se calmer. Il y avait une explication, elle allait la lui fournir. Elle disparut quelques minutes qui parurent des siècles. Luc ne tenait pas en place, rouspétait à haute voix, secouait Rinette par les épaules. Enfin, la demoiselle revint tenant un devoir à la main et demanda : «  Vous reconnaissez votre copie d’histoire ? » « Naturellement ! » «  Elle a été notée zéro…note éliminatoire.  » Quoi ? Rinette, elle-même n’en revenait pas. Le Congrès de Vienne, le sujet idéal, celui que Colette et elle-même avaient tant regretté… « Jugez par vous même... Votre devoir est illisible, deux pages et demie de gribouillis... La copie a été revue par trois examinateurs dont moi-même. Après avoir essayé de déchiffrer quelques mots, nous en avons déduit que vous ne connaissiez rien au sujet et que croyant tromper les examinateurs, vous avez barbouillé n’importe quoi... ».

Que répondre ?… Il était certain que nerveux comme l’était Luc, deux jours d’épreuves écrites lui avaient été fatals. Il n’en pouvait plus de se concentrer, de s’appliquer, il n’était plus maître de son stylo… et sa dernière copie avait était un désastre.

Colette et Rinette ne connurent pas la même déception. Au jour venu, leurs noms étaient normalement inscrits sur la liste officielle des lauréates.

Les voilà donc bachelières à part entière !

Au comble du bonheur et comme deux grandes gamines, sur le chemin du retour elles arrêtaient les passants en leur criant : « Nous sommes reçues , nous sommes bachelières ! ». On les prenait pour des folles !

Tout à coup, Colette s’arrêta sur place et dit : « Maintenant, il faut faire quelque chose pour remercier  ». Remercier qui ? Remercier pourquoi ?... Remercier, c’était tout ! Mais comment ?... Elles aviseraient à la rentrée.

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42. Vacances à Meung-sur-Loire

Quoique muette au sujet de Jean-Claude, Marguerite n’ avait pas oublié le gendre idéal… Elle s’accrochait…. Faire de sa fille un professeur de Lettres était un pis-aller…la marier à Jean-Claude Rousseau, voilà la réussite suprême !…

Depuis les retrouvailles de janvier, l’amitié de Marguerite pour la seconde Mme Rousseau n’avait fait que croître. Et le temps des vacances était une occasion idéale pour resserrer les liens entre les deux jeunes gens. En effet Marguerite Rousseau possédait une maison à Meung-sur-Loire. Elle s’y rendait les mois d’été en compagnie de son époux. Marguerite décida de prendre pension avec sa fille dans un petit hôtel du pays, pendant trois semaines. Marcel avait refusé de se joindre à elles, il préférait passer des vacances économiques, sans frais d’hôtel, à Bléré, avec sa fille ainée, son gendre et leur petite fille.

Rinette voyait le projet de sa mère d’un mauvais œil, mais comment faire pour l’éviter ?

Depuis quelque temps, Marguerite se voulait, se croyait proche de sa fille, et s’en persuadait. Rinette finissait par regretter son ancienne mère, l’indifférente, celle qui l’ignorait pour s’occuper des autres enfants. L’amour maternel était devenu pesant.

D’autre part, comment occuper son temps pendant les vacances ?

Elle se rappela alors les conseils de Maurice Escande et emporta avec elle le Théâtre de Molière. À la limite de l’ennui, le personnage de Marinette lui serait d’un grand secours.

Expliquer à Marguerite le besoin d’apprendre par cœur un rôle, sans révéler le désir de devenir, très éventuellement, une comédienne, exigea de Rinette une imagination fertile, faite de mensonges approximatifs et ambigus. De bredouillis en phrases incompréhensives… Marguerite, néanmoins, avala la pilule. En fait, ce à quoi sa fille employait ses loisirs lui importait peu. Son seul but était de la rapprocher du prétendant qu’elle lui avait choisi…

La demeure des Rousseau était située sur la route d’Orléans, à un kilomètre et demi environ de l’hôtel de ces dames. Chaque jour, vers trois heures de l’après-midi, Marguerite et sa fille rendaient visite à Marguerite Rousseau. Le premier jour Rinette était inquiète… quelle contenance prendre devant Jean-Claude et comment lui-même, l’affreux petit trafiquant, allait - il l’accueillir ? Soulagement, il n’était pas là… Il passait, soi-disant quelques jours chez des amis… il allait revenir… On l’attendait…En fait, il ne s’est jamais montré…

Chaque matin, Rinette se levait de bonne heure, faisait sa toilette, buvait sa tasse de chicorée et abandonnait Marguerite à ses ablutions, ses prières et son courrier. Elle se rendait au bord de la Loire. Assise sur le sable, elle avait fait d’abord la connaissance de Marinette qu’elle abandonna tout de suite pour se lancer à l’assaut de l’Agnès de L’École des Femmes :

… « La promenade est belle

- Fort belle

- Le beau jour

- Fort beau

- Quelle nouvelle ?

- Le petit chat est mort... ».

À défaut de lyrisme, jouer à l’ingénue était amusant. Certes, il manquait à Rinette la grâce naïve, le regard candide que réclamait le rôle, elle le savait.Mais quelle importance, si elle prenait du plaisir à chercher des intonations différentes pour décrire des émois innocents à l’aube d’un amour naissant…

« Il jurait qu’il m’aimait d’une amour sans seconde

Et me disait les mots les plus gentils du monde

Des choses que jamais rien ne peut égaler

Et dont toutes les fois que je l’entends parler

La douceur me chatouille et là-dedans remue

Certain je ne sais quoi dont je suis tout émue »

Rinette prenait un plaisir extrême à dire ces vers. Elle se les appropriait, en rêvant à un premier amour.

Les trois semaines d’exil à Meung furent longues… mais elles s’achevèrent enfin. Marguerite avait échoué dans ses projets matrimoniaux.

De retour à Paris, Rinette se précipita chez Luc, le pauvre, qui devait se représenter à la session d’octobre. Comme l’année précédente, Rinette allait lui servir de répétitrice.

Du travail sérieux, appliqué, pédagogique, pour une heure ou deux était possible, mais insupportable à la longue. Réviser les cours de philosophie dans les manuels, quel ennui ! Pourquoi ne pas inventer des travaux pratiques ?

Aussi , Luc et Rinette décidèrent-ils de rechercher l’approche de la Connaissance par leurs moyens personnels. Assis par terre, à un mètre l’un de l’autre, les jambes croisées, ils se mirent à fixer un point sur un mur, chacun le sien. Les yeux grands ouverts, sans baisser les paupières, sans bouger un seul cheveu, ce n’était facile ni pour l’un ni pour l’autre. Ils s’efforcèrent de faire le vide en eux, d’éloigner toute pensée de leur petite cervelle, d'être en état d’attente. L’attente de quoi, au fait ? Ils auraient été bien embarrassés de définir le but de leur recherche, but qu’ils qualifiaient pompeusement de transcendantal… Oh, là, là !

Ils gardaient la position immobile le plus longtemps possible, espérant chacun que l’autre abandonnerait le premier. Au bout d’un moment, les larmes leur venaient aux yeux, puis leur souffle se faisait plus court. Ils tenaient… ils tenaient… ils tenaient… puis finalement, n’en pouvant plus, dans un grand soupir, ils abandonnaient leur éprouvante contemplation. Leurs visages portaient les stigmates de leur effort. Rinette était toute pâle, Luc, grâce à son teint basané, n’avait que les traits tirés et de grands cernes sous les yeux.

Le premier essai n’étant pas concluant, ils se promirent de récidiver. Ils tentèrent à nouveau l’expérience sans beaucoup d’effort cette fois et guère plus de résultat. Décidément, ils n’étaient pas doués pour l’ approche métaphysique.

Pendant ces semaines d’été, Luc avait un peu oublié sa jolie petite voisine, partie pour les vacances, dans sa famille auprès d’Orléans. Au retour de Simone, il crut redevenir plus amoureux que jamais. Les séances de révision se passèrent alors sur le balcon, en attente de l’apparition de la belle dans la cour du magasin de fourrures. Rinette s’amusait de la situation et comparait volontiers Luc à Cyrano de Bergerac, se consumant sous le balcon de Roxane, à ceci près que la situation était inversée puisque Luc dominait sa bien aimée de cinq étages…

À son tour, Colette revint à Paris, après deux mois passés à Megève. Deux mois pendant lesquels elle avait été séparée de Michel, au grand soulagement de ses parents. Elle le retrouvait pour peu de temps. Elle savait qu’il allait fuir Paris. Elle vivait son bonheur éphémère avec le plus d’intensité possible. Pourtant, elle n’avait pas oublié sa promesse faite en juin lors de la réussite collective au bachot :  Il fallait FAIRE QUELQUE CHOSE en guise de remerciements.

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43. « Où est Monsieur Vincent ? »

Au cours d’une réunion plénière, rue du Commerce, réunissant Colette, Georges, Rinette et Luc - ce dernier, persuadé de son prochain succès, faisait l’impasse sur son échec de juin -, il fut décidé, après quelques propositions plus fumeuses et plus irréalisables les unes que les autres, qu’écrire une pièce de théâtre serait l’idéal. Mise en scène et jouée devant un public payant, son bénéfice serait versé à l’Association des Apprentis Orphelins d’Auteuil... La mission de reconnaissance serait ainsi accomplie.

Écrire une pièce à quatre personnages seulement paraissait mesquin. Pour étoffer la distribution, on pourrait faire appel à d’autres camarades, ils deviendraient des amis. Une belle occasion pour Luc de se rapprocher de Simone. Colette et Georges se proposèrent de contacter Pierre Lacombe, le fils d’amis de leurs parents respectifs. Celui-ci présenta son meilleur copain de lycée, Henri Carrier. À son tour, Rinette proposa le nom de Françoise. Enfin s’ajouta à la jeune troupe Jeannine Quériot, dont le père, médecin avenue Émile Zola, soignait un peu tout le monde dans le quartier.

Mais, que devenait Michel ?... Colette, interrogée à ce sujet, se montra à la fois très triste et très évasive. Michel ne jouerait pas dans la pièce, pour la bonne raison que, menacé par le S.T.O en janvier prochain, il avait quitté Paris… On ne saurait rien d’autre.

Rinette, spécialiste du théâtre, était chargée de trouver le sujet. Elle proposa d’écrire une pièce policière. Tout le monde fut d’accord. Le thème tourna autour de la disparition d’un précepteur chargé d’enseigner neuf élèves, pendant des vacances. Après mille discussions, le titre fut décidé : Où est Monsieur Vincent ?, et la date de l’unique représentation fixée au dimanche 23 janvier 1944, jour de l’anniversaire des dix-neuf ans de Luc.

Il restait à trouver une salle libre dans Paris. Mr Stoll intervint et loua pour sa fille et ses amis, le salon des Ingénieurs Centraux, rue Jean Goujon, face au Grand Palais.

Chaque acteur jouait un rôle se rapprochant plus ou moins de son propre caractère : Georges (Didier), un garçon raisonnable, sérieux, responsable, Luc (Luc) turbulent, fougueux, excessif, Pierre (Gilbert) raisonneur, coupeur de cheveux en quatre, Henri (Thierry) fou de théâtre faisant couple avec Rinette (Catherine) possédée par la même passion, Colette (Marie-Bénédicte) se montrait autoritaire, Simone (Nadine), enfantine et naïve, Jeannine (Nicky) gentille, un peu midinette et Françoise (Ghislaine), snob et mégalomane en diable.

Malheureusement, au cours des répétitions, cette dernière n’arrivait pas à entrer dans son personnage, proche pourtant de sa caricature. Ce fut Georges, très diplomate, qui se chargea de lui faire rendre son rôle, sans la vexer. Il y parvint fort bien. Françoise resta une amie et le supporter du spectacle.

Devant l’urgence créée par cette défection, on dut engager une nouvelle « comédienne ». Bernard, un cousin de Georges, proposa sa petite amie. Elle présentait un sérieux handicap : elle était âgée de 24 ans… un peu trop vieille donc… mais on n’avait pas le choix.

Mony Dalmès, que le projet amusait beaucoup, assista à une répétition et donna quelques conseils que l’on prit très au sérieux. Pendant les répétitions, on riait fréquemment, on s'asticotait parfois, mais on ne plaisantait pas avec le travail...

Sitôt le couvre-feu levé au matin du 23 janvier, les garçons chargèrent, sur une voiture à bras, les meubles du décor. On emprunta chez les Stoll, une table et un fauteuil de cuir, chez les parents de Luc un pouf et un lampadaire, à l’école de Marguerite un tableau noir. Puis la petite troupe s’en fut poussant la charrette depuis la rue du Commerce jusqu’à la rue Jean-Goujon. Rinette ne pouvait s’empêcher de comparer ce déménagement aux tribulations du Capitaine Fracasse de Théophile Gautier. C’était une aventure merveilleuse, inoubliable.

Après une installation sommaire sur l’estrade de la salle des Ingénieurs Centraux, on répéta pour la dernière fois, dans une mise en place définitive. Bernard se proposa comme régisseur et entreprit de régler un semblant d’éclairage.

L’ambiance aurait dû baigner dans un bonheur total. Mais, Luc était malheureux. Il aimait Simone. Celle-ci ne faisait guère plus attention à lui qu’aux autres garçons. Elle était très expansive, elle sautait au cou d’Henri ou de Pierre aussi facilement qu’à celui de Luc. En outre, ce matin-là, elle n’était préoccupée que par sa toilette. Sa mère lui avait fait une robe en tussor orange, accompagnée d’un bloomer de même étoffe. Simone n’avait qu’un désir, se déplacer sans cesse de côté cour à côté jardin et retour en faisant virevolter sa jupe pour exhiber sa petite culotte bouffante…

Plus malheureuse encore était Colette, séparée de Michel… pour des mois sans doute. Elle était courageuse, elle s’efforçait de cacher sa peine, mais ses amis, quoique discrets, savaient que, derrière son sourire et ses phrases à l’emporte-pièce, il y avait beaucoup de tristesse. Mais ce jour-là, on n’avait pas le temps de s’apitoyer : Place au Théâtre !

Le bouche à oreille avait bien fonctionné, les parents, la famille, les connaissances étaient venus applaudir la jeune équipe et la salle fut bientôt pleine.

À la fin du spectacle, après les saluts, les applaudissements n’en finirent pas… On s’embrassa, on se congratula, c’était en quelque sorte un petit triomphe.

Où est Monsieur Vincent ?
Où est Monsieur Vincent ?

Georges et Rinette eurent l’agréable mission d’aller remettre la recette de la représentation à l’association des apprentis d’Auteuil. Ils furent reçus avec beaucoup de chaleur par un jeune prêtre qui les félicita, les assura que Dieu les récompenserait sur la terre comme au ciel et leur donna sa bénédiction.

Ce jour-là Georges et Rinette se sentirent heureux et proches l’un de l’autre.

Au lendemain d’une si belle aventure les amis ne purent se séparer brutalement. Ils se retrouvèrent une fois ou deux rue du Commerce. Hélas, après s’être raconté, pour la dixième fois, les anecdotes des répétitions et du spectacle, ils ne trouvèrent plus grand chose à se dire. On sentait que le clan primitif, Luc, Rinette, Colette et Georges, allait se refermer sur lui-même. Les rencontres avec leurs autres camarades seraient de plus en plus épisodiques. Dans un dernier sursaut d’amitié, tous les sept prirent la résolution formelle de se retrouver, quoiqu’il arrive, dix ans plus tard : le 23 janvier 1953.

La vie quotidienne suivait son cours, en dépit des alertes qui se faisaient de plus en plus nombreuses de nuit comme de jour.

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44. La Sorbonne

Depuis fin octobre, Georges et Luc étaient inscrits en P.C.B, classe préparatoire à l’École de Médecine, Colette en première année de Faculté de Droit et Rinette à la Sorbonne. Le programme de première année de licence comprenait l’œuvre d’Alfred de Musset (une chance inespérée !), les poésies de Ronsard ainsi qu’une chantefable : Aucassin et Nicolette, d’un auteur anonyme, datant du tout début du XIIIème siècle. Une jolie histoire d’amour. Malheureusement, le fait qu’elle soit écrite en ancien français lui ôtait beaucoup d’intérêt. Un texte que Rinette ne comprenait pas en première lecture, lui demandait un gros effort et lui rappelait le temps maudit des versions latines.

La plupart des cours se tenait dans le grand amphithéâtre Richelieu, lieu imposant à la limite du solennel. En y pénétrant pour la première fois, Rinette, très impressionnée, se sentit accueillie dans le Saint des Saints de la Littérature. À l’avance, elle voua une admiration inconditionnelle à ses futurs professeurs. Pour elle, il ne s’agissait plus d’enseignantes de lycées avec lesquelles on avait des rapports faciles, sinon amicaux, mais d’érudits universitaires qui acceptaient de s’abaisser jusqu’à leurs élèves pour leur transmettre la substantifique moelle de leur science.

Celui que Rinette attendait avec la plus impatiente vénération était M . Maurice Lebègue. Sous sa houlette, elle passerait une année en compagnie de son Alfred de Musset adoré. Lorsque le professeur en question, la soixantaine, taille moyenne, cheveu rare, teint gris, monta les trois marches de l’estrade, Rinette s’attendait à ce qu’il se transformât en un orateur fougueux, fervent, enthousiaste et exalté. Déception, grosse déception… Après s’être assis à son bureau, face aux étudiants, M. Lebègue posa son cartable sur la table, en sortit un dossier un peu crasseux, utilisé sans doute depuis plusieurs années. Il commença et poursuivit son cours d’une voix basse, monocorde, en lisant ses notes, sans lever la tête  : « Alfred de Musset, né à Paris le 10 décembre 1810 , …ron…ron…ron…ron…ron…ron… ». Tout sur le même ton. Où se cachait-il donc le poète, sa muse, son luth et ses baisers ? Après un moment d’incompréhension, Rinette se tourna vers ses voisins, guettant leurs regards, aucun n’avait l’air déçu, ils prenaient des notes... C’était ça la Sorbonne ? Eh bien Luc, se croyant malin, n’avait pas fini de répéter pour la centième fois : « Tu nous sors bonne, tu nous la sors bonne ! »

Le cours de M. Jean Pommier n’était guère plus attractif que celui de M . Lebègue. Certes le professeur, plus jeune d’une dizaine d’années, s’exprimait d’une voix audible, mais il lisait, lui aussi, ses notes concernant Pierre Ronsard. Adieu les envolées lyriques, adieu la rose que la Mignonne n’irait jamais voir ! Il autopsiait les poèmes comme de vieux cadavres en salle de dissection. Il parlait de métaphores, d’alexandrins, de huitains, de strophes, mais jamais d’Amour …

Rinette se sentait flouée, dépitée. Autant s’être inscrite en droit comme Colette, au moins serait-elle restée en compagnie de son amie ! Alors qu’en fac de Lettres, elle ne connaissait personne, elle ne se mêlait à aucun groupe. Ils n’étaient pas joyeux les jeunes universitaires.

Néanmoins, elle eut une agréable surprise en la personne de son troisième professeur, Mr. Gustave Cohen, un vieux monsieur, infirme, paralysé des deux jambes, condamné à la chaise roulante que poussait un étudiant. À peine installé derrière son bureau, il souriait à ses élèves en leur souhaitant bon travail d’une voix chaleureuse. En 1933, amoureux à la fois du Moyen-Âge et du Théâtre, il avait créé une troupe de comédiens amateurs : les Théophiliens, qui chaque année se produisait dans un spectacle médiéval. Pour Rinette c’était un bon signe.

L’enseignement de Gustave Cohen était tout inspiré par la jeunesse et ses passions. L’étude des amours d’Aucassin et Nicolette qui aurait du être rébarbative de par son dialogue en vieux français, était un délice, et Rinette, peu attirée de prime abord, se sentait conquise.

Un retournement d’intérêt pour ses cours était flagrant, ceux sur Musset la rendaient folle de colère, ceux sur Ronsard indifférente, ceux d’un auteur anonyme du XIIIème siècle la séduisaient.

Les semaines se succédaient dans ce demi-désenchantement. Une compensation toutefois fut la découverte de la bibliothèque Sainte Geneviève. Rinette n’avait jamais connu un lieu semblable où tant de livres se trouvaient réunis. Il lui apparut alors que les auteurs, les poètes, les dramaturges venaient à elle. Elle pouvait disposer à son gré de toute une richesse mystérieuse  : une caverne d’Ali Baba.

Deux ou trois fois par semaine, elle retrouvait Colette devant la Fac de Droit et elles se rendaient toutes deux à la « Sainte Ginette ». Ainsi passaient-elles une partie de l’après-midi, dans le silence d’une salle de lecture, découvrant, chacune dans sa spécialité, des œuvres d’auteurs parfois inconnus.

Une après-midi du début février, Rinette avait choisi une place au plus haut de l’amphithéâtre Richelieu, plein à craquer. Elle avait posé son cahier devant elle, sur la rambarde qui servait de pupitre. M. Lebègue ronronnait comme à son habitude… Rinette se sentit-elle plus agacée qu’un autre jour ? Toujours fut-il qu’à un certain moment, dans un mouvement brusque, elle propulsa son cahier hors de sa portée. Tel un avion en perdition, il tomba en piqué, frôlant au passage le chapeau noir à bord relevé qu’un jeune abbé avait posé sur sa rambarde et l’entraina dans sa chute. Le duo cahier-chapeau tournoyait au centre de l’amphithéâtre attirant tous les regards amusés vers le point de départ du drame. Intrigué par l’incongruité de ce mouvement de foule, M .Lebègue se tut un instant, leva exceptionnellement la tête et jeta un regard noir vers la perturbatrice.

Le petit curé pleurnichait  : «  Mon chapeau… Mon chapeau... ».

Rinette ne savait plus où se mettre. Elle était à fois confuse et furieuse… C’en était trop ! Excédée, elle se confia le soir même à Luc : « Je ne peux pas continuer comme ça… Qu’est-ce que je vais faire ? ». Pour une fois, Luc, que ses études rendaient heureux, ne se moqua pas d’elle,  et tandis qu’elle continuait à se lamenter, il eut une idée : «  Te rappelles-tu le passage des Thibault dans lequel Jacques, reçu à l’École Normale, ne voulut plus en faire partie par peur de devenir un sale bourgeois universitaire ?

- Oui et alors, le rapport avec moi ?

- Il est allé voir son professeur M. de Jalicourt pour lui expliquer sa décision…

- Et alors ? M. de Jalicourt a tenté de le raisonner. Je ne vois pas du tout où tu veux en venir…

- Tu devrais voir le vieux prof que tu trouves si intéressant… Il te comprendra peut - être… Il peut te donner des conseils.

- Quels conseils ? Tu es complètement fou… ».

Folle ou pas folle, la suggestion de Luc chemina en sourdine dans la petite tête de Rinette. Tant et si bien que le vendredi suivant, à la fin du cours de M. Cohen, qui avait plusieurs fois proposé à ses élèves de venir le trouver s’ils avaient des difficultés dans leurs études, Rinette s’approcha de l’estrade et osa demander un rendez-vous. Le vieux professeur la regarda très paternellement et l’invita à venir chez lui, square de la Tour Maubourg, le dimanche suivant à 10h.

Voilà une messe de plus qui passerait aux oubliettes.

Pendant les trente-six heures qui la séparaient de son rendez-vous, Rinette se montait la tête ; elle dirait ceci, elle dirait cela, elle s’énervait : L’Etna en ébullition n’était qu’un geyser à peine crachouillant en comparaison du cerveau de la jeune étudiante.

Le dimanche matin, Rinette partit de si bonne heure de chez elle, qu’arrivée sur place, elle dut faire trois fois le tour du pâté de maisons pour se présenter juste à l’heure.

Ce fut Mr Cohen qui lui ouvrit la porte. Vêtu d’une robe de chambre de bure marron, se déplaçant toujours en fauteuil roulant, il fit entrer sa visiteuse, lui indiqua son bureau et lui offrit de s’asseoir. Rinette resta debout, et à peine son interlocuteur était-il arrivé derrière sa table de travail qu’elle s’écria :

« Vous comprenez, Monsieur, j’ai vingt ans, je veux vivre 

Et pour se faire bien comprendre, elle répéta d’ un ton plus haut. « Je veux vivre ! »

Mr Cohen approuva : « C’est très bien, et alors ?... »

Et alors… Rinette finit par s’asseoir et déballa toute sa rancœur… Son amour pour le Théâtre, pour Musset, le plan-plan des cours de M. Lebègue, l’inintérêt de M. Pommier pour Ronsard, etc …etc… Gustave Cohen la laissa parler, et quand elle parut avoir fini sa tirade, il résuma la situation : « En un mot, vous vous ennuyez à la Faculté. Eh bien mon petit, il faut la quitter... ».

La foudre s’abattit sur Rinette. Elle ne s’attendait pas à ce que son professeur fut aussi définitif, sans aucun préambule. Elle avait pensé qu’il essaierait de la calmer, de lui dire de patienter, qu’ un jour où l’autre elle trouverait un intérêt quelconque aux cours de ses autres professeurs. N’était-ce pas ainsi que M .de Jalicourt avait agi envers Jacques Thibault ?

« Et ma mère, qu’est-ce que je vais dire à ma mère ? »

- Là, c’est votre affaire, Mademoiselle... Ce n’est plus la mienne. Croyez-moi, vous trouverez toute seule votre chemin dans la vie. Mais, l’université n’est pas faite pour vous... En attendant, je vous souhaite bon courage et beaucoup de bonheur. ».

L’entretien se termina ainsi.

Une fois dans la rue, Rinette se sentait dégrisée. Ne plus mettre les pieds à la Faculté ne la troublait pas, au contraire. Mais comment annoncer l’affaire à Marguerite ? N’allait-elle pas retomber dans ses projets matrimoniaux ?... La catastrophe ! Les casseroles ! Le ménage ! L’avenir pourri !...

De l’avenue de la Tour Maubourg à la rue Rouelle, en longeant le Champs de Mars, il y avait une bonne demi-heure de marche. Pendant ce temps, Rinette cherchait une solution. Annoncer la nouvelle à sa mère  ou se taire ? Ne rien dire, pour le moment du moins, faire semblant de continuer ses études, voilà finalement la solution à adopter. Seuls seraient dans le secret Colette, Luc, Georges et Mony avec promesse de n’en rien dire à Marguerite.

Pour donner le change à sa mère, Rinette quittait la rue Rouelle aux heures habituelles. Au lieu d’entrer à la Sorbonne, elle continuait son chemin jusqu’à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Là, au hasard de sa fantaisie, elle découvrait les œuvres inédites et passionnantes de ses auteurs préférés.

Apparemment Marguerite n’y vit que du feu. Sa fille semblait mener la vie normale de toute étudiante. Elle n’avait aucune raison de soupçonner quoi que ce soit.

Le manège devait durer jusqu’en juin. À la rentrée d’octobre, Rinette aviserait.

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45. Figuration au Théâtre Français

À quelque temps de là, Mony réserva une grande surprise à sa jeune amie. Elle savait qu’ayant abandonné la Fac, elle avait beaucoup de temps libre l’après-midi. Pierre Bertin, metteur en scène du Bourgeois Gentilhomme - évènement théâtral consacrant l’entrée de Jules Raimu à la Comédie Française dans le rôle de M. Jourdain -, cherchait de jeunes figurantes pour le ballet final. Elle lui recommanda Rinette qu’il engagea. Il n’existait pas de mots assez forts pour traduire le bonheur de cette dernière. Mony se chargea d’annoncer la nouvelle à Marguerite et l’affaire passa très bien. En fait les répétitions d’ensemble étaient peu nombreuses et n’auraient guère perturbé l’emploi du temps d’une étudiante, si étudiante il y avait encore eu. Donc, pas de problème.

Les deux semaines qui précédèrent la Soirée de Gala du 26 mars, se passèrent comme dans un no man’s land paradisiaque. Rinette avait des ailes… C’était un rêve. Elle ne cessait de se pincer. Était-ce bien elle qui, admise au sein de la Comédie Française, osait marcher sur la scène, respirer en coulisses le parfum mélangé et subtil de bois, de peinture et de poussière, partager une loge avec d’autres figurantes, essayer un déguisement fait à ses mesures (pantalon bouffant, tunique chatoyante et voiles transparents), côtoyer Maurice Escande, Pierre Dux, Pierre Bertin, Marie Bell, Denis d'Ines, sans compter Mony qui lui envoyait des petits clins d’œil en scène. Tous ces comédiens qu’elle avait tant applaudis depuis six années déjà, elle se permettait de leur adresser la parole… et miracle, ils lui répondaient.

Raimu, très gentiment, lui demanda un jour : « Petite,  tu n’as pas trop froid ? Tu manges à ta faim ? Il faudrait me le dire si tu ne manges pas assez…  ». Rinette s’empressa de répondre : « Oh ! Merci Monsieur, ma mère est directrice d’école, alors… ». Raimu jeta un coup d’œil d’ensemble sur la petite maigrichonne et, à moitié convaincu, lui tapotant la joue, lui sourit en disant : « Va ! petite mais n’oublies pas ce que je t’ai dit... ». Un si grand comédien… C’était à ne pas croire !

Un seul bémol à la félicité de Rinette : Marguerite avait exigé de venir la chercher les soirs de spectacle, sous le fallacieux prétexte d’éventuelles alertes…Vis-à-vis des autres figurants, Rinette se sentait ridicule : « une petite fille que sa maman tenait par la main… ». Elle avait obtenu que Marguerite l’attende dans la première entrée du Théâtre, auprès de la statue en marbre de Casimir Delavigne, bien dissimulée dans un coin. Ainsi pensait-elle échapper aux moqueries de ses camarades…

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46. Nouveau bombardement

Le 18 avril, à 23h30, sous le ciel étoilé d’une nuit printanière, certains dormaient du sommeil du juste, d’autres, profitant de cette belle soirée, étaient sortis et attendaient le dernier métro. De son canapé, Rinette entendait ses parents ronfler. Elle allait éteindre sa lampe de poche qui lui permettait de lire en cachette, quand soudainement le bruit infernal de bombardiers déchira le silence avant même que ne se déclenchât la stridence des sirènes, suivie, dans l’immédiat, des canonnades de la D.C.A. Une cacophonie assourdissante et terrifiante…

Cette fois, on devinait que c’était sérieux. Tout le monde se précipita dans les refuges. Au plus profond des abris, le bruit incessant des bombardements se faisait entendre, étouffé et lointain . On appréhendait le pire.

En fait, cette nuit là, la ville de Paris fut épargnée. Les bombes tombèrent à quelques lieues de là , sur les gares de triage de Juvisy et de Noisy-le-Sec. Un avion s’écrasa sur la mairie des Lilas et mit le feu aux alentours.

L’alerte terminée, en remontant des abris , les parisiens assistèrent à un feu d’artifice de toute beauté illuminant l’est de la capitale. Bien égoïstement, ils remercièrent le Ciel de les avoir épargnés. Mais pour combien de temps ?

Le répit fut court. Deux soirs plus tard, même scénario.

Le 20 avril, on s’était endormi tranquillement. Certains audacieux, tendance gaulliste, avaient écouté Radio-Londres et appris que les armées de Staline, repoussant les troupes du Reich, étaient entrées en Pologne. La guerre allait bientôt finir…

Minuit cinq… le ciel s’illumina, les sirènes s’ébranlèrent, le cauchemar recommençait, sur la Capitale cette fois. Un feu de Bengale illuminait le quartier de la Chapelle, la plaine Saint-Denis et le boulevard Rochechouart. Une énorme boule rouge éclairait le Sacré-Coeur. Peu de Parisiens profitèrent du spectacle, la plupart blottis, apeurés, blottis au fond des caves. En quatre vagues, les Lancaster déversèrent 168 bombes de 600ks chacune. Et cela continuait… Au total 2.000 obus tombèrent sur un rectangle de 4km carrés.

Quand la fin de l’alerte fut sonnée, un rideau de fumée cachait au reste du monde une ligne allant de la plaine d’Aubervilliers jusqu’à l’hôpital Beaujon. Cent dix immeubles étaient à terre. Leurs habitants, pour la plupart ensevelis dans les caves, comptaient parmi eux de nombreuses victimes.

Une chaine de solidarité se forma sur-le-champ. Les étudiants et les lycéens se mobilisèrent sans appel. On vit des volontaires en masse fourmiller sur les lieux et les travaux de déblaiement commencèrent très vite.

Colette se mit au service du Secours National pour aider femmes et enfants qui, éperdus, sans abris, imploraient du secours. Elle et ses camarades-scouts, dont son amie Françoise Guyon, tentaient de les réconforter, leur prodiguant des soins et de la nourriture. Ce n’était pas la première fois que Colette se portait volontaire pour aider les victimes. L’année précédente, lors du bombardement de Boulogne-Billancourt, elle était déjà sur place. Alors Michel était auprès d’elle, participant au déblaiement des emmurés. Au milieu du décor de ruine et de désolation, ils étaient heureux. Leur besoin de donner aux autres s’ajoutait à leur amour et en faisait un bonheur parfait. Tandis qu’aujourd’hui. Où était-il, Michel ? Que faisait-il , Michel ?... On le disait secrètement caché dans le maquis… mais le maquis… c’était un mot vague et très inquiétant à la fois.

Luc, plus Don Quichotte que jamais, s’élança en première ligne des sauveteurs. Ceux-ci s‘employaient, tous, plus ou moins maladroitement, à extraire des décombres les malheureuses victimes ensevelies.

Luc aperçut, hors d’un amas de pierraille, l’avant-bras d’un jeune garçon, tenant encore un manuel de géométrie. Il s’accroupit, s’empara doucement du poignet et le tira avec précaution. Horreur ! Le membre, arraché du corps, lui resta dans la main. Le choc fut terrible. Luc fut pris d’une crise nerveuse. À son tour, il dut être évacué vers l’infirmerie ambulante, installée à quelques mètres de là.

Rinette aurait dû, elle aussi, se rendre sur place et se joindre aux nombreux secouristes, elle en était bien consciente… mais… mais… mais elle ne se sentait vraiment pas la vocation du Sauvetage, du Dévouement. Indigne petite-fille d’une grand mère infirmière, l’ « Héroïne de la Guerre de 14 » ( dixit Marguerite), qui, son petit lumignon à la main, se rendait, à la nuit tombée, sur les champs de bataille pour secourir les blessés et fermer les yeux des morts, Rinette n’éprouvait qu’un dégoût profond face au sang ruisselant, aux blessures ouvertes ou aux entrailles à l’air. Le rôle d’un Saint-Bernard n’était pas de son emploi. De plus, elle avait une excuse, une excuse… un peu douteuse, certes. Ne devrait-elle pas le cas échéant informer Marguerite, lui dire à quoi elle allait passer sa journée. Dans l'état actuel des choses, il était préférable de ne pas soulever le problème d’emploi du temps… Rinette était censée poursuivre ses études en Sorbonne, un point c’était tout. Pas de vague… pas de vague…

Alors que depuis l’Armistice, le Maréchal Pétain n’était jamais venu à Paris, il décida d’assister aux obsèques officielles des victimes du bombardement, en la cathédrale de Notre-Dame.

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47. Les États d’âme de Jean-Luc

Depuis quelques mois, en fait depuis la débâcle de Stalingrad et les déboires successifs de l’armée allemande sur le front de l’Est et du Moyen-Orient, le Français moyen perdait peu à peu confiance en écoutant Philippe Pétain. Sans franchir le pas de la Résistance, il portait sur les Alliés un regard de plus en plus favorable… Et si la paix tant désirée arrivait de ce côté là ? Le général de Gaulle deviendrait, sinon un héros, du moins un chef auquel on pourrait à la rigueur confier son avenir…

Mais la violence des bombardements sur Paris fut un tel choc qu’elle déclencha un brutal retournement de vestes, et la venue du Maréchal fut une totale reprise en main de l’opinion.

Après l’office funèbre de Notre-Dame, le Chef de l’État se rendit à l’Hôtel de Ville. Quand il apparut au balcon, une foule d’adorateurs, certains au bord des larmes, l'accueillit comme le sauveur de la France. Le Maréchal exprima, tout d’abord, sa paternelle compassion à l’égard des Français, victimes des Alliés, puis se félicita du loyalisme de Vichy envers l’Allemagne, rempart de L’Europe face au Bolchevisme. Les Anglais, les Américains, Staline, de Gaulle ? Tous à vomir ! Et vive Hitler !

Rinette avait hâte de revoir Luc. Quel était son état d’esprit après l’horreur dont il avait été le témoin agissant ? Apparemment, plus calme qu’elle ne l’aurait cru, il avait beaucoup évolué en une journée. Il était tout entier tourné contre la calamité de la Guerre. Désormais, il avait pitié des hommes, de tous les hommes, nos semblables. Qu’ils soient Français, Allemands, Anglais, Américains, Russes, ils n’étaient que des victimes, enrôlées malgré elles dans une sarabande infernale de destruction et de mort. Pour une fois, il ne plaisantait pas, Luc, le joyeux luron. Muette, Rinette l’écoutait assez admirative, prête à le suivre dans la virulence de son discours.

« Nous allons commencer par relire la fin des Thibault. Je suis sûre que nous y trouverons de quoi me donner raison et m’aider à poursuivre

- Poursuivre quoi ? demanda Rinette.

- Quoi ? quoi ? quoi ?… la marche à suivre, bien sûr… »

Rinette n’insista pas. Elle n’allait pas tergiverser et refuser ce rôle de partage que Luc lui offrait. Il avait parlé en LEUR nom, il l’avait associée à ses réflexions, il lui faisait confiance, et cela coulait de source… Alors !

Un peu mesquine, elle ne put s’empêcher de se réjouir : ce n’était pas à Simone que Luc aurait tenu ces propos, il ne la croyait pas digne de les entendre. Tandis qu’elle, Rinette, était vraiment sa sœur... Celle qui comprend, celle qui prend part, celle qui s’engage. Et en avant pour une relecture des Thibault !

Il n’y avait qu’un livre pour deux. Ce fut Luc qui le premier se plongea dans le chapitre de l’Eté 14. Dès le lendemain en fin d’après-midi, il avait dévoré les 305 pages qui le bouleversèrent une fois de plus. En donnant le livre à Rinette, il Ia pressa d’accélérer sa lecture. Il avait hâte d’en discuter avec elle : «  Dépêche-toi ! Tu n’as rien d’autre à faire... ».

Rinette s’exécuta. Le personnage de Jacques Thibault, l’antimilitariste forcené, la passionnait, elle aussi. Mais là où elle n’était pas d’accord avec Luc, c’est que Thibault ne plaignait pas les hommes. Il les condamnait. C’étaient eux qui faisaient la guerre. La guerre n’était qu’un mot, un vocable. Sans volontaires, elle n’existerait pas. Les appelés n’avaient qu’à refuser de se laisser embrigader. Jacques était formel. Rinette avait relevé certains passages : « Je n’accepterai jamais qu’un gouvernement puisse me forcer à prendre part à une entreprise que je considère comme un crime… comme une … »

Luc s’énerva et lui coupa la parole : «  Moi aussi je l’ai lu, et le reste de même…mais il n’empêche… ». Etc, etc, etc...

Luc était très traumatisé par l’atrocité du spectacle auquel il avait assisté. En outre, les journaux relataient chaque jour les bombardements incessants par l’aviation alliée des villes allemandes, Berlin, Hambourg, Dresde, Munich… Elles n’étaient plus que des tas de ruines sous lesquelles des milliers de femmes et d’enfants étaient ensevelis. L’horreur que les Parisiens venaient de vivre deux fois de suite, les Allemands la subissaient depuis des mois sans sursis.

Luc sentait naître en son cœur, une grande pitié pour les soldats d’occupation. Ils n’étaient pas tous des nazis, loin de là, mais de pauvres bougres incorporés de force par un gouvernement totalitaire. Ne recevant aucune nouvelle de leur famille… (avaient-ils encore une famille, une maison ?), ils vivaient dans une perpétuelle angoisse qui frôlait le désespoir.

Rinette s’entêtait : «  Ils n’avaient qu’à déserter...

- C’est facile à dire, tu es une fille… »

Voilà, voilà, Rinette se sentit une fois de plus méprisée.

« Et alors qu’est-ce que ça change ??? Moi aussi, je peux être bombardée…

- Toi, on ne te demandera jamais de t’engager. Tu subis, tu ne décides pas… tu es une fille...

- Oui, je sais, je suis une fille… Je n’ai rien à dire.  Eh toi, si on te demandait, qu’est-ce que tu déciderais ? Tu partirais défendre ta patrie, ou non ?

- Je ne sais pas…

- Quand ton pays est attaqué, tu dois le défendre…

- Défendre quoi, les intérêts des Schneider, des Krupp, des marchands de canons… ? ».

Le débat avait bifurqué. Il s‘égarait vers des considérations financières et morales plus ou moins discutables. Rinette dut reconnaître toutefois que Luc lui avait fait prendre conscience d’un très grave état de fait : Nos ennemis n’étaient-ils pas nos frères dans l’adversité ?

Lors de chacune des discussions sur la guerre, - et Dieu sait s’il y en avait… - Rinette se sentait évoluer , ne plus être tout à fait insouciante, devenir une adulte. Et si, de prime abord, elle n’était pas TOUJOURS du même avis que Luc, il finissait TOUJOURS par la convaincre. Et comme par un fait exprès, alors que Luc et Rinette s’en allaient par la rue du Théâtre, ils croisèrent un allemand d’une cinquantaine d’années, un de ces réservistes qui remplaçaient à Paris les jeunes et beaux soldats du début de l’occupation, envoyés désormais sur le front de l’Est. Ce malheureux, pris plus ou moins de boisson et de beaucoup de désespoir, attrapa Luc par la manche et l’obligea à regarder une photo représentant une femme et une fillette devant la porte d’un immeuble et en larmes s’écriait «  Kapout, kapout… ». Rinette et Luc restèrent interdits, bouleversés, ne sachant quoi dire, quoi faire. La douleur de cet homme leur paraissait si palpable, si violente que pour un peu ils l’auraient embrassé et pourtant cet homme était un boche, un ennemi. Cette rencontre ne fit que replonger Luc au plus profond de ses problèmes de conscience dont il ne cessait de faire part à Rinette.

Depuis quelques semaines, Luc, il avait quelque peu délaissé Simone. Certes, il s’en disait toujours amoureux, il la trouvait toujours attirante, il cherchait plus ou moins à la rencontrer, à l’entretenir de sujets « essentiels », il continuait à vouloir en quelque sorte… lui inculquer la vie. Mais décidemment, elle ne répondait pas à ses aspirations. Pour elle, un amoureux, c’était un garçon qui vous disait que vous étiez belle et qui vous embrassait, comme au cinéma. Elle attendait ce prince charmant. Certes, Luc partageait cette vision primaire de l’amour - on s’aimait, on se disait des petits mots tendres, on s’embrassait - mais cet amour il fallait AUSSI le transcender. Et de se répéter la sublime phrase de Saint-Exupéry : « S’aimer ce n’était pas se regarder l’un l’autre, c’était regarder ensemble dans la même direction… ».

Pendant que Luc se perdait dans ses considérations pacifistes, un nouveau personnage était apparu dans la vie de Simone. Jean-Pierre Grenier, comédien d’une trentaine d’années, avait eu le chagrin de perdre sa jeune épouse, Inès, lors du bombardement de Boulogne Billancourt. Après avoir, pendant plusieurs mois, cherché où se réfugier, il finit par trouver une chambre à louer chez les Medez. Un comédien, qui, avec son ami Olivier Hussenot, dirigeait une troupe de jeunes acteurs, quoi de plus amusant que de l’écouter ? se demandait Simone. Elle était sous le charme. Ses grands yeux bleus dévoraient Jean-Pierre du regard. À son tour, elle était amoureuse. Lui ne pouvait pas manquer d’être émue par cette jeune admiratrice, encore une enfant. Il lui proposa de devenir comédienne, oh joie !… oh bonheur !…et pour fêter cette promotion, Simone abandonna son prénom pour celui de Dominique… Elle s’appellerait désormais comme l’héroïne des Visiteurs du Soir.

Ignorant toujours l’existence de Jean-Pierre Grenier, Luc commençait à se décourager devant l’inconscience de Simone. Pour libérer son cœur, il lui fallait se confier dans un livre qu’il allait écrire où son héros, lui-même en l’occurrence, se cognerait à l’incompréhension de son amoureuse délicieusement nunuche. Il le ferait lire à Simone. Peut-être comprendrait-elle alors ? Le titre était tout trouvé : Le Mur. Comble de disgrâce, l’ami Philippe lui apprit bientôt qu’un nouvel auteur déjà célèbre, Jean-Paul Sartre, venait de publier un ouvrage intitulé lui aussi Le Mur. Décidemment pas de chance… Luc commençait à désespérer, Simone ne changerait jamais. C’était décourageant.

Il ne lui restait plus que le plaisir qu’engendraient les discussions. Rinette était toujours partante. Les sujets évoluaient. De la malédiction de la guerre, de sa pitié pour les hommes, Luc en était arrivé à la nécessité absolue d’égalité entre les peuples et leurs ressortissants : « Après la guerre, tu comprends, Rinette, tous les hommes devront être égaux, et ils le seront : plus de riches, plus de pauvres... Tous pareils... À tous, les mêmes chances…On recommencera tout à zéro… ».

Rinette était ébranlée par ce beau et généreux discours. Quand elle allait voir Georges, elle lui racontait. Georges, beaucoup plus raisonnable, n’était pas souvent d’accord et refroidissait l’enthousiasme de sa jeune amie.

«  Mais, c’est ridicule, les hommes ne seront jamais égaux ricanait-il. Déjà à la naissance, il y en a qui sont beaux, d’autres laids, il y a des malades, il y a des bien portants... Quant à l’argent ? Qu’on nous donne à Jean et à moi cent francs, un an après j’en aurai cent dix parce que j’aurai fait des économies, et lui aura tout dépensé, et il fera la quête... ».

Et devant l’air étonné de Rinette, il confirmait : « Je t’assure… ».

Sortie de chez Georges, elle ne savait plus que penser. Georges avait raison indubitablement, mais Luc, encore une fois, était si persuasif…

Fin mai, au cours d’un déjeuner, Marguerite présenta une enveloppe décachetée à Rinette : « C’est ta convocation de la Sorbonne pour ton examen de fin d’année … ».

Rinette n’avait pas prévu le coup. Pour la Fac de Lettres, elle était toujours étudiante, donc appelée à concourir. Prise au dépourvu, elle décida d’assumer et de se rendre à la convocation. Peut-être aurait-elle la chance de tomber sur l’explication d’une œuvre d’Alfred de Musset. Alors, elle en remontrerait sans doute aux correcteurs !

Malheureusement, le sujet concernait La Princesse de Clèves. Le roman avait dû être été étudié lors du second semestre. De ce fait, Rinette n’avait qu’une idée très vague du personnage et de son auteur, Madame de La Fayette. La tuile…

Face au désastre, quelle attitude adopter ? Rendre une copie blanche et aller se promener au Luxembourg ? Non , ce serait la honte vis-à-vis des autres étudiants.

S’inventer un sujet : voilà la solution ! Alors, Rinette se lança. Supposons que la dite Princesse de Clèves ait aimé le théâtre. Pour satisfaire son plaisir, elle serait allée applaudir une tragédie de Corneille, dépeignant les hommes comme ils devraient être, et une tragédie de Racine les montrant tels qu’ ils étaient. Dans une lettre à une amie supposée, elle en faisait la critique. Un argument de devoir intéressant ! Comme les autres candidats, elle composa pendant quatre heures… C’était pour le plaisir. Le résultat de l’examen, elle le connaissait à l’avance, elle n’irait pas le chercher. Elle s’inscrirait en deuxième année de faculté sans fournir d’explication, comme si cette examen n’avait été qu’une formalité.

En cette fin du mois de mai, les alertes se multiplièrent. Une fois, deux fois par jour, on était appelé à descendre aux abris. On s’habituait et l’on attendait le début d’un éventuel bombardement pour s’affoler.

Marguerite avait, parmi ses élèves, la fille de M. Tucoulat, marchand de tissus, dont l’épouse était couturière. Ils tenaient tous deux boutique au Village Suisse.

En prévision de l’hiver , Rinette était allée se faire prendre ses mesures pour la confection d’un manteau.

Il était près de midi, c’était le mois de juin, il faisait très chaud. Les portes et fenêtres de toutes les boutiques étaient ouvertes sur les petites allées qui s’entrecroisaient.Tout à coup des hurlements attirèrent les vendeurs et les clients sur les pas de porte. Un jeune garçon terrifié était poursuivi par deux miliciens, reconnaissables à leur brassard. Ils pointaient leur fusil sur le fuyard. Celui-ci cherchait à s’engager dans une ruelle adjacente, là il fut traqué par deux autres hommes et se trouva pris au piège. Alors un des miliciens tira. Le jeune garçon se plia en deux, et, titubant, finit par s’écrouler. Il tomba, en plein soleil, à quelques mètres de la boutique des Tucoulat. Les tireurs l’abandonnèrent.

Le premier reflexe des boutiquiers fut de fermer immédiatement portes et fenêtres, certains même baissèrent leur rideau de fer.

Le blessé à terre implorait sa mère et criait : « Je suis Alsacien…. Je suis Alsacien… » Puis répétait « Maman j’ai soif… j’ai soif…Maman… ».

Rinette regardait M. Tucoulat. Allait-il porter secours au blessé ? Sa femme l’en empêcha bien.

« Ne te mêle pas de ça, je t’en prie… Ils ( sous entendus les miliciens) vont peut-être revenir… ».

Au bout d’un bon quart-d’heure, alors que le garçon agonisait toujours en geignant d’une voix de plus en plus faible, trois hommes vinrent, le relevèrent brutalement et l’emportèrent en le traînant comme un pantin désarticulé.

Tout le Village Suisse était soulagé.

Rinette se garda bien de raconter l’anecdote à Luc. Il n’en aurait pas fini de discuter, il lui aurait reproché à la fois son indifférence et sa couardise. Mais n’était pas héros qui voulait.

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48. Début de la fin

Depuis un certain temps, les Parisiens se sentaient néanmoins nerveux. Ils pressentaient que de graves évènements se préparaient dans un proche avenir. Les plus craintifs redoutaient la lame de fond engloutissant la petite vie tranquille qu’ils avaient fini par organiser depuis quatre années. Qu’adviendrait – il alors ?

Lors des émissions journalières de Radio-Londres, « Les Français parlent aux Français », des codes, formules à la fois sibyllines et évocatrices, annonçaient le prélude au grand chambardement. Le soir où le speaker londonien ferait appel aux sanglots longs des violons, il ne s'agirait plus de penser à Verlaine mais faire face à la fois au meilleur et au pire. La bataille finale allait s'engager sur le continent.

Le 7 juin au matin, une rumeur, tel un coup de vent à la fois rapide et léger, passa sur Paris. La veille au soir, Radio-Londres avait averti ses auditeurs : « Les carottes sont cuites ». Phrase fatidique et significative : le débarquement des troupes anglo-américaines venait de commencer sur les côtes normandes. Osait-on y croire ? Dans les rues, on reconnaissait les initiés anglophiles à leurs mines souriantes et leurs clins d’œil d’intelligence. Quant aux autres, toujours fidèles au Maréchal, ils ne paraissaient guère concernés. Il faut dire que la presse parisienne avait été très discrète. Dans les quotidiens, il n’était fait mention de l'événement qu’en bas de la troisième page et en petits caractères : « Une tentative de débarquement des troupes alliées sur quelques plages normandes était en voie d’être rejetée à la mer ». Un point c’était tout.

Le speaker de Radio-Londres était beaucoup plus bavard.

Depuis plusieurs semaines, M. Stoll l’écoutait fidèlement chaque soir. Ainsi Colette pouvait-elle informer, au jour le jour, ses camarades. La nouvelle du débarquement la remplissait d’aise. Plus vite la guerre se terminerait et plus vite pourrait-elle se serrer dans les bras de Michel. Pourtant la situation était lente à se dénouer. Il pleuvait sur la Normandie, les troupes anglo-américaines patinaient sur place. Vues de Paris les choses ne se précipitaient pas.

Mi-juin, des rumeurs folles concernant le centre de la France éclipsèrent toutes les autres informations. Il courait le bruit que les forces de la Résistance, aidées par des parachutistes canadiens, auraient rétabli la République Française en Auvergne.

Et ce n’était pas tout : il était question qu’Hitler et Staline fassent la paix… Et les Français que devenaient-ils dans ce cas ?

Marguerite ne s’y retrouvait plus, Marcel souffrait d’une migraine permanente. Rinette commençait à s’intéresser aux évènements extérieurs à sa petite personne. Pour Luc, on allait VIVRE enfin. Il était temps !

Le 26 juin, le Secrétaire d’État à l’Information et à la Propagande, Philippe Henriot éditorialiste de Radio-Paris, l’homme à la formule persuasive et dominatrice, fut abattu dans son appartement par un résistant muni de faux papiers. L’affaire fit grand bruit. Des obsèques Nationales furent décrétées par le gouvernement de Vichy. Et tandis qu’elles se déroulaient en présence d’une foule immense, - foule émue et recueillie -, parquée devant Notre-Dame, des représailles sanglantes réglaient le compte d’otages politiques et de résistants de tous bords.

Au lendemain de la cérémonie  funèbre, chose curieuse, la capitale semblait avoir retrouvé son calme. On savait qu’à 200 kms, on se battait avec rage. Les villes normandes étaient la proie des flammes, on s’y tuait, on y mourait. Le danger se rapprochait un petit peu plus chaque jour. Et pourtant les parisiens s’efforçaient de vivre comme s’ils n’étaient pas concernés. Les plus froussards avaient adopté la politique de l’autruche. Comme les autres, ils rêvaient de la fin de la guerre, mais redoutaient le combat final.

Lors d’une des dernières représentations du Bourgeois Gentilhomme, - on parlait en coulisses - Rinette avait appris qu’une pièce d’un certain jeune auteur, Jean Anouilh, avait beaucoup de succès. Inspirée de Sophocle, elle avait pour titre Antigone et était jouée au théâtre de l’Atelier.

Alors que Colette, Luc et Georges avaient refusé d’accompagner leur camarade à la Comédie Française lors des représentations de Cyrano de Bergerac, d’On ne badine pas avec l’Amour et du Monde où l’on s’ennuie, ne voilà t-il pas qu’ils décidèrent en chœur d’aller applaudir ce nouveau spectacle. Mieux ! Colette proposa que Jeannine Quériot, Pierre Lacombe les accompagnent.

C’est ainsi que par une belle après-midi de fin juin, la petite troupe, à laquelle s’étaient joints deux nouveaux camarades, Denis et Louis, se mit en chemin pour Montmartre. Ils suivirent les quais de la Seine, traversèrent la place des Invalides, prirent la rue de Rivoli, le boulevard de l’Opéra, la rue de la Chaussée d’Antin, la place Blanche, montèrent la rue d’Anvers et arrivèrent place Dancourt… Heureux, plaisantant, se taquinant, allant de l’un à l’autre, ils avaient marché deux heures sans la moindre fatigue .

Le spectacle avait lieu en fin d’après-midi. Pour pallier l’absence du courant électrique - coupé vingt heures sur vingt-quatre -, on profitait des derniers rayons du soleil. Traversant la verrière du toit et se reflétant dans des miroirs, ils éclairaient la scène. Le théâtre était plein à craquer de jeunes spectateurs. Colette et les autres trouvèrent des places au deuxième balcon de côté. Debout, appuyés sur la balustrade, ils pouvaient apercevoir un bon tiers du plateau. Rinette se trouvait à côté de Georges, il la retenait à chaque fois qu’elle se penchait trop.

Était-ce l’approche d’une éventuelle défaite de l’Allemagne ? Était-ce la révolte contre les multiples exécutions de Résistants ? Était-ce le poids de l’Occupation qui devenait trop lourd ? Toujours était-il qu’Antigone, la petite révoltée, remportait tous les suffrages. On l’admirait, on s’identifiait à elle. Certes, elle se sacrifiait pour défendre l’honneur de son frère, mais elle mourait surtout pour garder intacte la pureté de son enfance. Elle se refusait aux compromissions du monde des adultes :

« Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur. Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. Et cette petite chance pour tous les jours, si l’on n’est pas trop exigeant ? Moi, je veux tout, tout de suite – et que ce soit entier – ou alors je refuse… ».

Magnifique réplique que Rinette voulait faire sienne.

Face à Antigone, Créon n’était qu’un repoussoir. Prisonnier de la loi, il apparaissait non comme un dictateur, mais comme un adjudant imbécile. Pour un peu, il se serait fait huer pour cette réplique : « On est là, devant l’ouvrage, on ne peut pourtant pas se croiser les bras. Ils disent que c’est une sale besogne, mais si on ne la fait pas, qui la fera ? ».

Le spectacle se terminait la salle debout, applaudissant sans fin.

Le retour ne parut pas plus long que l’aller. Mais le ton des conversations avait changé. Sur le chemin du théâtre, on batifolait, on chantonnait, on disait n’importe quoi. En revenant, on était grave, on discutait, on s’enflammait. Luc et Rinette rivalisaient d’excitation. Georges, toujours aussi modéré, pesait le pour et le contre. N’avait-on pas montré Polynice, le frère d’Antigone, comme un petit voyou ? Méritait-il le sacrifice de sa sœur ? Colette, pensant toujours à Michel, supposait deviner ce qu’il lui aurait dit s’il avait été auprès d’elle. Quant à Pierre, Denis, Louis et Jeannine, ils mélangeaient leurs réflexions sans s’écouter ni se répondre.

Tous rentrèrent chez eux, très heureux de leur journée.

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49. Paris en état d’attente

Au matin du 14 juillet, on aurait bien aimé pavoiser. Mais ce n’était qu’un rêve.

Voici quarante jours qu’avait eu lieu le débarquement et Paris était toujours dans l’attente. Certes les nouvelles de Radio-Londres étaient chaque soir réconfortantes. La ville de Caen était sur le point d’être prise. Des groupes de résistants… ou de terroristes - selon l’avis de chacun - faisaient sauter journellement des trains transportant du matériel et des soldats allemands. Oui… bien sûr ! Mais les jours étaient longs, et la propagande nazie prétendait que le repli de ses troupes était une manœuvre pour tromper l’ennemi. Par moment, on perdait espoir. On n’en verrait jamais la fin de cette maudite guerre. La patience bien sage des parisiens commençait à s‘estomper pour faire place à une certaine fébrilité.

Pas question, cette année, de prévoir des vacances hors Paris. Les communications ferroviaires étaient pour ainsi dire interrompues. Et puis où aller ? Rinette se réjouissait de cet état de fait, elle s’était tellement ennuyée à Meung-sur-Loire, l’année précédente… Au moins cette fois-ci resterait-elle avec ses amis. L’air pur, elle le respirerait plus tard. Pour le moment, elle passait toutes ses après-midis chez Colette dont le moral flanchait parfois. Toujours la même angoisse : que devenait Michel ? Était-il en danger ? Par Radio-Londres, elle avait appris que certains maquis avaient été massacrés. Sans la moindre nouvelle, elle était parfois très triste et, connaissant les sentiments de ses parents à l’égard de son bien-aimé, elle ne pouvait se confier à eux, alors Rinette lui chantait la chanson de Solveig :

«  L’Hiver peut s’enfuir, le printemps bien-aimé peut s’écouler

Les feuilles d’automne et les fruits de l’été, tout peut passer

Mais tu me reviendras, ô mon doux fiancé, pour ne plus me quitter

Je t’ai donné mon cœur, il attend résigné, et ne saurait changer »

La, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la

Malgré son chagrin, Colette ne pouvait s’empêcher de rire en écoutant Rinette massacrer les trilles finales.

Luc, pour sa part, allait, venait, on ne savait pas où, on ne savait pas pourquoi ; lui non plus sans doute. Il s’agitait, ça oui, il s’agitait, tandis qu’ envisageant déjà le concours de l’externat qu’il passerait l’année suivante, Georges travaillait chez lui .

Le 22 juillet, grande nouvelle, alors qu’il se trouvait dans son Quartier Général de Prusse occidentale, Hitler venait d’échapper de peu à un attentat fomenté par un de ses généraux. Décidemment, pensa Rinette, Dieu était avec lui et nous oubliait. Si le Führer était mort, les évènements se seraient sans nul doute précipités.

Malheureusement , il fallait patienter, encore patienter , toujours patienter. Les esprits s’échauffaient. On vivait sur les nerfs. C’était comme un orage qui ne parvenait pas à éclater. Tant qu’à être confronté à un chambardement, le plus tôt serait le mieux.

En ce début d’août, il faisait très chaud, on dormait mal. On mangeait peu. Les légumes et les fruits n’étaient plus qu’un souvenir. La viande et le fromage ? On ne savait plus ce que c’était. Le pain et les pâtes ? On en trouvait moyennant tickets de restriction, mais leur couleur grisâtre coupait tout appétit.

Une chance néanmoins, Paris n’était pas bombardé, malgré le bruit incessant de moteurs d’avions qui s’y faisait entendre. Un ballet infernal de Messerschmitt volant vers la Normandie et de Spitfire se dirigeant vers les villes allemandes se croisait dans le ciel vingt fois par jour, en y laissant parfois des traînées blanchâtres.

Ainsi se passèrent les premiers jours du mois d’août.

La bicyclette portait bien son titre de « petite Reine ». Certes, Rinette aurait aimé avoir un vélo, comme Colette, mais Marguerite craignant les accidents sur la voie publique, l’avait interdit. Heureusement, Luc se montrait grand seigneur et faisait asseoir sa sœur en amazone sur son porte-bagages. Eh avant pour la découverte d’un Paris inconnu !

Alors que Luc avait été follement amoureux de Simone, tout du moins le croyait-il, il accepta très bien la présence de Jean-Pierre Grenier, le trouva fort sympathique et prit plaisir à l’entendre parler de ses projets de théâtre. Que Simone soit devenue Dominique apparemment ne le chagrinait pas. En fait Luc était prêt pour un deuxième amour ( non un second…), qui se présenterait sous peu.

Sans trop se soucier de circonstances présentes, Jean-Pierre Grenier faisait répéter depuis trois semaines, un mimodrame :  Cœur en détresse  qu’il avait écrit avec son ami, le comédien Pierre Latour. Monté sur des tréteaux dans les jardins du Palais-Royal, - comme par un fait exprès sous les fenêtres de l’appartement de Mony - , le spectacle eut lieu, en fin d’après-midi les 13, 14 et 15 août. Dominique y jouait un petit rôle. Belle occasion pour la bande des amis d’aller l’applaudir. Et les voilà repartis, traversant Paris, joyeux et sans souci, à pied bien entendu.

Une représentation ne leur suffisant pas, ils revinrent les deux jours suivants. Le divertissement leur plaisait, il était original. Seul un comédien « le Commentateur » avait la parole, les autres acteurs se contentaient de mimer les situations et chaque tableau se terminait par un refrain chanté en chœur. Rinette, elle-même n’avait jamais assisté à un pareil spectacle. Elle était amusée et conquise.

Au soir du troisième jour, comédiens et spectateurs avaient fait ami-ami et ils eurent du mal à se séparer. On se reverrait… Rinette ne croyait pas si bien dire quand Pierre Latour, voix chaude et œil de velours, lui serra la main.

En rentrant chez eux, au soir du 15 août, Luc et les autres s’étonnèrent : la circulation était anormalement fluide. Ils traversèrent les rues à leur gré. Plus de bâtons blancs, plus de sifflets à roulette. Les agents de police avaient déserté Paris. Il faisaient la grève.

Le jour suivant vers midi et demi, alors que Rinette et ses parents finissaient de déjeuner, fenêtre ouverte sur la cour de récréation, ils virent passer devant leurs yeux un paquet lancé à toute force par une fenêtre du 6ème étage de l’immeuble voisin. Après un moment surprise , Marguerite demanda à Marcel d’aller le ramasser avec précaution... Une bombe peut-être ! En fait il s’agissait d’une pile de tracts gaullistes. Or l’appartement d’où provenait le colis était occupé par la famille Jordan dont la petite fille, Micheline, était élève du cours moyen. Jamais, Marguerite n’aurait imaginé que son père, un représentant de commerce, la quarantaine tranquille, ait pu faire partie d’un réseau de la Résistance.

Paniqué, sans doute, par un coup de sonnette alarmant, se sachant recherché par la Gestapo, Mr. Jordan avait dû se débarrasser en toute urgence de pièces compromettantes.

Après avoir pris connaissance d’un des tracs, Marguerite, dans un geste d’horreur,  jeta le tout dans la cuisinière et y mit le feu. Huit jours plus tard, elle aurait brandi les prospectus avec orgueil…

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50. La Libération

Rinette devant les barricades de la rue du Commerce 24 août 1944
Rinette devant les barricades de la rue du Commerce 24 août 1944

Dès le lendemain, une effervescence s’empara du centre de Paris. Des convois incessants d’officiers et de sous-officiers allemands quittaient la capitale. Dans les établissements publics, on commençait à décrocher le cadre de la « vieille baderne », entendez le Maréchal Pétain. À sa place, on installait, avec précaution et considération, le portait du Général de Gaulle. C’était étonnant comme en une semaine, quinze jours au plus, les mentalités avaient évolué. Les plus inquiets, les plus opposants au bolchevisme, acceptaient la situation : « On verra bien quand ils seront là. Peut-être ne sont-ils pas aussi méchants qu’on le dit ? ».

Le 18 août, apparut un personnage dont pas plus Rinette que ses camarades n’avaient entendu parler, il s’agissait d’un Rol Tanguy ? Drôle de nom. À l’affût de tout renseignement, Luc questionnait à droite, à gauche et apprit que cet inconnu était un ancien métallurgiste communiste devenu chef des Forces Françaises de L’Intérieur (F.F.I) pour la Région parisienne.

Apparemment Rol Tanguy, ayant la situation en main, avait déclaré la grève générale et fait placarder un ordre de mobilisation de tous les Parisiens et toutes les Parisiennes valides. Luc était subjugué. C’était le moment d’entrer en Résistance. Mais comment pouvait-il s’intégrer dans le mouvement ? Rinette lui raconta alors l’anecdote du paquet de tracts. Si Luc voulait s’engager, il fallait qu’il rencontre M. Jordan. Le difficile serait de joindre cette personne, sans  que Marguerite ne se doute de quelque chose. Rinette promit de faire des prouesses.

Le sommeil était long à venir dans ces soirées de fièvre. On vivait à cent à l’heure le jour et on dormait très peu la nuit.

Comme un feu de cheminée, l’insurrection parisienne s’embrasa très vite. Dès le samedi matin, au moindre carrefour, des barricades se dressèrent dans Paris, y compris dans les arrondissements excentrés où l’occupant n’avait jamais mis les pieds. Des arbres furent abattus, couchés sur les chaussées, ils étaient mêlés à des sacs de sable, à des cageots vides, à des pavés, à des lessiveuses, à des carcasses de lits-cages, à de vieux poêles, à des n’importe quoi pourvu que cela fit front et entravât la course des camions occupés par le boche fuyard.

À peine habillée, Rinette s’en fut chez Colette. Celle-ci était partie de très bonne heure retrouver Françoise Guyon. Par contre, Louis Fouquet était là qui l’attendait. Mr Stoll, passionné de photographies, décida de prendre quelques clichés  : des témoins pour l’avenir.

À midi, une nouvelle surprenante galopa dans Paris, la Préfecture de Police venait d’être occupée par les Gaullistes… On exultait. M. Stoll, ancien combattant de 14, montrait un enthousiasme plus mesuré. Pour faire la guerre, disait-il, il faut des munitions. Les résistants n’en étaient pas riches, ils en seraient bientôt à court et les troupes anglo-américaines étaient encore éloignées de Paris. Il fallait tenir à tout prix .

Si les officiers allemands avaient fui en premier (à l’instar des gradés français de 1940), la piétaille demeurait sur place, plus de vingt mille soldats. Certes, certains soldats, découragés, étaient prêts à se rendre sans histoire, mais d'autres avaient encore, et peut-être plus, la hargne au cœur. Ils avaient encore, à leur disposition, des tanks, des fusils, et ils s’en serviraient.

En dépit des barricades, de petites unités ennemies se faufilaient à travers Paris et mitraillaient à tout va. De simples badauds tombaient en héros.

Tant pour les Allemands que pour les Français, la situation devenait infernale. En fin d’après midi, on apprenait qu’une trêve entre soldats ennemis et résistants était instaurée. Mais pour combien de temps ?

Le discours de M. Stoll n’avait pas apaisé Rinette et c’est toute énervée qu’elle arriva chez Luc en début d’après-midi. Un samedi… Madame Coby était à la maison. C’est elle qui ouvrit la porte. Elle avait l’air très fâché :

« Te voilà, je ne suis pas mécontente de te voir. Qu’est-ce que c’est que ces histoires de Résistance ? Qu’est -ce que tu mets dans la tête de mon fils ? Qu’est -ce que vous manigancez tous les deux ? »

Rinette était prise à froid

« Mais je…

- Mais-je... quoi ? Ce n’est pas toi peut-être qui dois lui présenter un gaulliste ?

- Oui… non… si… mais je n’ai pas vu encore M. Jordan… ».

En réalité, Rinette n’avait aucune chance de le joindre. Peut-être même était-il arrêté... Rinette se rendait compte qu’elle avait parlé sans savoir…

Face à l’attitude de sa mère, Luc s’insurgeait, furieux :

« Mais, maman, Rinette n’y est pour rien, je t’ai dit que c’est moi qui veux m’engager… Je veux m’engager…

- Ça suffit, répliqua Mme Coby se tournant vers son fils. Et moi, je ne veux pas que tu prennes de risques. Je ne tiens pas à te perdre. C’est compris ? Si vous devez vous monter la tête, j’interdirai à Rinette de revenir ici… ».

Dans son élégante robe de chambre en soie bleu nuit, M. Coby apparut alors, calme et souriant. S’approchant de Rinette, il lui tapota doucement l’épaule en lui disant : « Allez soyez raisonnables…tous les deux ». Rinette ne répondit pas, baissa la tête et Luc continua à ronchonner. L’après-midi était fichue.

Le dimanche 20, tout le monde se retrouva chez Colette. Sa chambre était à peine assez grande pour accueillir tous les amis très excités.

Georges, toutefois, manquait à l’appel. Bon fils attentionné, il soignait à domicile sa mère en proie à un flegmon à la gorge.

Depuis bien longtemps Colette n'avait montré un visage heureux comme ce jour là. Loin d’être exubérante, toute sa personne reflétait une joie sereine. Rinette était curieuse de savoir ce qui s’était passé. Elle n’eut de cesse de guetter l’instant d’entraîner son amie dans le couloir pour l’interroger en cachette des autres.

En fait, Colette avait appris que Michel, comme la plupart des maquisards, était de retour à Paris. Il se cachait encore, mais pour quelques heures, une journée tout au plus et ensuite, elle pourrait le revoir. Rinette promit de garder le secret sans même demander par quel moyen Colette avait appris la bonne nouvelle.

De retour dans la chambre, où le brouhaha se faisait de plus en plus intense, Rinette aperçut Luc assis sur le coin du canapé-lit, tête baissée, le poing dans la bouche. Elle s’approcha :

« Qu’est-ce que tu fais là ? »

Il leva son visage sans la regarder. Il sanglotait. Sa main, qu’il venait de mordre, était pleine de sang. Il dit à voix basse :

« Il faut que je tue un homme, pour devenir un homme… ».

Rinette était anéantie. Il était devenu fou, Luc. Elle resta muette. Elle ne trouvait pas les mots qui convenaient. Elle s’approcha pour embrasser son frère, plus frère que jamais. Il la repoussa du bras, se leva et se mêla aux autres qui n’avaient rien vu de l’incident. Ils écoutaient les dernières nouvelles. Depuis trois jours, les F.F.I. occupaient les studios de Radio-Paris, dont les émissions avaient été interrompues. Les auditeurs laissaient toutefois les postes allumés, espérant entendre, à un moment ou à un autre, le chant de la Victoire. Or ce dimanche à 6 h 30 de l’après-midi, du petit poste de Colette, monta La Marseillaise. Ah, c’était magnifique... Luc, comme les autres, sauta de joie.

Le soir même, ayant juré à ses parents qu’il ne quitterait pas l’appartement - sa grand-mère en serait témoin - Luc se sentait pris au piège. Lui, qui aurait aimé courir Paris à la recherche d’une action héroïque, il se morfondait entre quatre murs. Pour toute activité, il était scotché à son poste de T.S.F. Les nouvelles se succédaient à la vitesse de l’éclair, plus alarmantes les unes que les autres. Dans certains quartiers, les combats faisaient rage. Les Allemands, réfugiés dans leurs chars, tiraient leurs dernières cartouches, elles étaient mortelles. Et les Résistants ne leur faisaient pas grâce.

Quand Rinette vint tenir compagnie  à son jeune ami, elle ne s’attendait pas à une réception aussi brutale, elle qui s’était donné tant de mal pour être à la hauteur de là situation. Tandis que dans son école, Marguerite, allait, venait, soliloquait, tourbillonnait, accrochant des drapeaux tricolores aux fenêtres des classes, drapeaux qu’elle s’empressait de retirer à chaque alarme annonçant l’éventuel passage d’un tank allemand au carrefour Rouelle, Nélaton, Saint-Charles, Rinette avait passé la matinée à se confectionner une tenue bleu-blanc-rouge, de circonstance, pensait-elle. Le résultat n’était pas très heureux. La jupette du cours de gymnastique et un chemisier écru, teints l’une en bleu roi et l’autre en rouge garance, portaient des marbrures fort nuancées pour ne pas dire pisseuses. Le ton de l’écharpe blanche, lui, était uni, mais le tissu de laine, n’était guère de saison.

Enfin, Rinette était fière d’elle. Drapeau ambulant, elle pavoisait. Luc la reçut avec des injures : « Tu es folle... Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? Des hommes meurent en ce moment... Tu te déguises ? Ces hommes, que ce soit des Français ou que ce soit des Allemands, ce sont des hommes, ... je te l’ai déjà dit... nos frères... Tu te crois sur une scène de théâtre !... ».

Rinette ne comprenait plus rien. La veille, Luc voulait se tuer s’il ne tuait pas un homme, à présent il plaignait l’humanité entière... Alors quoi ?

Elle ne sut que répondre :

«  Bon, bon, bon, ne te fâche pas. Je vais me changer… ».

Une heure après elle revint, vêtue d’une petite robe d’été. Luc s’était calmé. Il était redevenu très gentil et tentait de s’excuser :

« Tu comprends, je voudrais faire quelque chose…et je suis là… Je deviens fou…

- Faire quelque chose, répliqua Rinette, ça veut dire tuer l’ennemi et l’ennemi c’est pour toi un frère…Alors qu’est-ce que tu veux ?

- Je ne sais pas… »

Après un temps :

- Je sais,  il faut protéger son pays, il faut le défendre contre celui qui l’attaque, c’est normal. Mais d’autre part tuer des gens qui ne t’ont rien fait… C’est un assassinat…

Rinette protesta :

- Des gens qui ne t’ont rien fait ? tu exagères… Puisque justement, ils ont envahi ton pays… Et on les a sur le dos depuis quatre ans… Et ils tuent des Français…

- Mais je te l’ai déjà dit, ce n’est pas de la faute de tous les Allemands. On les a obligés à nous faire la guerre, parce qu’ils sont nés de l’autre côté du Rhin. S’ils étaient nés dix kilomètres à l’Ouest, quelques-uns seraient peut-être des amis…Tu peux comprendre ? ».

Et pendant trois jours, - lundi, mardi, mercredi - ce dilemme tourna à l’obsession : « Fallait-il, ne fallait-il pas abattre l’ennemi qui aurait pu être un ami… ? ».

On en revenait toujours aux Thibault. Mais Jacques Thibault avait choisi son camp, lui, tandis que Luc…

Il était à noter, toutefois, que lorsque Rinette semblait prendre parti en faveur de l’humanité tout entière, Luc se sentait une âme de patriote… et vice et versa… Il se montrait vraiment contrariant. Il fallait l’aimer pour le supporter…

Pendant de ces discussions passionnées et sans issue, on se battait aux quatre coins de Paris, à la gare du Nord, à la Place de la République, mais aussi à l’Hôtel de Ville, au Grand Palais, au quartier Latin, au Parc Montsouris, à l’École Militaire…

Par les chaleurs de la mi- août , vivre les fenêtres fermées était impossible.

Un grondement plus ou moins lointain - éclatements de grenades, décharges de mitraillettes, pétarades de coups feu, tirés au hasard lors du passage d’un tank ennemi -, couvrait le bruit des conversations. Chacun, voulant se faire entendre, criait plus fort que les autres, ajoutant ainsi au raffut général. Quand Rinette quittait Luc, ils étaient tous deux à bout de nerfs.

Pour se détendre, Rinette se rendait la plupart du temps chez Colette. Mais celle-ci, n’était jamais rue du Commerce. Sous le prétexte qu’une scoute avait mission de secourisme, elle parcourait Paris à la recherche de Michel.

Aller chez Georges, il n’en était pas question ; Mme Lemoine était très souffrante et Henri, le frère aîné, venait lui aussi d’attraper une angine.

Rinette n’avait plus qu’une solution : s’en retourner rue Rouelle. Là, elle retrouvait Marguerite qui ne cessait de s’enquérir de ce qui se passait. Sans discernement, elle recevait, elle rencontrait, interpellait des gens, la concierge du 42, la marchande de journaux et la charcutière d’en face, des voisins, des parents d’élèves… et chacun y allait de son anecdote. C’est ainsi qu’elle apprit qu’une pauvre dame s’était mise à sa fenêtre. Debout dans un camion, un Allemand, passant par là, lui avait tiré une balle dans la tête. Quel malheur ! On commentait l’accident. Tout d’abord victime d’un malheureux hasard, cette dame, dans l’excitation générale, avait fini par mourir en héroïne, martyre de son courage.

Certains journaux, créés dans la clandestinité, venaient en ce 22 août d’être mis officiellement en vente. Leur tirage était très restreint. Revenant de chez ses filles aînées, Marcel avait pu se procurer le premier numéro du quotidien dont le titre lui paraissait le plus adéquat : Le Parisien Libéré.

Au matin du mercredi 23, les passionnés des émissions de la B.B.C furent contraints d’avouer que la station anglaise n’était pas toujours crédible. En effet, Londres venait d’annoncer la LIBÉRATION DE PARIS. Tout le monde aurait bien voulu que ce soit vrai, mais c’était encore loin d’être arrivé !

Par contre, quelques heures plus tard, une rumeur emplit les parisiens d’effroi. Fou de rage, - les combats dans la capitale s’intensifiant - Hitler venait de donner ordre au Général Von Choltitz, gouverneur militaire de Paris, de détruire la ville en faisant sauter les points stratégiques et les ponts minés à cette intention.

Comment imaginer que, dans les heures suivantes, ce soir, demain au plus tard, Paris n’existerait plus, c’était la folie la plus incroyable, au-delà de l’inconcevable.

Depuis le début des bombardements, Luc et Rinette avaient conscience de la précarité de leur vie. Ils se savaient en danger permanent. Leur lendemain n’était jamais sûr. Mais mourir ainsi dans un chaos général, ils n’arrivaient pas à l’envisager. Quoi ?… plus de Comédie Française, ni de Tour Eiffel, ni de rue du Commerce, ni de lycées… Plus rien... Un trou noir…

Les généreuses théories de Luc concernant la fraternité universelle n’eurent subitement plus cours. Il n’y avait plus à barguigner : L’ennemi devait être abattu sans merci !

N’ayant pas vu Colette depuis trois jours, Rinette se rendit chez elle assez tôt le jeudi matin, espérant qu’elle ne serait pas encore sortie. Espoir déçu.

Quelques minutes plus tard, tandis que Rinette parlait avec Mme Stoll, le téléphone sonna dans le couloir. Mme Stoll, occupée dans sa cuisine, lui fit signe de décrocher. Quelle ne fut pas sa surprise en entendant la voix de Luc :

« Qu’est - que tu as ? Où es –tu ?

- Je suis à l’Hôtel de Ville...

- Mais comment tu as fait ?

- J’ai dit à Mémé que j’allais chercher du pain… Et me voilà… Je fais partie des Équipes Nationales…

- Mais on se bat à l’Hôtel de Ville !

- Bien sûr. On vient de me donner une mitraillette - et après quelques secondes d’hésitation - je ne sais comment ça marche…

- Je t’en prie, je t’en prie, n’y touche pas ! » supplia Rinette complètement affolée.

Luc murmura un rapide adieu et raccrocha.

Lorsque Colette rentra, elle irradiait de bonheur. Elle avait revu Michel, lui aussi se rendait à l’Hôtel de Ville. En héros, comme Luc !

Dans l’après-midi les deux filles, auxquelles s’était jointe leur camarade, Jeannine Quériot, décidèrent de se promener dans Paris pour voir… Il ne fallait pas rater une journée historique comme celle-ci. Souvenir inoubliable à transmettre à des arrières-petits-enfants…

En dépit de ses deux barricades, la rue du Commerce était relativement calme. Nombre de badauds la traversaient rapidement et les boutiques grandes ouvertes étaient aux trois-quarts vides. On sentait une attente. Rien d’autre.

Dès que l’on avait franchi le boulevard de Grenelle, le spectacle se faisait plus torride. Une foule en liesse se promenait comme en un beau jour de 14 juillet. On chantait, on riait, on se congratulait, on pavoisait, petits drapeaux à la main, sans se préoccuper des tirs sporadiques de quelques allemands isolés, cachés sous les portes cochères, ou de miliciens réfugiés sur les toits. Des groupes de F.F.I., surexcités, leur faisaient la chasse et, quand ils en chopaient un ce n’était pas sa fête !!!

Après les combats de la nuit, l’École Militaire était aux mains des Résistants. La façade était parsemée d’éraflures de balles et des traces de sang séchaient encore sur le sol. C’était épique…

Bientôt les promeneurs, prévenus par on ne sait quelle rumeur, s’en retournèrent précipitamment vers le métro aérien. D’un coup, leur gaîté laissait place à de la fureur. Des groupes de prisonniers allemands étaient annoncés. En effet, parqués sur le plateau d’un camion de jeunes recrues et des réservistes d’une cinquantaine d’années, désarmés, sales, dépenaillés, étaient cernés par des F.F.I. hurlant, armes à la main. La foule ne trouvait pas d’insultes assez violentes pour injurier les prisonniers ; il fallait qu’elle les menace du poing et leur crache à la figure.

Face à ce spectacle, Rinette, elle qui jusqu’alors vivait dans la joie de la Victoire, reçut comme une décharge qui la cloua sur place. Un colosse , défiguré par la colère, tenait au bout de sa mitraillette le dos d’un jeune soldat, dix-huit ans au plus, blondinet, fragile, la chemise déchirée sur une poitrine encore adolescente, le pantalon souillé d’urine, le visage mouillé de larmes et de sueur. Pourquoi ne pas tirer ? Pour faire durer le plaisir ? Le malheureux était déjà mort d’angoisse.

Que se passa-t-il alors dans le cœur de Rinette ? À la place de ce garçon, elle imagina Luc. Un sentiment de grande pitié, d’extrême tendresse et d’attachement, lui étreignit le cœur. Son émotion était si violente qu’elle s’inscrivit dans sa mémoire comme une sorte d’élan d’ une intense affection. Pour qualifier cette émotion, il aurait fallu inventer un joli mot comme effusion, ferveur, communion, ardeur, mais qui aurait signifié tout à fait autre chose.

Après avoir quitté Colette, Rinette rentra chez elle vers sept heures. Les rues étaient en pleine effervescence. Sans s’être jamais rencontré, tout le monde se connaissait depuis toujours.

En fin d’après-midi, une rumeur se répandit sur Paris : un détachement des armées de la délivrance était arrivé aux portes de la capitale.

Marguerite avait laissé les portes de son école entrouvertes. D’une voix haute, elle tenait conversation avec les uns les autres dans une sorte de brouhaha.

Marcel, assis au plus près de son poste de T.S.F. écoutait les nouvelles  en se faisant craquer les doigts. Rinette ne lui connaissait pas ce visage souriant. Il paraissait heureux.

À neuf heures moins le quart, on apprit qu'une colonne de soldats français, commandée par le capitaine Dronne, venait d’entrer dans Paris par la Porte d’Italie. Après avoir traversé le pont d’Austerlitz et suivi les quais de la Seine, elle se dirigeait vers l’Hôtel de Ville.

Rinette aurait aimé retrouver Colette dans ce moment exceptionnel, mais Marguerite l’en empêcha. On ne pouvait plus circuler dans les rues.

À minuit, le gros bourdon de Notre-Dame se mit en branle et deux minutes plus tard les cloches des églises parisiennes sonnaient à toutes volées.

Alléluia , Alléluia ! Gloire à Dieu au plus haut des cieux !

Marguerite se mit à genoux et obligea Rinette à l’imiter.

Très tôt le lendemain, Rinette se rendit rue du Commerce.

Le gros des troupes anglo-américaines et françaises était attendu dans la matinée. Ni elle, ni Colette ne pouvait rater cette arrivée.

Voilà donc les deux filles parties sur la bicyclette de Colette pour rejoindre l’avenue d’Orléans le plus vite possible.

Après avoir traversé la rue du Théâtre, quand elle s’engagèrent rue Léon Lhermitte, les choses se gâtèrent. Elles étaient à découvert - d’un côté de la rue, était le stade du lycée Camille Sée et de l’autre un terrain vague - . En deçà de ce terrain vague, on tirait sur elles depuis un appartement de la rue de la Croix Nivert. En fait, elles n’étaient pas particulièrement visées mais un fou désespéré déchargeait ses balles au hasard, sur n’importe quel passant.

Après la joie, l’affolement... Voilà donc Colette et Rinette s’accroupissant dans le caniveau, bicyclette sur la tête en guise de protection. Drôle de protection ! À croupetons, elles tentèrent d’avancer. Dans cette position, elles perdirent un temps précieux et arrivèrent place Denfert-Rochereau après la bataille. C’était le cas de le dire. Les troupes victorieuses ne les avaient pas attendues.

Occuper son temps dans des jours de gloire n’était aussi simple que l’on aurait pu l’imaginer. L’esprit était trop occupé pour s’intéresser à autre chose qu’aux évènements. Et quoi faire pour se rendre utile ?

Colette décida de rejoindre Françoise Guyon Rinette resta rue du Commerce avec quelques amis. Dans l’après-midi, ils furent attirés à la fenêtre de la salle à manger par des hurlements, des injures et des cris de haine. Il s’agissait d’un groupe d’une vingtaine de furieux qui molestaient une femme tondue, dépoitraillée, les mains attachées dans le dos. Certains curieux posaient des questions ou voulaient intervenir : « Pourquoi maltraiter cette malheureuse ?

- Cette malheureuse !… C’était la maitresse d’un Allemand, peut-être de plusieurs… elle a COUCHÉ avec eux… ».

Plus personne alors ne la plaignait. Traîtresse et putain, elle méritait bien sa correction.

Et les justiciers s’acharnaient de plus belle contre la femme, lui crachant dessus à nouveau et la giflant à tour de bras.

Elle ne se défendait pas, peut-être pleurait-elle son amour perdu ?

Mr. Stoll se tourna vers l’amie de sa fille et lui dit : « La Victoire ! Ce n’est pas toujours très joli hein ? Tu ne trouves pas ? ». Rinette acquiesça.

Pendant toutes ces heures, que faisait Luc dans son glorieux uniforme de F.F.I. ?

À défaut de recevoir le baptême du feu, il reçut celui de l’alcool et du tabac réunis .

Arrivés à l’Hôtel de Ville en fin de matinée, les Américains, pleins d’exubérance et de générosité, distribuèrent sans compter, tout le long du jour, cigarettes blondes et pintes de whisky. Luc n’avait jamais goûté ni aux unes ni aux autres. Belle occasion pour se rattraper ! Boire et fumer, c’était aussi une façon de devenir un homme…

Si des coups de feu pouvaient être mortels, les cuites, elles, pouvaient être très pénibles, et le héros en fut la victime. Son retour à la maison se montra, hélas, peu glorieux. Lors de la triomphale descente des Champs-Élysées, la garde rapprochée du Général de Gaulle, composée de jeunes F.F.I., dut se passer de Jean-Luc Coby. Et le cours de l’Histoire n’en fut pas bouleversé…

Paris était redevenu Français !

Notre période historico-héroïque venait de se terminer…

Ici s’achève mon récit. Forts de notre jeune expérience partagée, nous deviendrons, désormais des adultes comme tout le monde. Il sera temps pour nous de suivre notre destin personnel. Colette et Michel se marieront et s’installeront à Grenoble, Georges deviendra un chirurgien réputé. Pour Jean-Luc, cancérologue, la médecine restera toujours un sacerdoce. Rinette entrera dans le monde du Théâtre. Chacun de nous prendra femme et mari. Le temps s’écoulera…

Et nous resterons TOUJOURS des amis à la vie et au-delà de la mort…

 

Notes

1 40, rue Rouelle, adresse de l’école Saint Paul dont Marguerite, la mère de Rinette, était directrice

2 En octobre 1936, Mony Dalmès, de son vrai nom Simone Etennemare, une ancienne élève de Marguerite, faisait ses débuts à la Comédie Française dans le rôle de Cécile d’ Il ne faut jurer de rien d’Alfred de Musset. Ce fut pour Rinette, qui assista au spectacle, une révélation, un éblouissement. Depuis ce jour, grâce à Mony, l’adolescente put assister à toutes les matinées poétiques et classiques de la Comédie Française. Le Théâtre et la Poésie étaient devenus sa passion.

3 Sociétaire de la Comédie Française, interprète des rôles de Jeune Premier, à la voix chaude et enveloppante qui ravissait Rinette

4 Cf. le poème d’Alfred de Musset Une Soirée perdue

5 Poêle à bois

6 Jacques Doriot figure de proue de la Collaboration, fondateur du Parti Populaire Français

7 Sous l’Occupation, les tickets d’alimentation et de vêtements étaient distribués selon des tranches d’âge De la naissance à cinq ans on était J1, de 7 ans à 12 ans J2, de 13 ans à 18 ans J3 ensuite on devenait A (adulte). Par extension, les enfants et les adolescents étaient désignés comme des J1 , J2, ou J3 .

8 Le frère de Mme Ozouf s’appelait Pierre Brossolette, héros de la Résistance. Personne n’en a rien su jusqu’à la fin du conflit.

9 S.T.O. Service du travail obligatoire

10 Jean Topard devint un des meilleurs éléments de la troupe du T.N.P .-Jean Vilar.
Lise Topard, après un début de carrière foudroyant, mourut dans un accident d’avion en 1952, à l’âge de 25 ans

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